V

1379 Words
V Théo était catastrophé : ses deux fils aînés étaient conscrits ; le troisième, celui âgé de quatorze ans avait pris une baffe mémorable quand il avait dit vouloir partir avec ses frères pour « casser du boche ». Pour l’heure, Jean-Maï et son beau-frère étaient attablés chez Théo, qui possédait une grande ferme et une écurie de seize chevaux bretons à la belle crinière blonde et aux paturons énormes dont il faisait commerce. — J’ai fait le compte : il va me rester quatre chevaux et une vieille charrette tout juste bonne à brûler. Et mes deux gars qui vont partir au 74ème… Quand vont-ils revenir ? Et vont-ils revenir ? — C’est quoi, oncle Théo, le 74ème ? Théo se retourna vers Violette qui était venue avec son père et se tenait assise bien droite à son côté sur le banc poli par les fonds de pantalons d’au moins trois générations. — C’est un régiment composé exclusivement de Bretons que les beaux messieurs de Paris qui ne nous aiment pas vont envoyer combattre les boches à la frontière. Violette sembla réfléchir au concept de Bretons envoyés en première ligne combattre des gens que son oncle nommait « les boches » ; elle plissa le nez et se plongea dans des réflexions qui n’auraient jamais dû tourner dans sa cervelle d’enfant. — Ils vont revenir, mes cousins ? — Bien sûr ! affirma son père d’une voix un peu trop forte à force de se vouloir persuasive. — Pourquoi il y a la guerre ? Jean-Maï et Théo restèrent muets plusieurs minutes. Puis Théo finit par répondre : — Parce que des gens veulent venir chez nous et que nous ne voulons pas les recevoir. — Ils sont très méchants ? — Oui, très. Ils mangent même les enfants. — Alors c’est qu’ils doivent avoir très faim. Les deux hommes se mirent à rire, mais leurs rires furent interrompus par l’arrivée fracassante d’Ernestine, fille aînée de Jean-Maï. Elle était essoufflée et avait les yeux rougis. Les deux hommes et Violette la regardèrent avec inquiétude. Jean-Maï se doutait de ce qui allait suivre. Aussi préféra-t-il parler le premier : — C’est ton galant qui est conscrit ? Émile et Ernestine, âgée maintenant de dix-sept ans, se fréquentaient depuis deux ans déjà, et le père de la jeune fille ne voyait pas d’un mauvais œil un mariage avec ce jeune homme de vingt-trois ans, respecté des villageois, d’un physique et d’un commerce agréable, bien élevé et dont le métier de maréchal-ferrant non seulement lui permettait de bien gagner sa vie, mais lui donnait également un statut social appréciable. Il ferrait les chevaux, réparait les machines agricoles, fabriquait des barrières en fer forgé et plus encore suivant les travaux qu’on lui commandait. Jean-Maï, le tenait pour le plus intelligent et le plus malin du bourg après le notaire. Sauf que l’Émile, lui, était honnête. Ernestine renifla avant de répondre. — Oui, il part demain. — On sait où ? La jeune femme ne répondit pas et continua de renifler. Théo se reversa une grande rasade de gwin ru, un vin rouge à la couleur sombre dont l’origine n’était pas précise. — Ces beaux messieurs de la capitale nous prennent tout : à toi ton promis, à moi mes fils et mes chevaux et mes charrettes. Il n’y a qu’à toi, Jean-Maï, qu’ils n’ont pas pris grand-chose… Jean-Maï haussa les épaules. — Mes fils sont trop jeunes et les deux chevaux qu’il me reste bien trop vieux pour faire la guerre... Mais ils ne m’ont laissé qu’une vieille carriole juste bonne à faire du bois de chauffage. Les années qui viennent vont être difficiles. Toi, Ernestine, tu vas devoir t’armer de la même patience et du même espoir que ceux des filles de la côte qui voient partir les marins. Toi, Théo, nous serons à tes côtés et ferons de notre mieux. Puis se retournant vers Violette, et lui tapotant de l’index son petit front buté, il continua : — Et toi, Violette, qui va grandir durant les semaines ou les mois, peut-être même un an ou deux, dans une période où plus rien n’a de sens, souviens-toi toujours que les guerres ne sont pas faites par ceux qui les déclenchent. Écoute ceux qui veulent les éviter, plutôt que ceux qui veulent que les autres les fassent à leur place. Violette regarda son père intensément. Jean-Maï sut qu’à défaut d’avoir tout compris, la petite avait enregistré la phrase. De fait, Violette avait une fâcheuse tendance à retenir ce que ses parents lui disaient. Au mot près. Dans les jours qui suivirent, le bourg et les villages se vidèrent des jeunes hommes partis confiants à la guerre et persuadés qu’ils reviendraient le mois suivant. Partirent avec eux les rires et l’animation. S’en allèrent les sons stridents des bombardes et ceux des binious des fest-noz. Ne résonnèrent plus les bruits cadencés des sabots dansant dans la poussière en suivant le rythme des an-dro. Restèrent les femmes, les hommes mûrs, les enfants et les vieillards qui pour se rassurer allaient entendre, à défaut d’écouter, les sermons du curé qui vantaient le courage, la patrie et toutes ces sornettes rassurantes que l’on peut proférer quand on n’est pas concerné. Ernestine pleura son galant, puis la jeunesse prenant le dessus, elle se remit à rire un peu de temps à autre et écrivit de longues lettres malhabiles à Émile, envoyé quelque part combattre les Prussiens tout comme son père l’avait fait quarante-quatre ans plus tôt, rentrant au pays avec une demi-jambe en moins. Marie-Louise écrivait pour ceux des villages alentour, aux fils partis à la guerre, faisant de son mieux pour compenser des phrases mal tournées et les transformer en mots d’encouragement et d’espoir, tandis que son mari aidait aux travaux des champs ceux dont les fils étaient partis. Il partait avec ses aînés et Amaethon au lever du soleil, trimaient tout le jour, et tous rentraient à la nuit, épuisés. Ils mangeaient en silence autour de la table, le chien aux pieds de son maître puis partaient se coucher sans sacrifier à la traditionnelle veillée, avant de recommencer le cycle aux aurores. Au début de l’hiver, les premières lettres officielles annonçant les morts commencèrent d’arriver. Aux premiers frimas Théo et sa femme en reçurent deux. Louison porta le deuil de ses fils avec un courage qui fit l’admiration des villageois tandis que Théo, effondré, se mit à partager son temps entre des pleurs qui ne voulaient pas finir et le mauvais vin rouge. Chez les le Floc'h, Yves, le vieux voisin célibataire qui possédait une petite ferme qui lui permettait juste de vivre en autarcie et servait de grand-père à Violette, venait maintenant presque tous les soirs pour la veillée et racontait ses histoires à empêcher de dormir les marmottes. Marie-Louise savait que le vieux n’arrivait plus à manger correctement tous les jours, le seul cheval qu’il possédait était maintenant quelque part sur le front et il devait faire appel à Jean-Maï pour certains travaux. Violette aimait ces histoires que racontait Yves et qui alimentaient son imaginaire. Il y était question de magiciens, de princesses, de revenants, d’âmes en peine ou perdues, d’Ankou à la recherche d’une adresse pour aller chercher le futur défunt. Si toute la famille tremblait en écoutant les histoires, Violette, elle, les trouvaient simplement intéressantes et questionnait le conteur sur des détails qui le mettait souvent dans l’embarras : « Pourquoi l’Ankou laissait-il grincer les roues de sa charrette ? Ne pouvait-il pas les graisser ? », « Pourquoi les âmes des défunts se transformaient-elles en feu follet et poursuivaient les vivants, mais uniquement dans les prés à tourbe ? », « Comment un diskonter sait-il tant de choses sans avoir été à l’école ? » Yves faisait de son mieux pour répondre, mais de son propre aveu, jamais les veillées n’avaient été aussi animées dans sa jeunesse. On se taisait quand les vieux parlaient, surtout les petites filles. Parmi toutes ces histoires, il en était une qui plaisait particulièrement à Violette et qu’elle se faisait raconter encore et encore par Yves. C’était le conte ou l’histoire ou le mythe de la belle Blodeued, à cette époque où les dieux vivaient encore parmi les hommes et que les lutins couraient sur la lande et faisaient des farces. Cette jeune fille au nom étrange, qui voulait dire visage de fleur, était d’une beauté surnaturelle ; elle avait été créée par le magicien Math qui avait utilisé une formule magique à base de fleur de chêne, de genêts, de reines des prés et de... violettes. Il importait peu que cette jeune fille fut un peu volage et quitte son époux pour fricoter avec un chasseur rencontré dans la forêt enchantée de Brocéliande. Pour Violette, cette beauté surnaturelle avait été créée avec un quart de fleurs dont elle portait le nom. En toute logique, elle était donc elle-même pour un quart surnaturelle. C’était là l’explication de son avance sur les enfants de son âge. Le soir, en s’endormant sur sa paillasse, souvent elle rêvassait et imaginait que devenue grande elle serait enchanteresse et vivrait dans un palais.
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