Canal 60 : toujours du sport collectif. Zap.
Canal 65 : match de catch. Deux gros pantins luisants de sueur se collent de fausses raclées. Ils font des grimaces ridicules pour que les spectateurs croient à leur douleur simulée. Zap.
Canal 73 : cérémonie d’inauguration dans un pays du Golfe. Gros plan sur le souverain en place. Zap.
Canal 80 : course-poursuite entre deux véhicules. La voiture prise en chasse finit dans un mur. Zap.
Canal 89 : de très belles images d’un autre pays du Golfe sur une musique militaire. Zap.
Canal 90 : images d’un correspondant de presse agité sur fond d’émeute urbaine. Zap.
Canal 97 : une femme en hijab dispense ses conseils aux familles. Sa voix est suave, son regard hypnotisant.
John fut terrassé par un terrible mal de crâne. Ses yeux gonflés l’irritaient. Il se frotta les tempes. Il tenta d’assimiler cette débauche d’images. « Un quart de prêche, un quart de violence, un quart de news, un quart de sport, pensa John. Et on s’étonne que le Moyen-Orient ne guérisse pas. Je ne sais pas, moi, montrez-leur de l’amour à ces jeunes. De l’art, du théâtre, des trucs qui les fassent rêver… Qu’est-ce qui m’arrive, bon Dieu ? »
John tituba dans la pièce étriquée qui lui servait de salon. Il trébucha sur une pile de devoirs qu’il devait corriger pour le lendemain. Son mal de crâne augmentait. Il se rappela qu’il lui restait une bouteille de whisky. C’est Franck qui la lui avait donnée. Ils avaient dû inventer un itinéraire abracadabrant entre leurs domiciles pour ne pas être repérés. Une précaution inutile mais Franck en était tout excité. On eût dit un apprenti gangster au temps de la prohibition. John saisit la bouteille et déversa un peu de liquide dans son gosier asséché par l’air conditionné. Il faut que je mange un truc, se dit-il. Il ouvrit le frigo et constata qu’il était vide. m***e, il faut que je passe à la supérette.
John détestait la petite supérette de la résidence. Il y faisait un froid glacial, et on lui promettait que ce serait pire dans quelques mois. Dans cette partie du monde, c’était en été que les températures étaient les plus basses, quarante-cinq degrés à l’extérieur, quinze degrés à l’intérieur, angines garanties.
Les cent mètres qui séparaient sa voiture de l’entrée du magasin suffirent à détremper sa chemise, dans le dos et sous les aisselles. John enfila une veste pour camoufler les auréoles et ne pas prendre froid. Il dépassa les boutiques de luxe qui encadraient la supérette. De jeunes hommes avaient étalé leurs tapis de prière devant les vitrines Gucci et Louis Vuitton, au milieu de l’allée, hâtivement, sans doute parce que la salle de prière n’était pas accessible. Ils commencèrent leur rituel, se levant, se courbant, guidés par les incantations murmurées par le plus âgé d’entre eux. Je ne comprendrai jamais pourquoi ils s’agenouillent ainsi, devant tout le monde, se dit John. J’ai toujours pensé que la prière était plus intime que le s**e.
Devant les caisses s’entassaient les promotions du jour, entre piscines gonflables et ventilateurs bon marché. Une Philippine gâtée par vingt ans de service l’accueillit du sempiternel « Hi siiiiiir »,4 qu’elle répétait sans conviction à chaque apparition d’un client. John lui répondit mécaniquement. Les immenses bacs à surgelés faisaient un bruit épouvantable. John les dépassa rapidement, erra dans les rayons à la recherche de quelque chose de comestible. Peine perdue. Que ferait-il d’un quartier d’agneau entier ? Comment cuisiner les petits poissons séchés qui dégageaient une odeur pestilentielle quand on les sortait de leur emballage ? Les fruits importés avaient dû croupir des mois entiers dans un container. « Mûris à fond de cale », plaisantaient ses collègues. Va pour les indétrônables raviolis sous vide.
John respira profondément, comme si on lui avait maintenu la tête sous l’eau pendant d’interminables minutes. Il ferma les yeux. La musique d’ambiance le sortit de son apnée. Les haut-parleurs diffusaient « I will survive » de Gloria Gaynor… joué à la flûte de pan. Passe encore Elton John ou les Beatles à la flûte de pan, mais pas « I will survive ».
John regagna son appartement. Sous l’œil des caméras, dans un moment d’exaspération, il faillit accélérer brutalement sur le dos-d’âne, pour effrayer le pauvre type qui courait sur le bas-côté, pour donner aux gardiens leur seule vraie émotion de l’année, pour péter ses pare-chocs, pour se sentir libre.
Il n’en fit rien.
Il se gara devant l’immeuble. Un gars de la maintenance s’était assoupi devant la porte d’entrée. John le réveilla le plus calmement possible.
— Eh vieux, faut pas rester là. Vous m’entendez ?
— Désolé, lui répondit le jeune Indien saisi par l’effroi.
— C’est bon, y’a pas de problème, lui dit John.
L’Indien sembla rassuré et lui fit un petit signe de la tête, imitant le mouvement du balancier, pour lui signifier sa gratitude.
Le sourire de cet homme, c’est la meilleure chose qui me soit arrivée aujourd’hui, pensa John, et il mit la clef dans la serrure. Il fit chauffer l’eau des raviolis. Le tube de Gloria Gaynor l’obsédait. Plus il entendait le très disco « I will survive », plus il se laissait envahir par le blues. Ce qui n’était pas logique.
— J’espère que les merles reviendront demain, dit John à voix haute.
Il ne prêtait plus attention aux symptômes de sa démence chronique. Il commentait chacun de ses gestes comme un petit vieux esseulé à qui la compagnie de la télévision ne suffit plus. Raviolis immergés, thermostat huit, temps d’attente cinq minutes. Il fredonna le tube disco en remuant l’eau frémissante dans laquelle les raviolis tressautaient, puis se délitaient, tant et si bien que leur farce se mélangea au bouillon de cuisson.
Putain de bordel de raviolis de m***e ! hurla John.
Il balança la cuillère à soupe qui finit sa course dans un cadre hideux qu’il n’avait pas encore remplacé. Les éclats de verre furent projetés à travers la pièce. John se vit dans le miroir de l’entrée.
— Mais qu’est-ce qui m’arrive ? répéta-t-il à s’en fatiguer la mâchoire.
Quand il eut balayé et aspiré les petits morceaux de verre, il se décida à ingurgiter les raviolis gorgés d’eau. Une rasade de whisky les rendit acceptables. Il divagua. La déprime l’enveloppait. Il ne reste plus qu’à m’embaumer avant le grand voyage, se dit-il. Je touche le fond. Il faudrait que j’appelle quelqu’un. Ce n’est pas bon de rester seul quand on déprime. Oui mais appeler qui ? Linda ? Il ne savait rien d’elle. Franck ? C’était son chef. Ça ne se fait pas d’aller larmoyer chez son chef. Son ex-femme ? Elle serait capable de sauter dans le premier avion. Ses maux de tête amplifiaient. Il parcourut le salon du regard dans l’espoir de croiser un objet familier, un souvenir, une promesse.
Soudain, il entendit quelque chose de suspect, un frottement, comme si quelqu’un tapotait sur du papier d’Arménie. Il se redressa. Il connaissait chaque bruit de cet appartement. Le feulement du réfrigérateur, le ronronnement de la climatisation, le chuintement du chauffe-eau, le grésillement de la lampe de chevet, non, ce bruit-là était bien différent. Il se leva, inspecta le salon, la salle de bains, la chambre à coucher, rien.
Il se rendit dans la cuisine, et là, il le vit.
— C’est pas possible ! hurla-t-il avec bonheur.
Une forme noire et rampante s’était faufilée sous le placard de la cuisine. John était surexcité.
— Ne pas s’énerver. Ne pas l’effrayer, répétait-il doucement. Il glissa une lame de couteau sous le meuble. La forme noire en sortit et se figea au milieu du lino.
Incroyable, se dit John, il doit bien faire dans les quatre centimètres.
Un être humain pourvu de toutes ses facultés mentales aurait écrasé l’insecte avec hargne. Il aurait attendu avec impatience le petit craquement qui signale la rupture de la fine carapace et l’écoulement fatal des liquides vitaux. Pas John.
Un cafard ! Un superbe spécimen en plus. Non mais regardez-moi cette merveille. On dirait qu’ils lui ont astiqué les élytres au cirage. Il brille, l’animal.
John entreprit de trouver un refuge à son nouvel ami car les cafards sont des animaux lucifuges. Il le blottit dans une boîte à chaussures avec l’application d’un enfant. Il renonça, bien que la tentation soit grande, à secouer la boîte pour entendre le son du cafard qui heurte les parois. Il souleva le couvercle. Le cafard était bien vivant, remuant frénétiquement des antennes.
Apaisé, John se mit au lit et s’endormit presque instantanément.
Le Ramadan s’achevait. L’Aid al-Fitr venait de commencer.
C’était un jour de 2022, en Qarabie.
1. Référence chromatique proche du rouge bordeaux.
2. Robe islamique qui laisse le visage apparent.
3. Voile que certaines femmes musulmanes portent sur la tête en laissant le visage apparent.
4. Bonjour monsieur.