Chapitre 2En quelques décennies, la Qarabie s’était transformée de façon spectaculaire. Pour les rares pionniers qui l’avaient connue vingt ans plus tôt et qui la redécouvraient aujourd’hui, le choc était total. Au temps de la guerre du Golfe, la Qarabie n’était qu’un vaste banc de sable sur lequel des ingénieurs intrépides et fort bien rémunérés avaient érigé de gigantesques usines de gaz. Le pays vivait paisiblement de la rente des hydrocarbures. On disait l’émir réservé, peu enclin à enrichir les tribus bédouines que l’accès à la modernité aurait contraintes à la sédentarisation. Puis un émir succéda à un autre. Il épousa la fille du clan rival, et le monde comprit qu’il nourrissait de grandes ambitions. Il fit construire un hôtel cinq étoiles sur la Corniche.
Dans le Golfe, ça commençait toujours par un hôtel cinq étoiles sur la Corniche. Pour que les bâtisseurs étrangers disposent d’un refuge qui leur fasse oublier l’aridité des lieux et qui les console de ne plus voir leur famille, s’ils en avaient une. Un peu plus loin de l’hôtel, un autre hôtel était sorti du sable, une tour, une autre tour, puis un réseau routier qui les reliait entre eux. Le paysage urbain se tissa aussi vite que l’afflux de main d’œuvre venue d’Asie le permettait. La Corniche de la Qarabie s’ourla d’un joli ruban de gratte-ciels. Leur silhouette élégante se reflétait sur les eaux croupies d’un bras de mer que la faible amplitude des marées ne parvenait pas à mouvoir. Elle avait de l’allure cette Corniche. John s’en faisait la réflexion chaque fois qu’il la longeait. Certes, le goût immodéré des Qarabiens pour les illuminations lui donnait l’aspect d’une guirlande de Noël un peu kitsch. Mais tout de même, la féerie des lumières sur l’eau noire et la majesté de ces tours iconiques ne pouvaient laisser personne indifférent.
Ce soir-là, la température était supportable grâce à la brise marine qui venait de l’horizon rétréci. Il y avait là quelques familles, des pêcheurs et des sportifs qui profitaient de ce frais relatif pour aller courir ou faire de la bicyclette. John avait le sourire. Le cafard, qu’il avait affectueusement appelé par son nom français, y était sans doute pour quelque chose. Après avoir éliminé le mot anglais cockroach, qu’il trouvait commun sinon vulgaire, et le mot arabe sarsour, qu’il estimait trop doux, il s’était intéressé à l’étymologie du mot français « cafard ». Il avait découvert que le mot venait de kâfir, qui signifiait en arabe « l’incroyant ». L’idée d’héberger un hérétique l’amusait beaucoup. Ce serait donc Qafar, sans d et avec un q, comme dans Qarabie. John était parvenu à maintenir Qafar en vie en le ravitaillant avec les restes de son petit déjeuner quotidien.
Il avait avoué à Linda, sous le sceau du secret, qu’il avait désormais un animal de compagnie. Après quoi elle s’était empressée d’en informer ses amies, que la nouvelle émoustilla beaucoup. L’énigme était donc élucidée. John trompait sa solitude avec un animal domestique. Restait à savoir lequel.
— Je vous dis que c’est un chien. Il a besoin d’affection, affirma la première femme du petit groupe réuni autour de Linda.
— Ne dis pas d’idioties ! s’exclama une autre. C’est bien trop contraignant. Je ne vois pas John se promener avec un chien en laisse.
La pipelette avait raison. John abhorrait la race canine. Dans sa jeunesse, il avait dû surmonter son dégoût quand le labrador de la voisine lui sautait dessus. Sur ce point, John donnait raison aux musulmans. Les animaux sont sales par définition. Ils ne méritent pas d’être traités comme nos égaux. Franck lui avait rapporté la légende selon laquelle l’ange Gabriel aurait refusé de rencontrer le prophète Mahomet parce qu’un jeune chiot s’était caché sous un lit de la maison.
— Moi je suis certaine que c’est un chat. Il a dû recueillir l’une de ces bestioles efflanquées qui traînent dans la résidence, insista une autre.
— Vous manquez d’imagination, mes chères. Un chien ? Un chat ? C’est d’une grande banalité ! Moi je le vois plutôt avec un serpent, un animal exotique qu’il faut bichonner la nuit tombée. Cet homme aime les rituels.
— Un serpent ? Et pourquoi pas un gros insecte velu, une araignée ? s’esclaffa Linda.
La voiture de John dépassa le marché aux poissons, miraculeusement conservé. Comment ce reliquat du passé avait-il pu échapper aux travaux de rénovation de la ville ? John voulut croire qu’une personnalité haut placée avait éprouvé de la nostalgie pour cette parcelle de corniche. Les pêcheurs y accostaient directement pour vendre leurs prises aux plus offrants. John y venait souvent le week-end. Il observait les vieux Qarabiens déambuler le long de la jetée. Attentifs, les hommes vêtus de leur gandourah guettaient les petites embarcations venues du large. Ils ne quittaient pas des yeux le hammour5 qui passait de mains en mains, avant de reposer dans une barrique au fond de laquelle il rendait son dernier souffle. À peine ses ouïes s’étaient-elles refermées que le noble poisson se voyait convoité par les virtuoses du marchandage. Les mains des vendeurs s’agitaient. Les enchères montaient. Les hommes s’intimidaient par le ton de leur voix, par d’amples mouvements de leur tunique ou par le bruit sec de leur canne sur le comptoir, comme s’ils donnaient un ordre au vieux marchand indien qui leur vantait le poids du bestiau gisant sur la balance. Le marchand les connaissait tous. Il ne se laissait pas impressionner par leurs vilaines manières. Tout n’était que théâtre. Avant même qu’ils entrent en scène, il avait choisi celui qui partirait avec son plus bel hammour. Ils en gagnaient le droit à tour de rôle, et le prix débattu avec acharnement avait peu d’importance. Ils le savaient tous. Cette comédie durait depuis des décennies et John adorait en être le spectateur privilégié, comme s’il avait remonté le temps.
Il vit les derniers esquifs. Il songea à la journée du lendemain. Il serait question d’héritage et de culture.
Depuis qu’il vivait en Qarabie, John tentait de confronter ses étudiants aux périls de la globalisation. La tâche était rude, car en gagnant le droit d’organiser la plus grande manifestation sportive du monde, la Qarabie risquait de perdre ses repères et sa dignité.
Il avait intrigué ses élèves qui ne s’attendaient pas à ce qu’un yankee s’improvise défenseur des coutumes locales.
— C’est qu’on a plutôt l’habitude de vous voir avec des polos Nike made in China, vous comprenez, avait renchéri Akhtal.
— Disons que je m’intéresse à votre culture et que je redoute sa disparition. Je milite pour la diversité, vous le savez.
— Je pense que vous exagérez, monsieur Summerbee. Tant que nous existons, notre culture survivra.
— Regardez les choses en face, Akhtal. Les expatriés représentent les trois quarts de la population de Qarabie…
— Suggérez-vous que nous sommes une espèce en voie d’extinction, monsieur le professeur ? l’avait interrompu une autre élève.
Il était temps d’abréger la conversation. Il avait été prévenu par ses collègues. Quand on abordait des sujets sensibles, il valait mieux faire diversion. Il faudrait encore dix ans d’enseignement supérieur à la Qarabie pour que la critique soit tolérée, et vingt ans pour qu’elle y devienne une vertu.
Sur une pirouette sémantique, John avait changé de sujet. Il avait refusé le combat. Pour l’instant.
Il contourna le rond-point au milieu duquel trônait un portrait de la Grande Dame. C’est ainsi qu’on appelait la femme préférée de l’émir, à qui son fils avait fini par succéder. Elle était belle. Elle avait de la prestance. Elle était vénérée par les progressistes et détestée par les conservateurs qui s’impatientaient de la voir trébucher. Pour les intimes de la politique qarabienne, c’était la Grande Dame qui gérait le pays. L’émir au pouvoir, son fils bien-aimé, l’adulait tant qu’il la consultait sur tous les sujets importants. Il la consultait sur tout. Elle avait du goût et de l’instruction. Une combinaison rarissime dans une région du monde où l’ignorance côtoyait souvent la richesse. La Grande Dame avait choisi d’investir dans l’éducation. « La Qarabie ne pourra se construire sans la contribution de ses enfants », avait-elle déclaré. Il fallait qu’ils apprennent, et vite. C’était le seul moyen de préserver l’identité de la nation et de ne pas craindre l’influence des nombreux expatriés. À l’heure où d’autres pays du Golfe avaient renoncé à leur identité, la Qarabie formait sa jeunesse à porter fièrement ses couleurs. Grâce aux pétrodollars, les établissements scolaires s’étaient multipliés.
À l’image de la Grande Dame, la femme qarabienne s’émancipait et devenait indépendante, sous l’œil inquisiteur des nostalgiques d’un patriarcat triomphant.
Dans les années 1990, la femme désireuse de travailler n’avait le choix qu’entre les professions d’enseignante ou d’infirmière, car dans les deux cas, elle ne s’exposait pas au regard des hommes. Sous l’impulsion de la Grande Dame, les universités devinrent mixtes. Le pays avait célébré sa première diplômée d’ingénierie puis sa première femme pilote d’hélicoptère.
L’université qui employait John était aussi née de la farouche volonté de la Grande Dame. Elle avait pris l’avion pour les États-Unis à une époque où la Qarabie ne bénéficiait encore d’aucune reconnaissance internationale, tel un confetti délavé par le soleil posé sur la grande carte du Moyen-Orient. Armée de son sourire et de ses promesses de nouveaux marchés, elle avait convaincu les représentants de la Maison Blanche d’exporter leur savoir-faire et leurs universités. Tombés sous son charme, ils avaient accepté d’envoyer un bataillon de professeurs, avec des experts de l’industrie pétrolière à leur suite.
John s’engagea dans la grande et monotone avenue qui menait à sa résidence. Sur sa droite, il pouvait contempler la magnifique mosquée qui dominait la baie et son quartier d’affaires, comme pour rappeler aux businessmen enrichis qu’ils devaient leur fortune à la seule volonté d’Allah. John en aimait l’arrogante beauté mais il ne pouvait se résoudre à prononcer son nom, Abdelwahhab, un hommage trop évident à l’une des franges les plus intolérantes du sunnisme. John accéléra. Il remarqua dans son rétroviseur les appels de phares insistants d’une voiture. Il ne s’agissait ni d’un conducteur pressé ni même d’un véhicule prioritaire. Encore un fauconnet, se dit John. Fauconnet, c’était le surnom que l’on donnait aux occupants des Toyota Land Cruiser. Ces apprentis pilotes ne respectaient rien ni personne. Ils roulaient à des vitesses folles, au mépris du code de la route et des risques insensés qu’ils faisaient courir à leurs semblables motorisés. Malheureux l’étranger téméraire qui s’amusait à les provoquer : un chassé-croisé s’engageait et il finissait sur le bas-côté de la route, aux mains des policiers locaux qui donnaient toujours raison à leurs concitoyens.
John ralentit et déclencha l’ire du fauconnet qui le suivait et répétait d’audacieuses manœuvres pour tenter de le dépasser. John céda le passage à son poursuivant. Il n’en valait pas la peine. Il finirait un jour embouti contre un palmier.
Dans la région, la Qarabie détenait le record des accidents de la route. Le triomphe d’un Qarabien dans les compétitions internationales de rallye n’arrangea rien. Ils se prenaient tous pour son « cousin ».
Même la Grande Dame avait dû intervenir. Il y a quelques années, un fauconnet en excès de vitesse avait renversé une mère de famille et son enfant sur un passage pour piétons. La victime poussait un landau auquel était accroché un ballon rouge. Seul le ballon rouge avait survécu au choc. Sous l’œil horrifié des badauds qui assistaient à la scène, il s’était envolé tranquillement dans les airs. Après ce terrible drame, la Grande Dame avait lancé une campagne de sensibilisation. Des petits logos « ballon rouge » fleurissaient sur les pare-brises avec le slogan « plus jamais ça » pour éveiller les consciences. La Grande Dame avait eu une autre idée. Elle avait fait ouvrir des pistes de karting et incité les jeunes conducteurs qarabiens à y assouvir leur passion de la conduite. En karting, même à quarante à l’heure, les sensations de vitesse sont extraordinaires. Et s’ils rataient un virage, c’étaient des amas de pneus qu’ils percutaient, pas des mères de famille. Le nombre des accidentés de la route diminua un temps, mais quand les fauconnets se lassèrent des circuits de karting, ils retrouvèrent leurs mauvaises habitudes.
John s’approchait de la cité universitaire qui marquait le début du désert. Les prouesses d’architectes avaient envahi l’espace au point de lui donner des allures d’exposition universelle. Il arriva enfin devant sa chère résidence. Le vigile, qui connaissait sa voiture, le laissa passer sans l’arrêter. John éparpilla ses vêtements négligemment sur le lit. Il jeta un coup d’œil à la boîte qui abritait Qafar. L’insecte semblait s’habituer à sa captivité. Un cafard pouvait donc s’apprivoiser. Il avait entreposé la boîte près des poubelles et du moteur du lave-vaisselle afin de reproduire les conditions de son environnement favori. John regarda distraitement la couverture du magazine Qarabia today, un journal gratuit qui se bornait à témoigner des faits et gestes de la Grande Dame et de sa cour. Aujourd’hui, la Grande Dame avait inauguré un centre de réhabilitation pour les jeunes drogués. John bailla et se coucha.
Ce fut non sans appréhension que John gara sa voiture sur le parking de l’université ce matin-là. Quinze jours plus tôt, il avait demandé aux étudiants d’imaginer un produit qui contribuerait à promouvoir la culture qarabienne. Par groupes de cinq, les étudiants avaient travaillé ardemment à leur projet. John ne savait pas comment ils réagiraient. Joueraient-ils le jeu ? Avec des individus comme Akhtal, il pouvait s’attendre à toutes les provocations. Quand il entendit l’agitation qui régnait dans la salle de classe, John comprit que les étudiants s’impatientaient. C’était bon signe.
— Qui veut passer en premier ? demanda-t-il.
— Nous ! répondit une jeune femme, dont l’annonce fut suivie par des youyous et un bruyant déplacement de chaises.
Un petit groupe de filles vint s’installer devant l’auditoire. Alors qu’elles préparaient leur présentation, Aljohara, la plus extravertie, se tourna vers John et d’une voix doucereuse, se lança dans son exposé.
— Nous avons choisi de revisiter l’abaya traditionnelle… commença-t-elle.
Les étudiants des groupes concurrents levèrent les yeux au ciel pour manifester leur ennui. John ne les blâma pas, sans doute parce qu’il partageait leur opinion. Encore un projet d’abaya, encore des paillettes sur les manches et des arabesques sur les hanches, du soi-disant osé, tout juste quelques fioritures colorées pour distraire les blasées du noir. Il en faudrait plus pour l’impressionner. Mais, à sa grande surprise, les jeunes filles avaient été plus effrontées et démontraient par leur audace l’adage selon lequel « Plus les cheveux de la Grande Dame se découvraient, plus les mœurs du pays se distendaient. » Et ces derniers temps, la Grande Dame recouvrait de moins en moins sa noire chevelure. Les jeunes femmes de Qarabie l’adulaient et l’imitaient jusque dans ses opérations de chirurgie esthétique, un phénomène qui inquiétait les familles traditionnelles. Un journal occidental y avait consacré un article, titré « Si l’icône est siliconée ».
En leader du premier groupe, Aljohara continua son exposé.
— Nous voulons que la femme qarabienne puisse se mettre en valeur sans s’exposer aux foudres de la censure. Nous montrons peu. Nous suggérons beaucoup. Nous proposons de souligner la poitrine en cintrant les hanches avec cette pièce d’étoffe. Comme vous le constatez ici dans le dos, une fine b***e de tulle révèle la peau de façon très subtile. Les manches s’ouvrent et laissent deviner le bras. La coiffe est tenue par un fichu semblable à celui que Brigitte Bardot portait dans le film d’Henri-Georges Clouzot, La Vérité. Et voilà le travail, une abaya qui révèle la beauté de la femme sans la surexposer aux regards indiscrets. La parfaite synthèse…
— La parfaite indécence, s’empressa d’ajouter Haya, une jeune femme de l’auditoire qui portait le niqab6 et dont John n’avait jamais vu le visage.
Cette dernière fit un geste de dédain et répéta plusieurs fois « haram »7… Le groupe d’Aljohara était scandalisé et s’apprêtait à riposter quand John intervint.
— Allons, reprit-il, un peu de calme, je vous prie. Je pense qu’il nous est possible de discuter sans nous disputer. Haya, s’il vous plaît, pourquoi le projet de vos camarades vous semble-t-il indécent ?
— Vous savez bien pourquoi. Le Coran nous commande de nous voiler et regardez-moi ces tenues ! L’année prochaine, elles nous présenteront des modèles de bikini…
— C’est ça, ton problème ? coupa Aljohara. Crois-tu qu’une femme entièrement voilée soit irréprochable ?
Haya, se sentant visée, s’était levée. En cet instant, John vit qu’elle était forte et qu’elle pouvait blesser sa camarade si elle se décidait à l’agresser. Mais il fallait à tout prix éviter un tel incident. Il pouvait lui coûter son poste. La direction de l’université, par lâcheté, donnerait raison à Haya. Dans les rares cas comme celui-là, c’était toujours l’opinion la plus conservatrice qui l’emportait, parce qu’il ne fallait pas faire jurisprudence. John s’interposa. Akhtal était hilare. Il se demandait ce qui se passerait si Haya sortait de ses gonds.
— Bon écoutez, dit John, nous avons compris que vous n’étiez pas d’accord. Je serais ravi de vous laisser débattre mais nous devons faire honneur aux exposés des autres groupes. Haya, par politesse, je vous demande de laisser vos camarades finir leur présentation.
Aljohara ne se démonta pas. Tout en fixant Haya, elle fit défiler ses dessins d’abaya sur l’écran. Ils étaient encore plus provocants et John poussa un soupir de soulagement quand le mot « merci » apparut dans la faible lumière du projecteur.
Aljohara avait raison. Certaines femmes se recouvraient complètement le corps mais elles ne le faisaient pas dans le but de se protéger du regard des hommes. Bien au contraire. Il se souvint de cette étudiante égyptienne qui portait un pantalon et un chemisier moulants. Ses cheveux étaient dissimulés sous un hijab. Aucune partie de son corps n’était dénudée. Mais ses formes, qu’elle avait généreuses, étaient visibles, et la couleur rouge qu’elle avait choisie pour s’habiller n’invitait pas les garçons à se concentrer sur leurs études. Tout le campus lorgnait en sa direction. On ne pouvait pas la rater, tel un perroquet d’Amazonie au milieu d’une b***e de corbeaux. Elle était belle et elle voulait le montrer. Après tout, le prophète lui-même n’avait-il pas dit : « Allah est beau et il aime la beauté » ?
Aljohara était repartie s’asseoir et John remercia le hasard d’avoir placé Haya à l’autre bout de la salle de classe. Akhtal prenait des notes en plaisantant avec son voisin. Il était le seul que l’altercation avait diverti. Les autres élèves échangeaient des regards consternés, entre colère et indignation.
— Allez, dit John agacé, groupe suivant s’il vous plaît.
Les autres projets n’avaient pas de quoi provoquer de nouvelles polémiques et John s’en félicita. Un groupe avait conçu une paire de lunettes de soleil qui s’inspirait de la burqa. Un autre groupe, composé de garçons, avait customisé le capuchon que l’on plaçait d’ordinaire sur la tête des faucons, pour ne pas qu’ils soient perturbés par leur environnement. Ils en avaient fait un protège levier de vitesse. Une idée de fauconnet, se dit John, en espérant ne jamais recroiser sur sa route une de ces têtes brûlées, encore moins s’il s’agissait de l’un de ses étudiants.
Puis vint enfin le tour d’Akhtal et de son groupe. John remarqua que le jeune homme s’était entouré des personnalités les plus introverties de la classe. Des individus qui parlaient rarement et que les parents avaient sans doute obligés à venir. Leurs absences, fréquentes, ne modifiaient en rien la physionomie du cours. Sans doute voulait-il imposer son projet en faisant l’économie d’une discussion, se dit John, tout en soupçonnant Akhtal d’être un redoutable manipulateur.
Ce dernier prit la parole devant son aréopage d’assistants, muets et dévoués à sa cause.
— Nous avons pensé produire une boisson énergisante qui s’inspire de notre karak national.
— Qu’est-ce donc que le karak ? interrompit John dans le but de déstabiliser son élève.
— Le karak, pour satisfaire la curiosité de l’insatiable monsieur Summerbee, est une boisson à base de thé, d’épices et de lait. Elle est abondamment sucrée. Les Qarabiens en sont fous. Ils disent qu’elle redonne des forces et qu’elle tonifie plus efficacement que le café. Ils prétendent aussi qu’elle a des propriétés aphrodisiaques mais nous ne nous étendrons pas sur le sujet de peur d’incommoder nos camarades du fond de la salle.