Chapitre I
Quelque chose clochait avec mon thermostat émotionnel, les bonnes choses me rendaient nerveux, les mauvaises encore plus et l’incertitude me rendait fou. Pourtant, je détestais l’ennui et la routine. Et cela faisait depuis 58 ans que cela durait.
S’amusant avec délice à tourner le cadran de mon thermostat interne, un escadron de petits diablotins habitait mon fort intérieur, faisant revenir de mauvais souvenirs, les déformant en parodies ou les amplifiant et les propulsant brutalement dans ma conscience. Ces diablotins se servaient de ma mémoire pour frapper sur mes nerfs les plus tendres jusqu’à ce que je me torde de douleur en agonisant.
Il y avait une limite dans ces produits chimiques - parce c’était bien de ça dont il s’agissait : des substances chimiques - qui a débuté à la fin des années 60 et qui s’étendait jusqu’à maintenant. Cette limite longue et déchiquetée représentait le résumé infernal de l’historique de ma vie professionnelle. J’avais travaillé en tant que garde de sécurité, relecteur, instructeur dans un centre de formation pour adultes, concierge, serveur, guichetier, charpentier, disc-jockey dans un bar, animateur de radio, photographe et manutentionnaire dans un supermarché. Après m’être fait viré de l’Université, j’ai également travaillé en tant que civil dans l’Armée Américaine. C’était le pire de tous les boulots.
Ce que j’ai préféré, c’était lorsque j’étais journaliste et animateur pour des radios locales dans l’Iowa et en Californie. Passer à l’antenne me permettait d’être dans mon élément, c’est une chose pour laquelle j’étais fait, sauf que je ne tolérais pas longtemps le stress. Je pouvais l’emmagasiner quelques temps, peut-être quelques mois, voire même quelques années, mais au bout d’un moment, la soupape lâchait, libérant des petits diablotins agressifs. Ensuite, soit je me faisais virer, soit je partais de moi-même… parfois, je combinais les deux, afin que les ex-employés et les ex-employeurs soient confus par rapport à ce qui s’était réellement passé.
La dernière fois que j’ai travaillé à la radio, en 1999, je me suis fait virer. Je m’étais disputé avec le directeur des informations à propos de la manière dont on prononçait « Des Plaines », le nom d’une banlieue de Chicago. Comme je venais de cette ville, je lui ai dit que la bonne manière de prononcer était « Dess Plaines ». Il est pourtant passé à l’antenne avec une prononciation bizarre à la française, et je l’ai traité de grenouille… je ne savais pas qu’il était d’origine française.
La dernière fois que je m’étais fait remarquer, ça s’est terminé de la même manière spectaculaire que d’habitude. C’était en 2009 à Fox Lake, dans la banlieue de Chicago, au cours d’une belle journée d’automne, dans une entreprise nommée Testing Ulimited qui se situe au bas de la rue dans laquelle j’habitais. Ce travail était classifié comme étant occasionnel et à mi-temps, ce qui veut dire que je n’étais pas déclaré auprès de l’assurance de l’employeur, que je n’avais aucun bénéfice et que je ne travaillais que de six à huit mois par an. Certaines semaines, je ne savais même pas quels jours j’étais censé travailler, ni combien d’heures par jour. Mais cela me convenait, parce que ce travail ne m’offrait aucune sécurité de l’emploi, et malgré cela, l’idée d’un changement pour quelque chose de mieux était pire pour quelqu’un d’aussi fragile que moi.
Tout sourire, le manager qualifiait notre travail d’équivalent à un creusement de tranchées. Une bonne centaine d’entre nous - ayant tous étudié à l’Université - étaient assis sur des chaises pliantes, avec deux chaises par table et un écran d’ordinateur, un clavier et une souris en face. Notre travail était de passer des tests de niveau d’école élémentaire. À certains moments, les sujets évoquaient les animaux préférés des enfants ; à d’autres, il était question de savoir ce que nous avions fait pendant les vacances.
La dernière chose sur laquelle j’avais creusé pour cette entreprise était de savoir épeler le mot « col ». Au début du projet, les instructions étaient simples : « col » écrit correctement donnait deux points, et si l’orthographe en était proche, comme k-o-l, ou bien q-o-l, ça n’en donnait qu’un seul. Tout le reste donnait zéro point. Mais les parents d’un enfant avaient émis qu’avec cette logique, un c-o-u pouvait être caché par un c-o-l, et qu’un col pouvait se trouver au même endroit qu’un cou, et que donc, on pouvait avoir un point parce qu’un cou s’écrit presque comme un col et qu’il se trouve au même endroit - dans la mesure où le vêtement en question porte un col. Le conseil des professeurs s’était mis du côté des parents, et de ce fait, la rubrique explicative, composée de deux phrases toutes simples, s’est transformée en instructions complexes de cinq pages. Nous devions remplir six feuilles par minute, trois cent soixante pages par heure, deux mille sept cent pages en huit heures par jour, avec deux pauses de quinze minutes et une pause repas d’une demi-heure. Nos ordinateurs nous chronométraient avec une exactitude incroyable.
Après un mois de c-o-l, c-o-u et d’« a-m-i » (deux points), mon cerveau a commencé à divaguer, ce qui causa en moi une baisse d’efficacité et de vitesse, et beaucoup d’inquiétude. J’ai donc décidé de me fixer des buts de production et de garder la trace de mes progrès en cochant une croix sur un papier à part chaque fois que je marquais un point.
Et donc, un après-midi d’automne en 2009, les lunettes glissées sur le nez pour pouvoir voir de près, je comptais les cases cochées (j’en étais au n°552), lorsque soudain Jim, le directeur des creusements de tranchées, est venu me perturber.
- Ahh Peter, dit-il de manière monotone.
Le stylo me glissa des doigts.
- Quoi ?
- Regarde cette page…
Se penchant au-dessus de moi, il tapa quelques lettres sur mon clavier, et cliqua sur la souris. Une page s’ouvrit sur l’écran.
-… ça, ça devrait valoir un point.
En grimaçant, je répondis :
- Pour moi, ça ressemble à un c-o-l.
- Et bien, si on regarde la dernière lettre de plus près, ce qui ressemble à un « l » n’est qu’une marque.
- Pourtant, cela ressemble bien à un « l ».
Je l’ai regardé en grimaçant encore plus.
- Je l’ai montrée à Becky, et elle est d’accord avec moi pour dire que cette lettre n’est pas un « l ». Nous devons donc changer le score à 1 point.
- Ah oui ? Eh bien, combien de temps avez-vous pris, Becky et toi, pour étudier cette lettre ?
Jim parut mal à l’aise.
- Dix minutes, à peu près, puis nous l’avons montrée à Bill - tu le connais… Bill, l’administrateur du projet… et il l’a examinée avec le Programme Challenger… tu sais, le programme spécial qui utilise de la logique floue pour analyser l’écriture d’un enfant. Bref, Bill est d’accord avec nous : ça doit valoir 1 point.
Jim me dévisagea.
Me tournant vers lui, je lui ai demandé :
- Et bien, alors, qui va noter ce document, toi, Becky, Bill, ou moi ?
- Bein, toi, évidement.
- Parfait. 2 points, dans ce cas.
- Federson, je pense que nous devrions parler avec Bill.
Soudain, le gentil Jim n’était plus gentil du tout.
Il était difficile de comprendre comment une personne ayant un Doctorat, deux personnes avec un Master en Anglais, et un homme avec deux années de faculté (moi) aient pu s’hurler dessus à ce point sur la manière d’écrire le mot c-o-l. Et c’est comme ça que j’ai perdu mon travail, une fois de plus. Comme toujours, c’était sans aucun rapport avec le fait que je sois parti de moi-même ou que je me sois fait virer. Bill, l’administrateur du projet, jugea bon de me suggérer de trouver de l’aide professionnelle au moment de faire ses adieux.
Oui, comme si personne ne m’en avait jamais parlé avant.
Lançant mon badge sur le comptoir de la réceptionniste, je me suis empressé de sortir dans le parking avec une résolution sévère… sans parvenir à ouvrir la porte de ma Dodge Charger de 1976. Après lui avoir tapé dessus avec le poing, je vis enfin la portière s’ouvrir dans un grognement rouillé, et sortis en trombe du parking dans un nuage de fumée bleue.
J’ai conduit sans but, consommant de l’essence précieuse tout en brûlant mon anxiété. La Charger était un véritable bazar en panne ; je ne l'ai jamais lavée ni cirée, n'en n’ai jamais changé l'huile ni même regardé la jauge - et n'en ai jamais réparé l’énorme bosse de l’aile arrière gauche. Le panneau de bord était craquelé de partout. La radio et la climatisation ne fonctionnaient plus depuis des années. Des emballages de nourriture provenant de fast-foods, des tickets de caisse et des enveloppes de vieux courriers en jonchaient le sol. Une pile de linge sale s'accumulait depuis des semaines sur le siège arrière. Jetant un coup d'œil à la pile de vêtements par le rétroviseur qui était de travers, j’examinais ce que je portais sur moi : une chemise sale à fines rayures au col déboutonné et des chaussettes dépareillées. Autant que je détestais la routine, il était grand temps de faire une machine.
Très vite, je me suis garé devant le lavomatique local et, comme à chaque jour de lavage, mon tempérament monta rapidement parce que je revivais une scène de quelqu'un sortant mes vêtements encore humides du sèche-linge, les jetant en tas sur le sol et y mettant les siens à la place. Ce souvenir, accru par l’arrivée de mes petits diablotins, était à l’origine d'un incident dans la buanderie du dortoir à l’époque où j’étais à l'Université du Sud de l'Illinois, ou USI, en 1971. Comme d'habitude, les diablotins me torturaient l’esprit pendant que j’observais mes guenilles de 2009 tourner dans le tambour du sèche-linge. Dès qu’il s’est arrêté, je m’en suis approché pour vérifier si mes vêtements étaient secs.
Et m***e, toujours mouillés !
Alors que je plongeai la main au fond de ma poche pour essayer d’y trouver quelques pièces, mes doigts touchèrent le cuir poisseux de mon téléphone portable. Cela faisait depuis un bon moment que je n’avais pas parlé à Ronald Stackhouse. Il m’avait aidé à m’organiser lorsque je travaillais à la WUSI, la radio de Southern, afin que je ne reste pas bouche bée à la fin de chaque enregistrement. En 1999, il m’avait aidé à trouver du travail lorsque l’on m’a viré de chez WREE, une radio spécialisée dans l’information continue. C’est aussi lui qui m’avait aidé à retrouver ma voie lorsque l’entreprise de sécurité m’avait licencié, mais également lorsque j’étais relecteur et concierge. Il m’a toujours pris sous son aile avec beaucoup de tact, comme si ne pas pouvoir garder un travail, si inquiétant que cela puisse paraître, n’était qu’un pépin dans ma vie. Et, comme Ronald était la stabilité en personne, mes petits diablotins le craignaient beaucoup.
J’ai appuyé sur le bouton de son numéro préenregistré, mais rien ne s’est passé car la batterie était encore à plat ; il faut dire qu’elle n’avait pratiquement aucune capacité de charge. Je remis donc très vite le téléphone dans ma poche, avant que la mauvaise idée de le jeter contre le sèche-linge me monte à la tête.
Une heure plus tard, je balançai le linge propre à l’arrière de ma voiture, là où il resterait encore probablement pendant quelques temps, même si j’étais censé le ramener chez moi afin de pouvoir m’en servir. Les changements me stressaient, même les plus infimes. Aussi, comme en automne 2009, je faisais de mon mieux pour effectuer de moins en moins de changements dans ma vie afin de ne pas risquer de perdre le peu que j’avais.
Étant parvenu à mettre la main sur le chargeur de mon téléphone portable qui était sur le siège arrière, je me suis empressé de le brancher sur l’allume cigare pour le recharger, et appelai Ronald. Avant même qu’il puisse me dire « Bonjour », je me suis mis à hurler :
« Oh, p****n, Ron, quelle journée !
- Hein ? Quoi ? Mais qui c’est ? Oh, Pete, c’est toi.
- Oui, c’est bien moi ! Je suis au lavomatique. Tu te souviens de ce c*****d qui avait viré mes vêtements mouillés du sèche-linge et qui les avait laissés par terre lorsque nous étions en fac ?
- Il a recommencé ?
- Tiens, c’est marrant, Ronald ! Tu t’en souviens ?
- Pete, c’était il y a au moins quarante ans.
- Et bien, pour moi, c’était comme si ça c’était passé hier parce que j’y ai justement repensé en regardant mon linge sécher dans le sèche-linge il y a quelques minutes.
- Et ?
- Et rien, c’est tout.
- Pete, tu n’aurais pas encore bu trop de café ?
- Non, pas encore. Mais c’est la prochaine étape.
- Eh bien, non. Tu sais que le café accroît ton… euh… tu sais…
Comme le son de sa voix devint presque inaudible, je mis le moteur en route.
- Ronald, je viens de perdre mon travail, dis-je en sortant du parking.
- Quoi ? Non… euh… qu’est-ce qu’il s’est passé ?
- Oh, comme d’habitude… une dispute.
Long silence au bout de la ligne. J’ai tourné dans une rue.
- Pete, dit Ronald. Tu connais l’histoire : reste tranquille quelques temps, met ton CV à jour, prépare tes vêtements pour un entretien…
J’avais déjà entendu tellement de fois ces conseils de la part de Ronald. Et comme toujours, il avait raison.
- J’aurais peut-être quelque chose à te demander de faire pour moi… poursuivit-il. As-tu toujours ton micro ? Ton ordinateur portable ? Ta connexion Internet ?
- Ouais.
Je connaissais la suite.
- Dans ce cas, tu pourrais t’occuper du bulletin info pour la radio. Tu n’aurais rien à couvrir du tout, ni à écrire quoi que ce soit, et tu gagnerais pas mal d’argent.
Ronald travaillait pour la WSW, à Omaha.
- Ron, j’en ai terminé avec la radio… je…
J’étais sur le point de craquer, et j’étais sûr que Ronald le sentait.
- Pete, écoute. Prends ton temps. Remets-toi de toutes ces émotions et rappelle-moi dans quelques jours, et nous reparlerons. D’accord ?
- D’accord, dis-je au bord des larmes.
Je n’ai jamais su ce que Ronald a vu en moi à ce moment-là.
Par dépit, j’ai balancé le téléphone à l’arrière de la voiture, et il atterrit au-dessus de la pile de linge alors que je roulais sur le parking du centre commercial du supermarché Shop King. C’est ici qu’on y trouvait l’épicerie la moins chère de tout Fox Lake, mais aussi Lilly, une fille rousse canon de vingt-cinq ans. Ayant trouvé un flacon de parfum qui roulait sur le plancher, je m’en suis vaporisé la face de manière très généreuse, et y suis entré.
Au bout de quelques minutes, j’étais au bout de la file d’attente de la caisse de Lilly, avec un panier au bras dans lequel on y trouvait, entre autres, un pot de beurre de cacahuète portant une étiquette noire et blanche. Lilly me sortit de ma déprime morbide, me plongeant dans un bonheur total en scannant le beurre de cacahuète, un morceau de pain à 99 cents, un petit oignon et de la mayonnaise. Quand elle en arriva au thon, j’étais prêt à partir.
- Ce n’est pas vraiment pour moi, dis-je. Mais pour mon petit tigre.
Lilly regarda en l’air avec une expression de désintérêt. Elle savait certainement que ce n’était pas la peine de répondre, mais comme elle devait beaucoup s’ennuyer, n’importe quel argument était le bienvenu.
- Un tigre comme animal de compagnie ?
- Oui, il est dans la voiture. Voulez-vous le voir ? Il adore les jolies filles.
Oups, quelle phrase stupide.
Le visage de Lilly s’assombrit.
- Non, mon petit ami n’aime pas les tigres, dit-elle en me tendant mon sac en plastique rempli tout en faisant bien attention d’éviter tout contact tactile avec moi au moment où je m’en suis emparé.
Mon sentiment de profonde déprime m’avait regagné, mais je rejoignis la sortie comme si j’étais le plus heureux du monde, jusqu’à même fredonner une partie d’une rapsodie de Liszt.
Les diablotins déchirèrent le sac au moment où je l’ai placé dans le Dodge, dispersant mes achats un peu de partout. Je n'avais aucun moyen de me débarrasser de ces petits bâtards dévastateurs. Les professionnels avaient même essayé. Un consultant avait dessiné un cercle et avait mis un point en son centre qui représentait le « soi », et pendant huit semaines, d’une centaine de manières, il insista au moins mille fois pour me faire comprendre que le « soi » des individus était naturellement bon et que les problèmes arrivaient dans le cercle extérieur. Les gens sont bons, mais leurs actions, non. Une autre fois, un psychiatre m’a mis sous antidépresseurs tricycliques et sous Paxil pour l'anxiété. Il m’a alors prescrit du Ritalin pour compenser les effets drainants de l’énergie du Paxil et pour traiter un autre problème, le trouble déficitaire de l'attention.
- Qu’il est bon de vivre grâce à ces produits chimiques ! me dit-il avec un sourire jusqu’aux oreilles tout en rédigeant l’ordonnance.
Tout ce que j’ai pu essayer fonctionna un moment, jusqu’à ce que mon cerveau se rebelle en permanence. J’en oubliais que les gens étaient naturellement bons, et commençais à avoir besoin de plus en plus de doses de ces drogues pour neutraliser mon anxiété / ma léthargie / mon hyperactivité / ma dépression / mon trouble déficitaire de l'attention.
L’arrêt suivant était à l’Atelier des Cafés et des Croissants, un café situé dans un de ces bâtiments modernes qui vous faisait croire qu’il avait été construit il y a cent ans, et dont les murs modernes en plâtre avaient été astucieusement conçus pour avoir l’air vieux et patinés, avec des chaises à dossier droit qui avaient probablement 70 ans et des tables recouvertes d'ardoise semblant venir de vieux laboratoires de biologie de lycée où l’on disséquait les grenouilles. Les gens adoraient cet endroit parce qu'il leur « rappelait » de bons vieux souvenirs qu’ils n’avaient pourtant jamais vécus.
Chaque fois que je m’y promenais, je ressentais une douleur au niveau de la clavicule de l’épaule droite ainsi qu’un certain regain de colère. Comme à la laverie automatique, cet endroit me rappelait un incident désagréable, qui avait eu lieu un matin d'été de 2008, à l’Empire Démoniaque des Cafés Moulus, en plein centre-ville. Ce matin-là, j’avais pris mes doses habituelles de Ritalin, les antidépresseurs tricycliques et le Paxil, et j’avais l’impression de chanceler étroitement entre une apathie maussade et une hyperactivité scandaleuse. Quand j'ai remarqué que l’on m’avait facturé trois fois pour un café au lait alors que j’avais seulement commandé une grande tasse de café tout simple, j'ai demandé à voir le directeur. Après une courte discussion, mon côté hyperactif a pris le dessus et je me suis jeté sur lui, le ratant et me retrouvant contre le mur, me cognant violement l’épaule et la tête, ce qui raviva ma douleur.
Le lendemain matin, en sortant de prison, j’ai jeté la boîte de médicaments à travers ma chambre et ai laissé un méchant message sur la boîte vocale de mon psychiatre, mettant ainsi un terme à notre relation.
Puis c’est en automne 2009 que les diablotins sortirent de leur coma généré par les médicaments. Ils martelaient une fois de plus mon cerveau, causant en moi une sensation de bourdonnement au niveau du plexus que j'appelle « chair de poule ». J'aurais bien voulu qu'il y ait un médicament pouvant m’en guérir. Si l’on parvenait à guérir les intestins, pourquoi ne pouvait-on pas guérir l’esprit ?
Donc ce soir-là, à l’Atelier des Cafés et des Croissants, je tentais d’user de ma bonne volonté pour éviter d’exploser après ma débâcle avec Lilly, mais le barista prit le parti des diablotins. Il parlait autant avec moi qu’avec un autre client qui était à l'extérieur, au drive-in, au travers d’une vitre avec un de ces micro-casques collé à l’oreille. Il était autant à l’aise que s’il avait été dans n’importe quelle tour de contrôle de trafic aérien du pays. Une fois qu’il comprit enfin quel client - soit le conducteur irrité du drive-in, soit le client à la chair de poule qui était face à lui - avait commandé quoi, je pus enfin avoir mon café et m’assoir à la table de dissection la plus proche. Le serveur eut l'air soulagé.
Comme d’habitude, j’étais lamentablement seul, et l’idée vague et peu réaliste d'interagir avec quelqu'un ce soir-là m’envahit. Mais sur les vingt personnes qui étaient dans le café, il semblait que tous envoyaient des SMS, parlaient à leurs téléphones cellulaires, écoutaient leurs iPods, travaillaient sur leurs ordinateurs portables, ou lisaient des e-books. Tout le monde était connecté sauf moi.
Puis j’ai vidé mon Grosse Sud Amerikaner Kaffee, qui signifie, traduit en langage du 20ème siècle, « grande tasse de café ». Peut-être que c’en était trop pour moi, parce que quand je me suis levé, j’ai eu l’impression que l'arrière de ma tête était tendu vers l’extérieur et que tout ce qui était à l’intérieur s’envolait et me poussait vers la porte à une vitesse impressionnante. Pourtant, ma conscience fonctionnait au ralenti et je pouvais voir en détail chaque mini-fente de plâtre du mur. Mon esprit commençait à se fragmenter comme ce plâtre, seulement dans mon cas, il n'y avait rien de mini.
Pour rentrer, le retour ne me prit que dix minutes, défilant comme un film alternant lumières des rues et ombres précipitées.
Alors que j’entrai dans le parking de mon mobile-home, l’unique phare qui fonctionnait alluma la petite cour de devant de manière éblouissante, transformant le vert pâle de mon habitation en un blanc blafard. Sur le toit, les antennes de télévision ressemblaient à un bretzel bizarre à cause d’une tempête survenue il y a dix ans, et une ombre aplatie se dissipait du poteau de la boîte aux lettres que j’avais heurté l’année dernière avec ma voiture.
La lumière du phare révéla une décoloration face à l’avant du mobile-home que je n’avais pas vue auparavant. Sautant hors de la voiture en me pressant les lunettes sur le nez pour mieux y voir, j’ai remarqué qu’un côté du mur était presque sur le point de tomber. Il fallait absolument que je remédie à ce problème, et vite, parce que le mobile-home se désagrégeait, tout comme moi, me dis-je en mon fort intérieur.