Assise sur le banc de son enclos, Diana réfléchit.
La veille, son ravisseur lui avait clairement fait comprendre qu’il voulait coucher avec elle. L’idée seule la glaçait.
Elle avait déjà eu des relations avant William. Certaines fades, d’autres un peu douloureuses, quelques-unes acceptées par lassitude plus que par désir. Mais là, c’était différent.
D’abord, cet homme la dégoûtait. Son corps mou, l’odeur persistante de cigare et d’alcool. Et surtout, il y avait cette folie chez lui, quelque chose de dangereux, d’imprévisible
Chaque gifle la terrifiait. Même ses baisers lui faisaient peur. Il lui tirait parfois les cheveux, posait ses mains sur son cou, juste assez longtemps pour lui rappeler qu’il tenait sa vie entre ses mains.
Elle devait le flatter, aller dans son sens. Elle le savait. Mais c’était plus facile à penser qu’à faire.
Pour gagner un peu de temps, elle avait dû se toucher devant lui. Quelques jours, tout au plus. Lorsqu’il était parti dîner avec le commissaire, elle s’était lavée longuement, presque frénétiquement. Puis elle avait traversé la maison à la hâte pour vérifier si le livre était toujours là.
Le voir encore à sa place l’avait fait soupirer de soulagement. Il fallait espérer qu’il l’ouvre. Qu’il comprenne.
Aujourd’hui, elle avait eu droit à un peu d’air.
Il n’était pas loin, occupé au téléphone. Le vent lui décoiffait les cheveux. Il faisait encore beau, mais elle avait l’impression que les nuits tombaient de plus en plus tôt. Sans horloge, le temps se diluait.
Il lui avait dit qu’ils devaient parler de leur fils.
Cette phrase lui revenait en boucle. Allait-il faire comme avec Eugénie ? La forcer à coucher avec un autre ? Il parlait de l’enfant comme s’il était encore vivant. Comme s’il s’était réincarné.
Il évoquait souvent Eugénie, mère maltraitante, épuisée.. son prétendu suicide qui sonnait comme un aveu. C’était si facile de l’accuser elle, plutôt que de reconnaître un accès de violence.
Elle se leve pour marcher, mais ses jambes lui semblaient molles, cotonneuses.
Elle n’avait pas fait trois pas qu’il la rattrape aussitôt.
"Désolé, c’était le travail. Tu n’as pas froid ?
— Non… Comment va Victor ?
— Victor ?
— C’est bien avec lui que vous avez passé la soirée d’hier, non ?
— Oui. Ça me surprend juste que tu l’appelles par son prénom.
— Je ne l’aime pas vraiment… mais je ne vais pas le traiter de s****d devant toi.
— La soirée s’est bien passée. Il était ravi. Une escorte, du vin, des discussions jusqu’au bout de la nuit.
— Il a encore trompé Catherine….
— Évidemment qu’il la trompe. Elle n’a pas les mêmes attentes, ni les mêmes besoins que lui. Tous les hommes finissent par aller voir ailleurs quand leurs femmes ne les satisfont plus. Et puis, ils sont en couple libre, de toute façon.
— Lui peut-être… Tu devrais aller voir ailleurs toi aussi.."
Il esquisse un sourire.
" Pour l’instant, je n’en ai pas envie. Ton nouveau corps n’est pas comme l’ancien, mais il a l’avantage d’être plus jeune. Et surtout, il abrite la femme que j’aime. Et Victor, lui… séduire, ça fait partie de sa nature.
— Séduire une escorte… ?
— Tu m’as comprise. D’ailleurs, tu n’étais pas insensible à son charme, si je me souviens bien.
— Quoi ?!
— Ne sois pas gênée, il est bel homme. "
Eugénie.. être Eugénie..
Flatte le
" Moui.. peut être.. mais je préfére les hommes plus... intelligent.. Victor n'a pas fait d'aussi longue études que toi.. Ses discussions ne sont pas aussi passionnante..
- Tu es gentille. Tu sais qu’il a même couché avec la nièce de Catherine ?
— Philippine…?
— Oui. Il m’a dit qu’il l’avait invitée à dîner cette semaine, avec son jeune officier… Celui qui est moitié Anglais. Pour lui changer les idées. Ils sont célibataires tous les deux. Il l'apprécie beaucoup."
Diana pâlit.
C’était forcément un mensonge. William ne l’abandonnerait pas comme ça. Et si le commissaire avait osé lui faire une telle proposition, il se serait pris un coup de poing.
" Grand bien lui fasse. Même si il devrait s'occupper plus de Cathe..
— J’ai une surprise pour toi. Ferme les yeux."
Elle soupire, mais obéit. Elle sent sa main se refermer sur la sienne.
" La voilà enfin… ton alliance. Je sais que ce n’est qu’une bague, mais j’avais l’impression que tu n’étais pas vraiment ma femme.
— Je ne le suis toujours pas. Avec ou sans bague.
— Les papiers arrivent, ne t’en fais pas. Victor m’a proposé un chaton. Ça te plairait ? Il lui reste aussi des chiots qu’il n’a pas réussi à placer.
— Non. Je ne veux rien. "
Elle tentr de retirer la bague, sans y parvenir. Il lui attrape le bras.
"C’est une belle journée. Je suis heureux de la passer avec toi."
Diana ravala un rire nerveux.
La voilà mariée… dans l’imagination de ce taré.
Elle avait toujours dit à Angel qu’elle n’était pas prête à dire oui. Peut-être aurait-elle dû accepter. Même si, au fond, cela ne l’aurait sans doute pas arrêté.
Des aboiements lui parviennent, lointains mais distincts.
Des chiens de chasse.
Diana se fige.
Elle les connaît, ces aboiements. Elle les a entendus chaque automne, depuis l’enfance. Son esprit fait le lien avant même qu’elle ne le veuille.
Fin octobre.
Un vertige la saisit.
Le brame du cerf est passé depuis longtemps.
L’été est mort.
Elle est là depuis le début de l’été.
Pas des semaines.
Des mois.
Ses yeux se remplissent de larmes avant même qu’elle ne comprenne vraiment. L’angoisse lui tombe dessus d’un seul coup, brutale, écrasante, lui broyant la poitrine. L’air refuse d’entrer. Ou de sortir.
La rentrée de ses nièces.
L’anniversaire de sa sœur.
La date de leur première rencontre, à elle et William.
Combien d’autres choses encore ?
Combien de jours rayés sans qu’elle le sache ?
Les enfants qu’elle gardait… Ils doivent l’avoir oubliée.
William… Il la croit peut-être morte.
Ses parents aussi.
Quatre mois ?
Cinq ?
Elle s’arrête net, plie légèrement, les mains crispées sur ses cuisses. Elle essaie de respirer, vraiment. De compter. Mais tout se mélange.
" Tout va bien, mon Amour ?
— Non… non… je… je n’y arrive plus… je ne peux plus… respirer…"
Il s’approche. Trop près.
" NE ME TOUCHEZ PAS !"
La décharge la frappe aussitôt. Vive, cruelle. Elle jure, un cri étranglé lui échappe. Son corps se raidit malgré elle et elle se rattrape à un arbre, perdue, incapable de comprendre où elle se trouve pendant quelques secondes interminables.
Il lui tend un cachet. Elle secoue la tête, violemment. Elle respire par à-coups, comme si ses poumons avaient rétréci.
Cinq mois.
Pourquoi ?
Pourquoi personne ne l’a retrouvée ?
Dans sa tête, ça faisait deux… trois semaines tout au plus. Elle savait que le temps passait, bien sûr, mais pas ça. Pas autant. Pas ce gouffre.
Un sanglot lui échappe. Puis un autre. Elle glisse lentement contre le tronc de l’arbre et s’y effondre, tremblante, vidée.
Elle veut hurler.
Mais même ça, elle n’en a plus la force.
Pourquoi elle ?
Pourquoi toujours elle ?
Pourquoi pas Philippine, cette peste égoïste, par exemple ?
Pourquoi le monde s’acharne-t-il toujours sur les mêmes ?
Gregory soupire. Agacé. Il sort un flacon de sa poche, lui saisit le menton et lui force les lèvres.
" Avale. Tu te sentiras mieux dans quelques minutes."
Le goût est amer, écœurant. Elle n’a même pas l’énergie de résister.
Il s’apprête à la relever quand un coup de feu claque dans la forêt.
Sec. Proche.
Diana hurle.
Un cri de pure terreur, mêlé à la douleur fulgurante de la décharge suivante, plus violente encore. Son corps se plie, la souffrance lui arrache presque conscience.
Il lui plaque aussitôt la main sur la bouche et la traîne vers l’intérieur. Elle se débat à peine. Ses jambes tremblent, son esprit flotte, tout menace de basculer dans le noir.
Alors qu’elle disparaît dans l’ombre, une seule pensée lui traverse l’esprit, confuse et désespérée :
Est-ce que quelqu’un a entendu ?
Elle ignore tout du drame qui vient de se jouer, à quelques kilomètres de là.
Alex et William travaillaient, ils avaient enfin les b****s de videos surveillances des deux boutiques de Clermont. Mais pas le temps de regarder plus de dix minutes, le commissaire, l'air soucieux s'assoit sur le bureau de son lieutenant :
" Il y a eu un drame… Un accident de chasse, à première vue. On doit y aller."
Blake fronce les sourcils.
"On ? Pourquoi pas les gendarmes ?
— Parce qu’on a une victime. Un mètre soixante. Rousse."
Ils se lèvent sans poser d’autres questions.
Sur la route, Victor jette un coup d’œil dans le rétroviseur. Alexis et Blake se tiennent la main. L’accident a eu lieu à une demi-heure de la ville.
À leur arrivée, l’ambulance et les gendarmes sont déjà sur place. William repère un pompier qu’il connaît et se précipite.
" Nico…
— William. Ça va ?
— C’est elle ?
— Je ne sais pas encore. Le corps est toujours dans la forêt.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Apparemment, elle faisait son jogging. Un chasseur a tiré.
— Qui ?"
Nico désigne une adolescente en larmes, entourée par deux gendarmes.
"Seize ans. Dix-sept le mois prochain."
William serre les dents.
" Bon sang… une gosse…"
Les pompiers emmènent la jeune fille. William revient vers Victor et Alexis.
" Ça n’a aucun sens… Si Diana s’était échappée, elle ne serait pas partie faire un footing tranquille dans les bois.
— On va être fixés," murmure Alexis.
"Voilà le corps."
Le drap est soulevé. Le visage est pâle, à moitié couvert de sang. Les cheveux roux. La balle a frappé la tête.
" Vous pouvez essuyer la joue ?"
Le médecin s’exécute.
William laisse échapper un souffle tremblant.
" Ma compagne a un grain de beauté ici… Ce n’est pas elle."
Il s’effondre presque contre son cousin.
"Ce n’est pas elle… elle lui ressemble, mais ce n’est pas elle…"
Victor pose une main sur son épaule, soulagé lui aussi.
" On garde l’enquête," tranche-t-il. "Le procureur veut que ça aille vite. Et… c’est près de chez Gregory. Il a peut-être entendu quelque chose."
Alexis grogne.
"Sérieusement ?"
William esquisse un sourire nerveux.
" Allez… tu vas voir tonton Gregory."
Puis il se tourne vers le commissaire.
"Je peux prévenir Nico ? Diana est la nounou de sa fille.
— Oui. Et excuse-moi auprès de lui de lui reprendre l’affaire."
William hoche la tête…
Gregory réfléchit vite.
Il avait entendu les sirènes au loin, une vingtaine de minutes après le coup de feu. Il y avait eu un incident, forcément. Mais pas elle. Sa prisonnière s’était calmée, aidée par les gouttes… et par la gifle.
Elle est recroquevillée sur le canapé, les épaules secouées de sanglots.
" Cesse de pleurer. Je t’avais prévenue pour le bracelet.
— J’ai eu peur…
— Nous sommes en période de chasse. Il va falloir t’y faire. Maintenant tais-toi, je réfléchis."
Si quelqu’un avait entendu ses cris, on parlerait d’une promeneuse surprise par un tir. Rien de plus. Les gendarmes n’étaient pas là pour elle. Il en était sûr.
Un pressentiment le pousse pourtant vers la fenêtre.
Il jure entre ses dents.
La Jaguar de Victor se gare devant la maison, girophare allumé.
Reste calme.
Tout est insonorisé. Vitres teintées. Et les calmants font effet. Elle ne tiendra pas longtemps éveillée.
Il sort le flacon et lui fait avaler quelques gouttes de plus, par précaution.
Trois portières claquent.
Diana se lève péniblement, attirée malgré elle par ce qui capte son attention. Ses jambes tremblent, prêtes à céder, quand elle reconnaît la voiture.
Le girophare.
Son cœur s’emballe.
Il a compris ?
Elle s’approche de la fenêtre, vacillante. Un homme blond en trench descend du véhicule. Puis Alexis, l’air las, résigné.
Ses yeux se brouillent.
Elle reconnaît William.
Même de loin, même à travers la vitre, elle reconnaîtrait toujours ces yeux bleus.
Elle frappe faiblement contre le carreau.
" William… William…"
Personne ne réagit.
La panique la transperce quand elle comprend. Leur posture. Leurs visages. Ils ne sont pas là pour elle.
Elle frappe plus fort, de toutes ses forces.
" WILLIAM ! JE SUIS LÀ ! WILLIAM !"
Sa voix se brise. Elle hurle, sans plus se soucier du bracelet, de la douleur, de rien.
" WILLIAM ! JE T’EN PRIE !"
La décharge la fait crier, mais elle continue.
" WILLIAM ! JE SUIS LÀ ! JE T’AIME !"
Les larmes brouillent tout. Le monde tangue. Les silhouettes s’éloignent déjà.
Ils ne l’entendent pas.
Comme le commissaire, l’autre fois.
Comme toujours.
Elle glisse contre la vitre, s’accroche à la conscience qui lui reste, lutte contre le sommeil qui l’engloutit.
Ne t’endors pas !
Pas maintenant !
Mais sa voix s’éteint, étouffée par le verre, par la maison, par l’indifférence du monde.
Alex regarde la demeure :
" Il gagne bien sa vie le chirurgien...", William sourit :
" T'aurais du continuer kiné...
- Il a peur des cambriolages ton pote non ?" Victor hausse les épaules :
" Ils y etaient déjà. Cette maison etait à moi avant... enfin, à mon grand pere... je lui ai vendu il y a quelques années... sa voiture est là, il doit être à l'interieur...
- Je suis obligé d'entrer ? On a pas besoin d'etre trois si ?
- Non en effet... mais je ne te laisses pas seul avec deux voitures de luxes... tu serais tenté de les rayer...
- La confiance règne... c'est sympas...".
Le lieutenant regarde vers une fenêtre de l'etage... il ne sais pas pourquoi, mais il y a quelque chose d'étrange ici... l'atmosphère est lourde... comme si la maison était... hantée... un frisson parcourt son dos. Quelque chose le chiffonne mais il ne sait pas quoi...
Il suit les deux hommes jusqu'à l'entrée, où les attendent une dame d'un certain âge, habillée en noir et blanc :
" Monjour messieurs, monsieur Victor ? Vous deviez voir Monsieur Gregory ?
- Bonjour Maria... non, c'est en tant que commissaire que je suis ici, un accident de chasse a eu lieu à quelques kilometres, je vient voir si Gregory à entendu quelque chose, il est ici ?
- Oui... he bien... entrez, aller dans le fumoir, je vais le chercher.". Alex pouffe de rire une fois la bonne partie :
" Maria ? Serieux ? Elle est Portugaise ? Ce cliché...
- contrairement à moi, Gregory n'a qu'une domestique...
- whoua... Ton ami est plus pauvre que toi alors... et tu le vit bien ? Il ne te fait pas pitié ?
- Alexis... tu n'arriveras pas à me blesser tu sais... ".
À l’étage, le docteur termine d’attacher la jeune femme sur le lit. Le nœud est sûr, précis. Il a eu un instant de panique en voyant descendre trois hommes de la voiture, mais finalement… lui avoir montré son ancien compagnon pourrait servir son dessein.
" Tu vois, il n’est pas là pour toi," murmure-t-il.
"Je te l’avais dit… Il t’a déjà oubliée. Regarde dans quel état il t’a laissée."
Il lui met le bâillon, essuie doucement ses larmes du pouce.
" Tu ne le reverras plus. C’était la dernière fois. Maintenant, il faut t’y faire… Vous êtes à moi. Toutes les deux. Tu vas dormir. Et quand tu te réveilleras, je veux que tu sois sage. Pense à la photo dans la cave."
Il dépose un b****r sur sa joue et quitte les anciens appartements de son ex-femme.
Maria l’attend dans le couloir.
" Le commissaire est là. Avec deux officiers. Un accident de chasse à quelques kilomètres. Ils veulent savoir si vous avez entendu quelque chose.
— J’arrive. Veille à ce qu’aucun des deux fouineurs ne monte ici."
Elle hoche la tête.
Gregory descend sous le regard presque maternel de la gouvernante qui l’a vu grandir.
Dans le fumoir, il affiche un air surpris.
" Victor ? Quelle est donc cette histoire de chasse ? Alexis… lieutenant Blake.
- Brigadier-chef," rectifie Alexis.
" Je vous sers quelque chose ?
— Non. Ce sera rapide," répond Victor.
" Une visite de routine. Une jeune femme a été tuée pendant son jogging. Rousse. Les gendarmes nous ont prévenus… mais heureusement, ce n’était pas Diana. L’incident a eu lieu derrière ton domaine. Tu as entendu ou vu quelque chose ?
— Oui… un coup de feu. Rien d’étonnant en cette saison. J’ai aussi entendu des chiens. Et une femme crier, juste après. J’ai pensé à une promeneuse effrayée par la détonation. Il y a souvent des randonneurs, des gens qui viennent aux champignons.
— Ce serait une adolescente qui aurait tiré," ajoute Victor
" Accident ou non, c’est à nous d’éclaircir ça.
— Au moins, ce n’est pas votre amie, " conclut Gregory avec un soupir compatissant.
Blake observe la pièce. Luxe feutré, trophées de chasse.
" Vous chassez ?
— Parfois. Jamais en semaine.
— Vous connaissiez la jeune fille ?
— Non. Je ne fréquente pas ce club."
Alexis esquisse un sourire narquois.
" Allons, lieutenant… vous voyez bien que ce n’est pas le même monde."
Victor lui lance un regard assassin.
" Brigadier-chef, cette remarque frôle l’insolence ! "
se tournant vers Gregory
"Merci pour ton temps. On ne va pas t’importuner davantage.
— C’est normal. N’hésite pas si je peux aider."
Ils rejoignent la voiture. Blake jette un dernier regard vers les fenêtres.
" Il y a un truc malsain ici…"
Une fois les portières refermées, Alexis se tourne vers son cousin
"Ambiance maison hantée, non ?
- Je parle pas de fantômes," réplique William.
" Enfin… pas vraiment. Juste une sensation. Une présence. Comme quand on entre dans un lieu où il s’est passé quelque chose de mal."
Victor ne répond pas tout de suite.
"Sa femme s’est jetée dans l’escalier… après avoir secoué leur nouveau-né. J’ai mené l’enquête.
— Ah… donc le suicide.
— Alexis.
— J’insinue rien. Mais un escalier en colimaçon… elle aurait pu se coincer. Et la lettre, t’as fait vérifier l’écriture ?"
Victor serre le volant.
" Si tu n’étais pas mon fils…
— Je dis juste que ton ami dégage un truc pas net. Et il matait Diana à chacun de vos dîners. Je m’en souviens très bien.
— Diana est belle, " concède Victor. "Elle attire les regards. Ce n’est pas un crime.
— Et sa nouvelle compagne ? Plus jeune, évidemment ?
— Vingt-trois ans.
— Sérieusement ? Il est plus vieux que toi…"
Victor soupire, fatigué.
" Écoute… Eugénie…"
il marque une pause
"Eugénie était comme ma sœur".
Le silence tombe dans la voiture.
" J’étais chargé de l’enquête… Je l'aimais autant que tu aimes Diana... "
sa voix se voile
"Je l’ai retrouvée en bas des escaliers. Et le bébé… à l’étage…"
Il se racle la gorge, reprend contenance.
" Ce dossier me hante encore".
Alexis détourne le regard. Pour la première fois, il ne plaisante pas.
"…D’accord."
Un battement.
" Je dis juste que sa maison est bizarre.
— Peut-être", répond Victor plus doucement..
Il démarre.
"Allez. On revient sur terre. William, tu interroges la jeune tireuse. Alexis, tu identifies la victime. Moi, je récupère les vidéos et je renforce l’équipe.
— Bien, commissaire," répond Alexis.
Cette fois, sans ironie.
Diana rêve, puis cauchemarde.
Les visages se mélangent. William s’éloigne, toujours plus loin, sans jamais se retourner.
Elle se réveille en sursaut, trempée de sueur. Ses poignets sont encore serrés par les liens en plastique qui mordent la peau. Sa tête tourne violemment. Son estomac se soulève.
Il lui a encore trop donné de ces gouttes.
Elle lutte pour respirer, le bâillon l’étouffe presque. Un haut-le-cœur la traverse.
Ils sont sûrement partis. Pourquoi sont-ils venus ?
Alex avait cet air blasé. William… pensif. Absent.
Est-ce qu’il va la laisser là ?
Pour la punir d’avoir hurlé ?
D’avoir dit je t’aime ?
Ou pire… est-ce que Gregory est allé mettre sa menace à exécution ?
Non. Il n’oserait pas. C’est un lâche.
La poignée tourne.
Il entre et s’assoit tranquillement sur le bord du lit.
"Un accident de chasse, non loin d’ici. Le coup de feu qui t’a fait peur a tué une joggeuse. Ils venaient me demander si j’avais vu ou entendu quelque chose… Tu vois, la disparition de l’autre ne semble pas être leur priorité."
Il commence à détacher les liens, puis le bâillon.
" Je vais te libérer. Nous allons dîner."
À peine libre, Diana se redresse brutalement.
"Je dois vomir…"
Elle se traîne jusqu’aux toilettes, s’agrippe aux murs, s’effondre à genoux. Son corps se plie, se vide.
Il l’observe, calme, presque attendri.
" Tu prends trop de médicaments, Eugénie. Je te l’ai déjà dit."
Elle vomit encore, puis porte instinctivement les mains à son ventre.
" À moins que…"
Elle relève la tête, le regard noir.
" JE VEUX UN TEST."
Il fronce les sourcils.
" Nous n’avons pas couché ensemble. Tu ne peux pas être enceinte.
— Mes vacances avec Alexis et William… c’était au tout début de l’été…!"
Il la saisit brusquement par le bras et la relève.
" Cesse de parler d’eux !"
Il l’entraîne dans la salle à manger, ouvre une armoire, en sort du matériel médical.
"Je vais te faire une prise de sang. Tu seras fixée."
Il la fixe durement.
" Ils ne savent pas qui tu es. Ils ne t’aiment pas. Tu les as vus ?!"
Il lui pose le garrot.
"Serre le poing !"
Elle grimace quand l’aiguille s’enfonce. Il pose un pansement, déjà ailleurs.
" Je l’emmène au laboratoire. À mon retour, je veux que tu sois dans de bonnes dispositions.
— Je vous déteste !"
La gifle est violente. Elle manque de tomber, se rattrape de justesse à la table.
" Mets une autre robe. Celle-là ne te va pas."
Sa voix devient dure.
" Pourquoi rends-tu tout si compliqué ? Tu as juste à laisser ma femme revenir. Et surtout… ne fais pas de bruit. Sinon, je t’enferme dans la cave !"
Il sort en claquant la porte.
Seule.
Encore.
Victor reviendra peut-être.
Il faut trouver un autre moyen. Elle ne tiendra pas longtemps.
Et s’il découvre qu’elle est enceinte ?
Il la tuerait ?
Il la forcerait à avorter ?
Il y a peu de chances…
Elle avait surtout dit ça pour le provoquer. Même si l’idée l’avait déjà effleurée.
Alexis s’était protégé. Elle en était presque sûre. Presque.
Elle avait peut-être oubliée sa pilule.. Au mieux, il seras de William, au pire de son ami.
Elle passe près du petit guéridon. Le cadre tombe encore.
Intriguée, elle le ramasse. Il est légèrement bombé.
Elle l’ouvre.
Une autre lettre.
Adressée à la meilleure amie d’Eugénie.
Les coups.
Les insultes.
Les chantages.
L’isolement.
L’interdiction de voir qui que ce soit.
La solitude dans cette immense maison. Les mensonges, les sourires forcés.
Eugénie y parle de son enfant. De son seul bonheur.
De cet amour mêlé de colère.
De cette ressemblance insupportable.
Du secret qu’elle redoute de voir découvert.
"Tu me détesteras quand tu sauras, Cathe.. Comme Victor, qui n’arrive plus à me regarder. Je le vois bien."
Diana sent un frisson glacé la traverser.
Si Victor n’arrive plus à la regarder…
Alors ce secret est monstrueux.
Le commissaire a vu l’horreur dans sa carrière.
Il doit être blindé.
Et pourtant…
Elle referme le cadre, remet tout en place.
Puis glisse la lettre dans un livre.
Ça lui servira.
Victor ne pourra pas se défiler.
Et cette fois… elle sait exactement comment le faire plier.
Elle sourit en sentant le courant d'air lui passer dans les cheveux... puis essaye de choisir une autre robe.
Elle l'avait suffisamment enervé... si elle voulait survivre, il fallait être patiente... et malheureusement jouer l'épouse modele... elle avait de moins en moins le choix. Revoir William l'avait perturbé, elle croyait en lui mais... dans le fond, elle etait realiste, il n'avait jamais une enquete à la fois... il travaillait sur plusieures affaires et c'etait normal... Les resultats, les analyses, les preuves ne se trouver pas en claquant des doigts...
Quatre mois.. c'était à la fois si long et si court... elle fond en larmes en s'imaginant coucher avec son geolier... pas ce soir... c'etait au dessus de ses forces... elle choisit une robe plus jolie mais pas trop sexy... gagner du temps... au moins un soir... elle prend la tenue et attend l'homme sur le canapé avec un livre....
Gregory dépose l’échantillon au laboratoire, exigeant des résultats en urgence.
Puis, presque machinalement, il se rend chez un fleuriste.
Et comme une mauvaise plaisanterie du hasard… il tombe sur Catherine.
"Gregory… quelle surprise."
Il se fige une fraction de seconde.
"Cathe…
— Ne m’appelle pas comme ça."
Elle le détaille, puis esquisse un sourire froid.
" Tu as quelque chose à te faire pardonner auprès de ta nouvelle petite amie ?
— Oh non, pas du tout. C’est juste… un bouquet comme ça."
Il hésite.
" Et toi ? Victor n’a pas pensé à t’en offrir ?
— On n’est jamais mieux servie que par soi-même."
Son regard se durcit imperceptiblement. Elle observe discrètement les fleurs qu’il choisit.
Elle note tout.
Le nombre.
La couleur.
Puis elle règle ses achats, passe devant lui sans un mot de plus et quitte la boutique.
Dans la voiture, elle donne un ordre sec à son chauffeur :
" Au commissariat."
Elle salue les policiers avec un sourire maîtrisé, traverse les couloirs sans hésiter et entre dans le bureau où Victor discute avec son frère.
" Catherine ?
— Bonjour vous deux."
Elle se tourne vers Daniel.
"Tu peux nous laisser ?
— Tes désirs sont des ordres."
Il adresse un regard entendu à Victor.
" Bon courage, frérot."
La porte se referme.
Victor s’adosse à son bureau, déjà sur la défensive.
" Qu’est-ce que tu veux ?
— Il a recommencé.
— Quoi ?
— Ton ami."
Sa voix tremble légèrement.
" Je l’ai croisé chez le fleuriste. Devine ce qu’il a pris.
— Des fleurs, j’imagine…
— Quinze roses. Quinze."
Victor fronce les sourcils.
" Et ?
— Tu sais très bien ce que ça signifie, Victor."
Elle s’approche.
"Le pardon.
— Hum… et alors ? Bon sang, sois brève, j’ai du travail.
— Il a recommencé à frapper sa copine.
— Ah non."
Il se redresse.
" Non. Ne recommence pas avec ça.
— C’est le même bouquet qu’il offrait à Eugénie.
- Arrête.!"
Sa voix claque.
" Tu n’as aucune preuves ! Aucune confession. Rien.
— Parce qu’il est intelligent."
Ses yeux brillent d’une colère contenue.
"Comme toujours, c’est lui que tu crois. Pas moi. Tu le regretteras, Victor. Tu le regrettes déjà, sans le savoir."
Elle tourne les talons et quitte le bureau, furieuse.
Victor reste seul.
Silencieux.
Il soupire longuement, passe une main sur son visage.
Il attrape le roman qu’il a emprunté à Gregory, l’ouvre au hasard.
Mais les mots glissent sans s’imprimer.
Quinze roses.
Le pardon.
Il referme le livre un peu trop brusquement.
Catherine exagère.
Toujours.
Et pourtant…
Un malaise diffus s’installe, sourd, tenace.
Il chasse cette pensée d’un geste agacé, sans voir que, pour la première fois depuis longtemps, le doute a trouvé une fissure où s’insinuer.