Manipulation

4949 Words
William avait réfléchi toute l’après-midi à la proposition du commissaire. Il savait très bien que, derrière tout ça, Victor voulait surtout parler à Diana. Pourquoi cherchait-il à lui mettre la pression ? L’idée le dérangeait. Il soupira et s’équipa d’un transmetteur pour communiquer avec le commandant et Alexis, qui peaufinait son rôle de serveur. " Hé, Sophie ! T’as ton fond de teint pour mes tatouages ? — Attrape ! Et enlève ton piercing, on est pas en boîte de nuit ! — Will ? T’es prêt ? — Oui. Le commandant est en place. N’oublie pas : tu es serveur dans un étoilé. Tu ne tutoies pas les clients… et tu ne dragues personne. — Ça va être compliqué, très compliqué…" Alex s’éclipse, fait un détour discret et rejoint le restaurant où son oncle est déjà installé. Dans les vestiaires, il enfile son costume noir et blanc, se regarde dans le miroir et camoufle ses tatouages avec le fond de teint. Il ajuste sa chemise, affiche son plus beau sourire professionnel et entre dans la grande salle. Deux autres couples sont déjà attablés. D’après le chef de salle, des pères et leurs filles. Alex n’a besoin que de quelques secondes pour repérer les gestes déplacés, les sourires trop appuyés, les mains insistantes. Il grimace intérieurement. Il s’approche de la table de son oncle et prend une voix exagérément distinguée, le faisant sursauter. " Monsieur désire quelque chose ? — p****n, Alex ! T’es con, tu m’as fait peur ! — Oh, pardon, monsieur. Le stress du grand soir, sans doute." Il se penche légèrement. " T’attends ton rencard ? T’as raison, faut bien profiter de la vie à ton âge. — Arrête tes conneries… — Will a une femme blonde en approche. Elle vient d’entrer. Sublime. Je te laisse dix minutes. Sois naturel. Enfin… fais semblant. — Alexis… — Je reviens. Si t’as besoin d’un conseil de séduction, je prends pas cher." Il s’éloigne en riant, prend la commande d’une autre table, puis sert les cocktails demandés avec un sérieux presque crédible. De son côté, Daniel se redresse légèrement quand la jeune femme s’installe face à lui. Elle est magnifique. Trop, même. Et surtout… pas du tout à son goût. Il tente de rester à l’aise, mais son sourire est crispé. Alex repasse près de la table, pose discrètement une carte. " Messieurs-dames, bienvenue. Je repasserai dans un instant." "Bonsoir… vous êtes fidèle à votre photo de profil. — Vous aussi… vous êtes… euh… désolé, je… je n’ai pas l’habitude… — Sofia. Rassurez-vous, je fais toujours cet effet aux hommes." Daniel sourit, un peu crispé. Aucun accent. Son neveu revient comme promis, posture impeccable. " Bonsoir, mademoiselle, monsieur. Désirez-vous quelque chose ? — Un gin pour moi, jeune homme. Et pour ma nièce… — Un mojito, s’il vous plaît. — Parfait. Je vous apporte ça tout de suite." Alex a compris le code. Dommage, elle est très jolie, mais l’heure n’est pas à la drague. Il doit surtout sortir son commandant de cette situation. Certaines femmes masquent parfois leur accent… il faut vérifier. Il revient avec les verres et exécute ce qu’il appelle intérieurement une Diana. " Oups ! Oh pardon ! Je suis vraiment désolé !" Le liquide se répand sur la robe. La femme se lève d’un bond, furieuse. " Mais c’est pas vrai ! IMBÉCILE !" Toujours aucun accent. Alex se confond en excuses. Le chef de salle intervient aussitôt et accompagne la jeune femme jusqu’à l’entrée, lui promettant que le restaurant prendra en charge le pressing. Daniel soupire. " Et tu l’arrêtes pas pour proxénétisme ? elle est mineur je suis sur. — Oh, t’inquiète. Jordan et Sophie l’attendent dehors. On va vérifier l’âge, la nationalité, les papiers… tout le reste." Il jette un œil à l’entrée. " La suivante ne devrait plus tarder. — Retourne servir. — À vos ordres, chef !" Dans la rue, William observe. La deuxième femme approche. Grande. Ses talons claquent sur le bitume. Son parfum entêtant arrive jusqu’à lui avant même qu’elle ne passe à sa hauteur. Elle ne lui accorde pas un regard et pousse la porte du restaurant. L’opération continue. Ivanka s’arrête net. Elle repère l’homme à table… mais surtout le serveur. Merde. C’est le flic à qui elle a volé le téléphone. Elle l’avait observé de loin toute la soirée. Beau garçon, trop marquant pour être oublié. Si lui est là, il n’est sûrement pas seul. L’homme dans la rue ? Un autre flic, peut-être. Et celui attablé… policier aussi, pourquoi pas. Elle fait aussitôt demi-tour et file vers les sanitaires. Elle connaît l’endroit par cœur. C’est là qu’elle se refait une beauté, ou qu’elle se planque quand un client devient trop étrange. Elle enlève ses talons vertigineux, ouvre la fenêtre et se hisse dehors. À peine a-t-elle touché le sol qu’elle se plaque derrière une poubelle. Des cris éclatent. " MAIS LÂCHEZ-MOI ! J’AI RIEN FAIT, JE SUIS MAJEURE ! — Ah ouais ? C’est pas ce que me dit ta carte d’identité. On va faire un tour au poste. — JE FAIS CE QUE JE VEUX DE MON CORPS ! — Sauf si t’as quinze ans. Allez, fais pas d’histoires. Tu t’appelles Natacha Volodia… c’est ton père qui est d’origine slave ? — Pourquoi, ça t’excite, connard ? — Les gamines de quinze ans ? Non merci, je suis pas pédophile. Je préfère plus vieux que moi. — Sérieux, Jordan ? T’aimes les cougars ? — Toi, t’as jamais vu la femme du commissaire… — Elle est si belle que ça ? — Un homme comme le commissaire prend pas une fille banale comme toi, Sophie. — Enfoiré… je vais ruiner ton prochain rencard, tu vas voir…" Une autre voix les coupe : " Brigadiers ! Emmenez-la au poste et revenez vite. Je pense que notre deuxième cliente veut se faire la malle. — À vos ordres, lieutenant." Ivanka blêmit. Ils posent trop de questions. Origines, papiers… Ils me cherchent. Nadia aussi.. Elle jette un œil .. c’est une impasse. Une seule sortie. Et le flic est pile devant. Elle retire ses escarpins, avance sans un bruit et murmure : " Bonsoir…" Surpris, il se retourne. Trop tard. BAM. Un coup de talon bien placé. Il jure, vacille. Ivanka détale aussitôt. " RATTRAPE-LA, BORDEL !" Des pas résonnent derrière elle, mais elle a un avantage. Elle déchire son haut en courant et fonce vers un groupe d’hommes sortant d’un bar. " Il a essayé de me v****r ! Aidez-moi ! Arrêtez-le !" Ça marche. Alexis perd de précieuses secondes, prend un coup de poing, sort sa carte et attrape l’agresseur par le col. " T’as de la chance que je sois pressé !" Quand il se retourne… elle a disparu. Il revient en boitant vers son cousin, qui n’apprécie pas du tout d’être examiné par le médecin du SAMU. " Arrêtez de bouger ! Vous saignez ! — Dépêchez-vous !" Il lance un regard à Alexis. " Elle a filé ? — Ouais… — C’est elle qui t’a mis une droite ? — Non. Des mecs convaincus que j’étais un violeur. Tu l’as vue ? — Surtout sa chaussure. Du 39. Yeux bleus. Trop rapide pour un portrait-robot. — Merde ! — Elle disait s’appeler Natalia. Sûrement bidon. Jordan et moi on va creuser. Elle était juste là… j’aurais dû étudier le plan du bâtiment ! — Non. J’aurais dû penser qu’elle me reconnaîtrait. Mettre Jordan en serveur. Ce plan était stupide." Alexis s’éloigne, furieux. William repousse le médecin. " Ça suffit ! " Il rejoint le commandant à la sortie. " Ça va, ta tête ? — Oui… mais je me suis fait avoir. — Elle n’a pas survécu seule pour rien. Si c’est bien elle, elle a fui son pays, échappé à des proxénètes, survécu dans un pays inconnu. Elle est intelligente. Maintenant qu’elle sait qu’on la cherche, elle fera peut-être une erreur. — Ou alors c’est juste une fille qui voulait pas se faire coincer. — Possible. - Je vais au poste. Alex s’en veut trop. — Son plan était bon. Il n’a rien à se reprocher." Au poste, Jordan et Sophie font défiler les écrans. " Alors ?" Sophie grimace. " Rien. La reconnaissance faciale correspond. Elle dit avoir vingt-deux ans… mais elle en a plutôt trente. — Trente… ça devient moins rentable pour certains clients. — La gamine n’a rien à voir. Les parents arrivent. Pas d’origine slave. Fausse carte, fausse histoire, pour attirer plus d’hommes. — Merde. Contactez l’ASE. Y a sûrement un gros souci familial. — Le brigadier-chef ? — Enfermé dans le bureau du chef. Il veut voir personne. — Laissez tomber. Attendez les parents, dites-leur de revenir demain, et rentrez chez vous. Bon boulot. — Merci, lieutenant." William soupire. La soirée a été un fiasco. Mais quelque part, une femme a pris peur. Et quand quelqu’un a peur… il finit toujours par se tromper. Il frappe à la porte du commissaire. En réponse, un simple grognement. Fermé à clé, évidemment. " Alex… ouvre, c’est moi. Je ne vais pas défoncer la porte. — Laisse-moi tranquille… Je veux être seul… — Pose ces bouteilles. Il va vraiment pas apprécier que tu vides son bar…" Une voix derrière lui les fait sursauter. " Qui vide mon bar ? — Commissaire… — Les brigadiers m’ont dit que ça ne s’était pas très bien passé. — Disons qu’on a au moins confirmé que notre suspecte est bien escorte. Donc que le kidnappeur est probablement l’un de ses clients. Jordan pourra sûrement retrouver tous les hommes qui l’ont contactée via le site… ne me demandez pas comment. — Bien. Et j’imagine que c’est Alex qui squatte mon bureau ? — Vous… avez un double des clés ? — La vraie question, c’est surtout comment lui a eu les clés. — JE TE LES AI PIQUÉES, CONNARD ! — Charmant… Oui, j’ai un double." Il soupire. "William, je suis au courant de son séjour à l’hôpital. Et de son début de rechute. — Qu’allez-vous faire ? Le mettre à pied ? — Ça dépendra surtout de l’état de mes bouteilles. J’ai un ami addictologue." Ils entrent dans le bureau. " Un cognac de dix ans d’âge… Si tu n’étais pas mon fils— — NE VOMIS PAS SUR LE—" William se précipite, attrape la poubelle juste à temps et aide son cousin à viser autre chose que le tapis. Alex se redresse, chancelle, s’appuie sur un livre qui tombe au sol. " J’ai tout foiré…" Il lève les yeux, tremblant. " Je te déçois, papa ?" Victor fronce les sourcils, tend un verre d’eau. " Bois. Ton plan était bon. Même moi, je n’avais pas pensé qu’elle pourrait te reconnaître. Pourtant, c’est logique… Elle t’a forcément observé pour te voler ton portable." William passe sa veste autour des épaules d’Alex, essuie doucement une goutte d’eau au coin de ses lèvres. " Le portable… Elle a dû te surveiller avant. Le bar aussi. Il faut revoir les caméras. Elle a peut-être payé par carte." Victor ramasse le livre, remarque un détail, le range dans un coin de sa mémoire. " Demain, tu verras l’addictologue. Cette rechute n’est pas un drame. Mais j’aimerais que tu évites de vider mon bar. — Je veux pas de ton aide ! Je suis pas alcoolique ! — Tu viens de vomir dans mon bureau. Tu n’as pas le choix. C’est lui… ou une cure. — T’as aucun droit sur moi ! Je suis majeur, tu m’as jamais reconnu ! — Peut-être. Mais ta mère, elle, est en pleine possession de ses moyens. Et elle ne voudrait pas que son fils finisse comme elle." Il marque une pause. " C’est ton choix. — …Ça va. J’irai. — Parfait." Il se tourne vers William. "Puisque la bouteille est entamée, tu peux prendre un verre. — Ça ira. Je vais plutôt nettoyer… et le raccompagner. — Laisse. La femme de ménage s’en occupera." Il hésite. "Dis-moi… Diana aime-t-elle La Belle et la Bête ? — Non. Elle trouve ça niaiseux. Elle dit que les bêtes violentes restent des bêtes violentes. Même quand elles deviennent princes. — Je vois… — Pourquoi ? — Catherine la compare souvent à Belle. Je lui dirai que Diana n’apprécierait pas. — Au fond, elle est plus sentimentale qu’elle ne le montre. — Reposez-vous. Je vous veux sobres demain. — Bonne soirée, commissaire. — Ouais… rentre chez ta femme, si elle veut encore de toi !" William se contente de sourire, retient l’envie de répondre autrement, puis redresse son cousin et referme la porte. " Merde, Alex… qu’est-ce qui te prend ? — Parle pas fort… ma tête… — Tu crois que Diana serait fière de toi, là ? — T’inquiète… j’étais pas vraiment bourré. Enfin… à moitié. Son cognac est v*****t. — Qu’est-ce que tu faisais ? — Je voulais vérifier un truc. — Alex… on a déjà creusé cette piste. — Je sais. Et j’ai rien trouvé." Il hésite. "Sauf un truc bizarre. Pas sur Diana… sur une certaine Nadia. — Et alors ? — Je sais pas. J’ai eu la pression. Avec ce qu’il m’a dit ce midi… je voulais voir. — Si tu pourrais être lieutenant un jour ? — Comme toi…" William sourit doucement. " Tu seras jamais comme moi. Et c’est tant mieux." Il pose une main ferme sur son épaule. " T’es un bon flic. Honnête, courageux, intelligent. Tu vérifies tout. Tu prends des risques. Tu seras lieutenant parce que tu es toi. Pas parce que tu me ressembles." Alex baisse les yeux. " C’est pas lui que je veux rendre fier… — Je sais." Il inspire. "Mais moi, je le suis déjà. Comme collègue, cousin, ami. Tu n’as rien à prouver. — J’ai l’impression de servir à rien… — Faux. Grâce à toi, une gamine de quinze ans sort de la prostitution. C’est toi qui as trouvé le tunnel, tu te souviens ?" Il sourit. " Et Diana… elle disait : « Si j’avais été un garçon, j’aurais aimé être comme toi… parce que t’as peur de rien… et parce que— » — « …t’as des tatouages trop stylés, et moi j’ai peur de me faire tatouer… » Ils rient faiblement. — Allez… viens. On va se changer les idées. — Comment ? — On va voir des prostituées. — Hein ?! — Pour l’enquête. J’enterre ma vie de garçon. Et en bon témoin, tu m’offres une fille. — Diana va nous tuer. — Tous les deux." William attrape la bouteille, verse quelques gouttes sur son col, en boit une gorgée, puis entraîne son cousin dans la nuit. Eugénie pousse Diana à la docilité. Son geôlier, surpris de ne pas la voir encore prête pour leur soirée, a commencé à s’agacer. " Tu lui avais promis de nous faire prendre l’air… Je me préparerai après. Après tout, rien ne presse…" Elle incline légèrement la tête. " Et j’ai très envie de marcher un peu. L’air frais me fera du bien. — Bon… comme tu veux." Il soupire, puis lui tend une bouteille. " Tiens. J’ai ramené ça pour le cadeau du bâtard. C’est bien celle que tu m’avais conseillée ?" Diana la prend entre ses mains avec précaution. " Oui… oui, c’est bien celle-là." Un léger sourire. " De toute façon, c’est le fils de Victor. Une femme avec des gros seins sur l’étiquette… ça ne peut que lui plaire. — Il fait froid dehors. Alors couvre-toi…" Elle lui rend aussitôt la bouteille. " Reprends-la avant que je ne la casse. Tu sais comme je suis maladroite…" Il la regarde, attendri. " Tu es de bonne humeur. Ça me fait plaisir. — Je suis contente de sortir…" Elle baisse les yeux, joue la fragilité. "Tu sais… elle ne le dit pas, mais… elle est reconnaissante. Vraiment. Personne n’avait encore pris soin d’elle comme toi. Personne ne lui avait rendu la vie aussi douce." Elle pose sa tête contre son épaule. Il sourit. Diana sent la satisfaction glisser en lui. Elle comprend. Elle sait. Se montrer soumise. Vulnérable. Le laisser croire qu’il est devenu son centre, son refuge, son évidence. Lui offrir cette illusion d’amour, de réincarnation, de destin partagé. Entrer dans son monde. Accepter l’enclos pour mieux en comprendre les limites. Dehors, le froid la saisit. Elle inspire profondément, savoure le frisson, puis se rapproche encore de lui, presque instinctivement. " Il fait si sombre… — Ne t’inquiète pas. Ici, il n’y a aucun danger." Ils marchent un moment. Lentement. Jusqu’à ce que ses jambes la fassent souffrir. Une fois rentrée, elle le laisse préparer la soirée. " Je vais me préparer. À tout à l’heure. — À tout à l’heure… ? Il va t’en falloir du temps. — Ne t’inquiète pas…" Elle sourit. " C’est pour la bonne cause. — Ne tarde pas trop. J’ai hâte de passer la soirée avec toi. — Moi aussi…" Elle trottine jusqu’à la salle de bain, le sourire toujours en place. Dès que la porte se referme, son regard change. Elle sait exactement comment se maquiller. Comment se coiffer. Comment devenir celle qu’il veut voir. Grâce à Eugénie. Le cadre était tombé par accident, dans la chambre. Et sur cette photo… Eugénie lui ressemblait terriblement. Diana se revoit l’observer longuement : les cheveux plus ondulés, la robe précise, le port de tête. Eugénie riait sur l’image. Une élégance naturelle. Presque insolente. Diana la trouvait plus belle qu’elle. Plus sûre. Plus… présente. Catherine avait essayé de lui apprendre à se tenir droite, autrefois. Elle avait abandonné très vite. Diana riait trop. Toujours. Surtout le jour où elle lui avait coincé un manche dans le dos pour corriger sa posture. Elles en avaient ri toutes les deux, finalement. Elle ne se tenait vraiment droite qu’à cheval. Ce qui donnait à Victor une occasion de se moquer gentiment de sa femme, prétendant que lui, au moins, savait la faire tenir parfaitement droite. Elle fouille dans le dressing, repoussant les cintres d’un geste nerveux, quand une robe verte attire son regard. Elle s’immobilise. C’est étrange… Cette robe lui rappelle quelque chose. Elle la sort lentement. Le tissu est souple, la coupe un peu courte, mais avec des escarpins, ça lui fera de jolies jambes. Elle le sait sans vraiment savoir comment elle le sait. Comme un réflexe. Un malaise la traverse. " Pourquoi j’ai l’impression de l’avoir déjà portée… ?" Elle se frotte la tête, machinalement. Sous ses doigts, quelque chose la fait grimacer. Ça… ça démange. Et ça fait mal. Elle écarte légèrement ses cheveux, tâtonne, insiste. Sa respiration se bloque un instant. Un bleu ? Et… une petite bosse. Ou une cicatrice, dissimulée sous les mèches. " Qu’est-ce que… ?" Gregory ne l’avait pas frappée depuis… Depuis quand, au juste ? Elle essaie de se souvenir, mais la pensée se brouille aussitôt, comme si quelqu’un avait tiré un rideau dans sa tête. Une douleur sourde pulse à l’arrière de son crâne, lente, entêtante. Puis une autre douleur apparaît. Plus basse. Plus profonde. Son ventre se serre. Ses règles… elles n’étaient pas normales. Elles venaient, repartaient. S’arrêtaient sans raison. Recommençaient. Elle avait mis ça sur le stress. Sur la fatigue. Mais là… Il y a autre chose. Une sensation étrange. Un creux. Comme un vide à l’intérieur d’elle-même. Elle frissonne. "C’est idiot…" murmure-t-elle. Une image tente de s’imposer. Un visage. Un prénom. William. Elle secoue la tête. " Non… pourquoi je pense à lui ?" Était-ce vraiment William, d’ailleurs ? Elle n’en est même plus sûre. Un vertige la prend. Qu’est-ce qu’elle faisait déjà, ici ? Pourquoi était-elle dans cette pièce ? Elle relève les yeux vers le miroir et s’y regarde, interdite. Son reflet lui semble légèrement décalé, comme s’il appartenait à quelqu’un d’autre. " Sérieusement… Diana, concentre-toi !" Elle soupire, agacée. Maudits troubles de l’attention… C’est ce qu’elle se répète toujours. Ce qu’on lui a toujours dit. Mais quelque chose cloche. Ce ne sont pas de simples absences. Ce sont des trous. Des blancs complets. Des moments entiers qui n’existent plus. Sans le savoir, elle souffre d’un traumatisme crânien. Sans le savoir, son esprit tente de protéger ce que son corps, lui, n’a pas oublié. Elle chasse ces pensées, attrape un crayon à maquillage et commence à enrouler ses cheveux autour, geste après geste, méthodique. Trop méthodique. Comme si elle s’accrochait à ces gestes précis pour ne pas laisser revenir ce qui menace de refaire surface. Mais sous les boucles qui se forment lentement, la douleur au crâne pulse encore. Diana ajuste sa coiffure devant le miroir. Encore un détail. Encore un geste. Elle ne se contente plus d’imiter Eugénie. Elle la laisse l’habiter. Beaucoup de laque et de rouge à lèvres plus tard, Gregory croit rêver. Elle est là. Devant lui. Eugénie. Ou plutôt… celle qu’il a perdue, revenue sous une autre forme. La robe épouse les courbes exactement comme ce soir-là. Le même vert profond. La même audace maîtrisée. Catherine l’avait prêtée à Eugénie pour ce dîner — une provocation, selon lui. Bien trop sexy pour être portée en public. Il le lui avait interdit, catégorique. Après sa mort, Catherine l’avait récupérée. Et quand Diana était apparue dedans… Il l’avait reprise. Sans bruit. Sans témoin. Il n’avait pas hésité une seconde. " Tu es magnifique… Approche." Elle avance, hésitante juste ce qu’il faut, comme Eugénie savait le faire. "Tu es sûr ? Elle ne me grossit pas un peu… ?" Il rit doucement, pose ses mains sur ses hanches, geste possessif mais presque tendre. "Bien sûr que non. J’ai beaucoup de chance… Victor se vante toujours d’avoir la plus belle femme, mais ce n’est plus le cas." Quelque chose se verrouille en elle. Eugénie est là, pleinement. Elle prend la place. Elle sait. " Ne parlons pas de lui ce soir… tu es bien mieux que lui. Je l’ai toujours trouvé trop présomptueux. Et puis… — Et puis ? — Il n’est pas si beau que ça. Toi, tu as de la chance… tu es un bel homme." Il sourit, flatté, mais hésite. " Je n’ai pas son corps… — Heureusement. Je déteste les muscles." Elle relève les yeux vers lui, sincère dans son jeu. " Pourquoi crois-tu que Diana préférais Blake au bâtard de ton ami ? Victor est comme lui… ils se croient irrésistibles. Mais dans le fond, Victor n’est que commissaire. Un petit chef d’entreprise, rien de plus. Et son fils… il n’a aucune ambition. À part se taper toutes les femmes majeures des alentours." Elle marque une pause, puis pose sa main sur son torse. " Toi, tu es chirurgien. Tu sauves des vies. — Et Blake… ?" Elle hésite. Eugénie choisit ses mots. " Blake est intelligent. Plus posé. Mais… — Mais ? — Il ne pense qu’au travail. Il veut commander, devenir capitaine, accumuler des responsabilités. Il n’aurait pas pris soin de Diana comme toi." Gregory la regarde longuement. " Elle mérites mieux qu’un petit lieutenant de police…" Elle baisse les yeux, faussement vulnérable. "Tu es obligé de partir demain ? — Oui… j’aurais aimé que tu m’accompagnes, mais il y aura trop de monde. Tu ne serais pas à ton aise." Eugénie sait. Elle sait qu’elle restera. " Tu penses que tu pourrais me ramener quelque chose, à ton retour ? L’automne est là… ça me rend triste de ne plus voir de fleurs. — Bien sûr. Quelles fleurs aimerais-tu ? — Des jonquilles… mais en cette saison… — Tu en auras. Ne t’inquiète pas." Il l’attire doucement contre lui. " Et si nous passions à table ? — Sinon… du parfum à la jonquille. Juste… sentir quelque chose de moins triste que l’odeur de la pluie. — Tu auras ce que tu désires." Elle l’embrasse. Dans un coin de son esprit, Diana murmure une excuse à William, à Alexis. Mais Eugénie est plus forte. Eugénie protège comme elle peut. Elle s’assoit à table. " Tu as pris du vin blanc, pour une fois ? — Oui. Je sais que tu le préfères au rouge. — Il est plus doux… le rouge, les tanins me râpent la gorge." Gregory sourit. Et Eugénie, en silence, veille — non pour sauver Diana cette nuit-là, mais pour qu’elle y survive. Elle tient la conversation pendant tout le repas, sourit quand il faut, rit au bon moment. Elle ne pense qu’à une chose : le temps qui passe avant l’inévitable. Avant ce corps qui viendra peser sur le sien. A-t-il vraiment cru que Victor était moins beau que lui ? L’idée la traverse, presque absurde… mais utile. Elle note mentalement ce complexe, ce petit creux qu’elle sent chez lui. Elle pourra s’en servir. Le valoriser. Le rassurer. Il aimera ça. Surtout quand il s’agira de garder le contrôle. Son esprit dérape un instant. Victor. Puis Alex. Puis William. Des images fugaces, désordonnées. Des mains sûres, d’autres plus maladroites. Des rires étouffés. Des moments qui ressemblent à des souvenirs… mais qui n’en sont peut-être pas. Elle n’arrive plus à savoir. Est-ce que c’est arrivé, ou est-ce que son cerveau meuble les vides ? Elle se raccroche au présent quand le repas s’achève. Il se rapproche, l’enlace. Elle se laisse faire. " Enfin… j’attendais ce moment depuis si longtemps. Tu sais te faire désirer, mon Amour." Elle baisse les yeux, joue la retenue. " J’avais peur que tu me trouves trop… vulgaire si je cédais trop vite. Je ne suis pas de celles qui se donnent facilement. Elle non plus. — Au début, c’était frustrant… mais tu as eu raison. L’attente rend tout plus intense. — Attends d’avoir terminé pour dire ça… tu pourrais être déçu." Il sourit, confiant. " Je ne crois pas." Sa main glisse le long de sa cuisse. Elle sait. Il n’y a plus de détour possible. Ses gestes sont lents, presque appliqués, comme s’il cherchait à savourer chaque seconde. Elle pense fugitivement que William aurait déjà compris comment défaire cette robe. Alex aussi. Cette pensée la heurte, la trouble — pourquoi eux ? Pourquoi maintenant ? Elle se dégage doucement. " Allons dans la chambre… à moins que tu préfères le canapé. — La chambre. C’est plus intime. Vas-y… je te rejoins dans quelques secondes." Elle obéit. La fermeture glisse. La robe tombe à ses pieds. " Ne tarde pas…" Elle jette un coup d’œil derrière elle. Il ne la regarde pas. Il prend quelque chose sur la table. Des cachets. Son cœur se serre. Une ironie amère lui traverse l’esprit. Elle observe l’heure machinalement, comme si tout pouvait être découpé, maîtrisé. Elle s’allonge sur le lit, prend une pose qu’elle sait efficace. Son corps semble lui appartenir… mais elle a la sensation étrange d’être ailleurs. Quand il entre enfin, il s’arrête. La contemple. Elle sent son regard peser sur elle, l’évaluer, la comparer à un souvenir. À Eugénie. Quelque chose en elle est déjà engourdi. La dernière fois qu’il avait réussi à aller jusqu’au bout, elle n’était pas comme ça. Elle ne le regardait pas ainsi. Avec cette distance froide, presque clinique. Elle se redresse légèrement, affiche une moue faussement déçue. " Qu’est-ce qu’il y a…? Tu hésites ? Ce n'est plus le même corps mais... - — Je t’admirais juste… — Tu… tu veux que je te fasse quelque chose… ?" Il hésite. Elle le sent immédiatement. L’attente, son trouble, le décalage entre ce qu’il a fantasmé et ce qu’il vit réellement. Eugénie comprend avant Diana. Trop d’initiative. Trop de présence. Elle corrige aussitôt. " Est-ce que tu pourrais éteindre la lumière… ? Ça m’intimide. Dans le noir, c’est plus… intime. — Tu es sûre ? — Oui… en fait… j’ai un peu peur." Il se radoucit aussitôt. C’est exactement ce qu’il fallait. " Peur ? — De ne pas te satisfaire… Elle n'a jamais été avec un vrai homme…" Eugénie sent la prise se refermer. Il rassure. Il promet. Il croit protéger. Quand l’obscurité tombe, Diana revient par à-coups. Quelques secondes à peine. "Trop proche ! Pas lui. William !!!" Son corps se crispe. Un souffle court. Une tentative de se dégager. Aussitôt, Eugénie reprend la main. Elle enveloppe. Elle anesthésie. "Laisse faire. C’est le prix à payer. Je te protège." Diana s’efface de nouveau. Le temps devient étrange. Découpé. Flou. Il parle. Il dirige. Il exige un regard, une attention qu’elle n’arrive pas toujours à maintenir. À un moment précis, quelque chose en elle se brise un peu plus. Une vague trop forte. Une sensation coupée net. Diana revient alors, brutalement. Un instant de panique. Elle griffe. Il semble aimer ça. Un souffle bloqué. Une pensée claire et douloureuse : ce n’est pas normal ! Je ne veux pas ! Eugénie referme aussitôt la porte intérieure. "Chut. Pas maintenant. Si tu bouges, il changera. Si tu résistes, il deviendra dangereux." Alors Diana disparaît encore. Quand tout s’achève enfin, elle joue son rôle jusqu’au bout. Un murmure. Un geste appris. Un masque intact. " Ça t’a plu ? — Oui… Beaucoup.. et toi ? j'étais.. bien ?" Il est satisfait. Rassuré. Aveugle. " Tu étais parfaite." Elle lui propose la douche avec douceur, comme si rien ne s’était fissuré. Il refuse. Il a autre chose à faire. Dans la salle de bain, enfin seule, le masque tombe. L’eau brûlante coule. Elle se frotte. Encore. Encore. Ce n’est pas la violence qui la hante. C’est autre chose. Une sensation d’effacement. D’avoir prêté son corps à quelqu’un d’autre. D’avoir laissé Eugénie prendre la place. D'être horriblement sale. "Je t’ai protégée, "murmure la voix intérieure. " Tu es encore en vie. Il ne te frapperas pas ce soir." Diana ferme les yeux. Elle ne se sent ni coupable, ni innocente. Juste… vide.
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD