La mère de Diana croise les bras.
" Je pense que je suis la mieux placée pour reconnaître ma fille… pas comme certains."
William lève les yeux au ciel. Son beau-père se raidit aussitôt.
" Qu’est-ce que tu insinues ?
— Que moi, au moins, je ne suis pas partie avec le mauvais enfant à la sortie de l’école.
— J’en étais sûr… Ce n’est pas croyable. Quarante ans plus tard, t’es encore là-dessus !
— Heureusement que Jennifer ne s’en est pas rendu compte.
— Laisse Jennifer où elle est ! On parle de Diana !
— Ah, parce que tu veux vraiment parler de Diana ? Celle que tu as littéralement oubliée au centre de loisirs ?
— Je ne l’ai pas oubliée ! J’étais juste en retard.
— Oh, ça change tout ! Deux heures de retard !
— Ça va ! Elle est devenue animatrice, c’est bien que ça ne l’a pas traumatisée !
— Pas traumatisée ?! C’est la meilleure ! Elle hurlait dès que je sortais de son champ de vision !
— Fais-moi passer pour un mauvais père, vas-y ! Mais rappelle-toi que ce n’est pas avec moi qu’elle s’est ouvert la cuisse en passant sous des barbelés !
— En attendant, TA fille a une peur panique de l’abandon, et ce n’est pas à cause de moi !
— J’étais en retard ! Je ne l’ai pas non plus laissée enfermée dans une voiture en plein soleil !
— Quand je pense qu’un médecin a essayé de me faire croire que ses angoisses venaient de moi…
— Vas-y, dis aussi que je suis responsable de son autisme !
— De son autisme, non. Mais de ses choix amoureux, sûrement.
— QUOI ?!
— Ce n’est pas un hasard si elle choisit toujours des hommes plus vieux. Elle cherche quelque chose. De l’attention. De l’autorité. Une figure paternelle qui ne l’oublie pas dans un centre de loisirs.
— De l’autorité ?! Mais c’est moi qui étais le plus strict ! Toi, tu lui passais tout ! Et puis les rares fois où elle est sortie avec des garçons de son âge, on sait comment ça s’est terminé !"
Il se tourne vers William.
" Franchement, il n’y a rien de mal à ce qu’elle soit avec un homme un peu plus âgé. Regarde William : stable, équilibré. Tu aurais préféré quoi ? Un type instable, qui drague tout ce qui bouge ?"
Il jette un regard vers Alex.
" Je ne dis pas ça pour toi, Alexis. Tu es un ami formidable, elle t’adore."
Alex hausse les épaules.
" Aucun souci. Je pense pareil."
Le capitaine toussote doucement, levant les mains.
" Écoutez… vous n’avez qu’à y aller tous les deux."
Le silence retombe brutalement.
Ils se regardent un instant, puis acquiescent tous les deux. Un soulagement visible traverse le reste du groupe.
Alexis se penche vers son cousin et chuchote :
" C’est fou qu’ils aient réussi à tenir plus de trente ans ensemble…
— J’ai cru qu’ils n’allaient jamais s’arrêter."
Victor esquisse un sourire fatigué.
" Ça me rappelle Catherine et moi… Bon. Capitaine ? Vous avez retrouvé la fausse mère ?
— Non. On la perd sur les caméras à un arrêt de bus. On continue de chercher."
L’attente s’étire. Trop longue.
William fait les cent pas, incapable de rester en place.
" C’est long… c’est mauvais signe. Pourquoi ils mettent autant de temps ?"
Le beau-père de Diana s’étire lentement.
" Je parie qu’ils ne sont pas d’accord.
— Pas d’accord ?
— Diana est comme son père. Elle a du mal à reconnaître les visages. Ça ne vient pas forcément de l’autisme."
La porte s’ouvre. Le médecin légiste sort, visiblement embarrassé.
" Heu… lieutenant Blake ?"
William se fige.
" Oui…? My God… c’est elle, c’est ça ?
— Justement… on ne sait pas. Il y a un souci. Ses parents ne sont pas d’accord. Sa mère dit que ce n’est pas elle, son père pense que si. On aurait besoin de vous. Vous êtes son compagnon, c’est bien ça ?
— Oui.
— La victime a une cicatrice sur la cuisse droite et un grain de beauté sur la joue. Est-ce qu’il y aurait un autre signe distinctif ?"
William hésite une seconde.
" La marque du diable.
— Pardon ?
— Un grain de beauté à l’aine. Elle disait qu’au Moyen Âge, c’était une preuve de sorcellerie.
— Venez. Le problème, c’est que le corps a été malmené dans le canal. Le visage est très altéré, ce n’est jamais simple. De toute façon, on aura les résultats ADN rapidement."
William le suit. Il jette un dernier regard à Alex, qui lui adresse un sourire rassurant.
Ses beaux-parents restent silencieux.
Son cœur bat trop vite. Il était certain que ce n’était pas Diana… mais à mesure qu’il approche de la table, le doute s’insinue. Il ferme les yeux un instant.
L’imaginer là, étendue sur cette table froide. Son corps scruté, ouvert, manipulé. Abandonnée dans une morgue, sans même une petite peluche à ses côtés.
Il rouvre les yeux.
La peau est pâle. Les cheveux roux. La taille, proche.
Un frisson le traverse.
Elle lui ressemble. Beaucoup.
Mais quelque chose cloche.
Le médecin toussote.
" Donc… vous m’avez parlé d’un grain de beauté à l’aine ?"
William secoue lentement la tête.
" Il n’y sera pas. Ce n’est pas elle."
Sa mère s’exclame aussitôt :
" Ha ! Tu vois ! Pas f****e de reconnaître sa propre fille !"
Son ex-mari lui lance un regard noir, mais ne répond pas.
" Tu es sûr, William ?" demande-t-il simplement.
William s’approche un peu plus. Cette fois, son regard est calme. Précis.
" Oui. Regardez… Diana est rousse, mais sa pilosité n’est pas claire comme ça. Elle est foncée, ça la complexait énormément. Je pense même que ces cheveux sont teints. Les racines sont trop claires. Les siens sont auburn. Je lui ai assez caressé les cheveux pour le savoir."
Le médecin hoche la tête.
" En effet. Il n’y a pas de grain de beauté à cet endroit, et la pilosité est très claire."
William respire un peu plus librement.
" Et puis… elle a les oreilles percées deux fois. Diana n’aurait jamais fait ça. Une fois lui a largement suffi."
Ses parents se regardent, puis se prennent dans les bras. Le soulagement est immédiat, presque v*****t.
Ils quittent la pièce pour annoncer la nouvelle.
Alex serre William contre lui.
" Je commençais à vraiment stresser…
— Elle lui ressemblait un peu… Je comprends que son père ait douté."
Victor pousse un long soupir, comme s’il retenait sa respiration depuis des heures.
Il laisse ses hommes raccompagner les proches de Diana, puis rejoint le capitaine.
" En tout cas, ce meurtre est lié à notre affaire. On va devoir collaborer.
— Un bureau vous attend déjà à la caserne. Vous pouvez rester ici le temps nécessaire."
Victor jette un dernier regard au corps.
Une sensation étrange l’envahit.
Un malaise. Une impression de déjà-vu.
"Quand… quand aurons-nous les résultats des empreintes, docteur ?
— Demain, je pense. Le lieutenant disait que la victime était sûrement blonde.
— Blonde ? Alors il faudrait comparer avec celles d’une suspecte. Je vais demander à mes hommes de vous envoyer les empreintes. Une certaine Ivanka…
— Très bien, ça sera fait."
Quelque chose, chez cette femme, lui rappelle quelqu’un. Le légiste reprend :
" Le visage sera plus identifiable demain ou après-demain. Le temps que l’œdème se résorbe.
— Très bien…"
Victor est certain d’avoir déjà vu ce corps. Cette sensation ne le quitte pas.
À l’extérieur, il rejoint son fils, appuyé contre un mur, cigarette à la main.
" Où est William ?
— Il est allé manger un truc. Il avait besoin de souffler.
— Il a bien fait. Je vais réserver un hôtel. Ensuite, on ira à la caserne. On restera ici un ou deux jours, le temps de voir ce qu’on peut tirer de l’affaire. Mais j’ai l’impression que notre kidnappeur a voulu faire d’une pierre deux coups : se débarrasser d’une complice devenue gênante, et nous lancer sur une fausse piste.
— Il espérait vraiment qu’on déclare Diana morte… quel abruti. Sa mère aurait fini par découvrir l’arnaque avec les actes de décès, non ? Et l’ADN aurait parlé.
— Pas forcément. Si les gendarmes n’avaient pas eu connaissance de la disparition de Diana, ils auraient pu se fier à la fausse mère, conclure à un accident ou un suicide, et classer l’affaire. Heureusement que le capitaine a pensé à vérifier le fichier des disparitions inquiétantes et à nous prévenir. Il aurait très bien pu ne pas le faire.
— Peut-être qu’il voulait juste la déclarer officiellement morte… pour lui donner une nouvelle identité.
— Possible. Mais ce qui m’inquiète, c’est qu’il ait pris le risque de tuer. J’espère que ce n’est pas un mauvais signe pour Diana.
— Je ne pense pas. Il n’aurait pas planifié un enlèvement aussi minutieux pour finalement la tuer. Peut-être qu’il est plus proche qu’on ne le croit. Peut-être qu’il a compris qu’on commençait à s’intéresser de trop près à sa complice. Et s’il était l’un des nôtres ? Qui serait mieux placé pour suivre l’enquête qu’un flic ?"
Victor se fige.
" Non. Je réponds de tous mes hommes. Sans exception.
— Sérieusement ?
— Évidemment. Tu crois que je laisse n’importe qui entrer dans mon commissariat ? Je suis renseigné sur chacun d’eux."
Alex esquisse un sourire.
" Pourtant, moi, j’étais pas spécialement net plus jeune. Tu m’as quand même pris.
— Grâce à ton oncle. Il a insisté. Il disait que tu ne le décevrais pas. Il avait raison. Comme pour ton jeune ami de l’ASE.
— En fait… t’as un grand cœur.
— Je sens de l’ironie dans ta voix."
Victor appelle un hôtel pendant que William revient. Ils le laissent manger, puis tous trois prennent la direction de la caserne.
Un bureau leur est attribué. L’enquête reprend aussitôt.
Blake suit la piste du salon de coiffure.
Alexis tente de retrouver la femme qui a usurpé l’identité de la mère de Diana.
Victor contacte Jordan pour transmettre les éléments sur les suspects.
Le capitaine frappe à la porte.
" Bien installés ?
— Parfait. Dites-moi… vous avez retrouvé la scène de crime ?
— Justement. On a identifié un endroit plausible, quelques kilomètres en amont. Vous venez ?
— Lieutenant, avec nous. Brigadier, vous restez ici pour retrouver notre usurpatrice."
Alex soupire.
" Toujours les mêmes sur le terrain…"
William lui tape l’épaule.
" Passe le concours de lieutenant."
Alex sourit. Après tout, il y a pire comme mission. Il jette un clin d’œil à une collègue gendarme qui rougit.
Sur les lieux, Victor sent immédiatement le malaise. Pourtant, des scènes de crime, il en a vu. Mais ici, quelque chose pèse.
L’endroit est calme. Un canal en contrebas d’un chemin piétonnier. Plus haut, un parking. Trop facile. On dépose le corps, on fait quelques pas, on le jette à l’eau.
Le légiste est déjà là.
" On a de nouveaux éléments. La victime a eu un rapport protégé, apparemment consenti, deux heures avant sa mort. On a trouvé des cheveux et des empreintes de pas."
Blake réfléchit.
" Donc elle connaissait son meurtrier. Ça colle avec notre hypothèse. On pense qu’elle servait d’escorte au kidnappeur… qu’elle l’aidait.
— J’appelle Jordan. Qu’il pense à comparer avec les empreintes trouvées dans le tunnel."
Victor s’éloigne légèrement. Sans le savoir, il emprunte exactement le trajet que Gregory a suivi quelques jours plus tôt. Il remonte vers le parking.
Quelque chose brille sous les feuilles.
Il s’arrête. Raccroche. S’accroupit.
Un bouton de manchette.
Son cœur se serre. Il le ramasse, le fait rouler entre ses doigts. Élégant. Trop élégant pour cet endroit. Il le glisse discrètement dans sa poche et se redresse.
Qu’est-ce que lui faisait ici ?
Il était en séminaire. Officiellement.
Victor sent le doute s’installer, froid, précis.
Ce bouton n’est pas un détail.
C’est une preuve.
Il s’éloigne et appelle son brigadier, à l’écart, loin des oreilles indiscrètes.
" C’est encore moi… Rien à voir avec l’enquête. Enfin, j’espère.
J’aimerais que tu te renseignes sur les déplacements de Gregory Lobel. Il était censé être en séminaire à Montluçon. Je veux savoir s’il y était vraiment. Carte bancaire, téléphone… tout.
— Ce sera fait, commissaire.
— Parfait."
Victor raccroche juste à temps. Son lieutenant s’approche.
" Commissaire ? On retourne à la caserne ? Le capitaine va rester ici encore un moment.
— Oui. Alexis aura peut-être du nouveau."
Blake l’observe, hésitant.
" Tout va bien ? Vous avez l’air ailleurs.
— Oui, ne t’inquiète pas… Je pensais à un ami."
Il sourit pour le rassurer, mais ses doutes reviennent en boucle : le ticket de caisse, le parfum dans les fleurs, les rongeurs… Il chasse ces pensées. C’est improbable ! Gregory n’a aucune raison de vouloir l’enlever.
De retour à la caserne, Victor fronce les sourcils.
" Où est passé le brigadier-chef ?"
Blake soupire.
" Cherchez du côté des vestiaires des filles…
— Pardon ?
— Je vais aller le chercher."
Il se tourne vers une gendarme.
" Mademoiselle ?"
Surprise, amusée par son accent, elle sourit.
" Oui, lieutenant ?
— Désolé de vous demander ça, mais… mon collègue. Le brun tatoué, blouson en cuir, beau gosse ?
— Ah… la dernière fois que je l’ai vu, il était avec Bianca. Ils sont partis vers les vestiaires, par là-bas, à droite au fond du couloir.
— Merci.
— Je peux vous accompagner, si vous voulez.
— Heu… merci, mais… ça ira.
— Dommage…"
Elle s’éloigne en souriant. Blake n’a aucun mal à retrouver Alex. Il s’arrête net, soupire, et fait demi-tour. Vu les bruits, inutile d’insister.
De retour au bureau, il explique la situation. Victor éclate d’un rire nerveux.
" Il fait quoi ?
— Ben… enfin… vous voyez…
— Mais il a un problème ! Incapable de se tenir une heure ! Je vais lui passer l’envie !
— Commissaire, ils vont bientôt finir, je…"
Victor est déjà parti. À grandes enjambées, il atteint la porte et se retourne vers Blake.
" Fait le sortir ! Tu es lieutenant, fait toi obéir !
— Heu… c’est Alex…
— Et alors ? Vous faites des préférences entre vos hommes, lieutenant Blake ?"
Blake obéit et entre.
" Brigadier-chef ! Sortez immédiatement ! Vous êtes la honte de la police !"
Alex passe la tête par l’ouverture.
" Will ? Qu’est-ce qui te prend ? C’est rien, on a presque fini. Tu peux attendre dix minutes ?
— VOUS DISCUTEZ MES ORDRES ?! Sortez ou je viens vous chercher moi-même !
— Tu deviens aussi coincé que mon père… Par décence pour la demoiselle, tu peux sortir quand même ?"
Blake claque la porte et revient, mal à l’aise.
" Ça va, commissaire ?
— Non. Il ne sort pas."
Des éclats de voix continuent. Victor soupire profondément.
" Je vais m’en occuper.
— La fille est consentante, en tout cas…
— Encore heureux ! Il me fait honte. Imaginez si le capitaine arrive !"
Il entre sans frapper. La femme, enroulée dans une serviette, sursaute.
" T’inquiète, c’est mon père… Je comprends mieux pourquoi Will était bizarre.
— Tu as cinq secondes pour vous rhabiller, sinon je te retire de l’enquête !
Et vous, mademoiselle, vous avez de la chance de ne pas être sous mes ordres.
— Genre t'as jamais rien fait avec des collègues plus jeune… Le commandant m’a raconté deux-trois choses.
— Ce n’est pas le sujet ! Ton amie est peut-être en danger. Dépêches toi !
— Ça va… Sérieux, tu pouvais pas t’empêcher de me foutre la honte…"
Victor lui lance son tee-shirt et sort en claquant la porte. Il retourne au bureau, furieux.
William tape l’épaule d’Alex quand il arrive.
" Toi… je te retiens, espèce de dépravé."
La gendarme rougit.
" Ne le fâchez pas, lieutenant… C’est moi qui ai commencé. C’est lui, ton cousin alors ?
— Oui. Son père était gendarme aussi.
— C’est de famille, les beaux garçons. Appele-moi si tu veux remettre ça.
Et vous aussi, lieutenant.
— Désolé… je ne suis pas libre."
William attrape Alex par le bras.
" Sérieusement. Tu pouvais pas t’en empêcher ?
— T’inquiète. J’ai du nouveau. Ça va calmer le daron.
— Tu ne vas même pas la rappeler ?
— Après la honte que vous m’avez f****e ? Certainement pas."
Ils entrent dans le bureau sous le regard noir de Victor.
"C’est bon ? T’as assouvi tes besoins primitifs ?
— Tu devrais essayer… y en a qui te trouvent sexy.
— J’espère surtout que tu as avancé.
— Oui. J’ai retrouvé la femme. J’ai identifié son identité. Elle est fichée comme victime. Une vieille querelle de voisinage… Bref,"
Il tapote sur l'ordinateur :
" Je vous présente Antonella Maria Da Silva Rodriguez. Portugaise. Une sœur. Veuve. Rien d’autre. Elle vit dans un HLM.
Ah… et autre chose."
Alex inspire, visiblement satisfait de lui.
" Le salon de coiffure que tu avais appelé, Will, m’a rappelé. Une femme dans la trentaine, blonde, est venue se faire teindre en rousse il y a quelques jours. Du coup, j’ai récupéré les b****s de leurs caméras. Grâce à la description très précise de la coiffeuse, j’ai pu faire un portrait-robot. C’est bien notre victime.
Elle parlait avec un fort accent, et elle était accompagnée d’un homme. Allez… dites-moi que je peux vous montrer le portrait.
— Please, Alex… "souffle William.
Victor lève les yeux au ciel.
" S’il te plaît."
Alex sourit et affiche l’image.
"Voilà. Regardez…"
Un silence tombe aussitôt.
" Il me rappelle quelqu’un…, murmure Alex.
— Me too…, répond William. Je l’ai déjà vu, c’est sûr."
Victor se laisse tomber contre le mur. Son visage se ferme. La couleur le quitte.
" Ça va, commissaire ?"
Victor n’a pas le temps de répondre. Le téléphone d’Alex sonne.
" Jordan ? Attends, je te mets sur haut-parleur. Je suis avec eux. T’as bien reçu tout ce que je t’ai envoyé ?
— Oui. Et c’est pour ça que je t’appelle. Le nom de ta femme… ça me disait quelque chose. J’ai vérifié un dossier. C’est le même que celui de la femme interrogée pour la voiture. Vous savez, la plaque bidon au nom d’une vieille dame qui n’avait même pas le permis. Alors oui, ce sont des noms courants au Portugal, mais là… même prénom, même nom.
— Hum…
— Et il y a autre chose. Vous allez trouver ça bizarre.
Je suis encore livreur, pour mon ancienne famille d’accueil. Il y a une semaine environ, j’ai livré une pizza chez une vieille dame. Le lendemain, elle a rappelé pour demander si on faisait toujours la pizza Princesse des cœurs.
Sylvie — celle qui m’a accueilli — m’en a reparlé aujourd’hui. On discutait des commandes étranges que les gens passent parfois."
Victor fronce les sourcils.
" Et en quoi ça nous intéresse, des pizzas ?
— Princesse des cœurs, c’était le surnom de Lady Di. Et c’est comme ça que j’appelle Diana, des fois.
La vieille… j’ai vérifié le nom. C’est le même que celui de la voiture. Maria Cidalia Da Silva. Rodriguez, c’était le nom du mari décédé de votre usurpatrice. Elles pourraient être de la même famille."
Victor desserre lentement sa cravate. Sa respiration se fait plus lourde.
" Jordan… vous êtes seul, là ?
— Heu… oui.
— Bien. Restez avec nous. Ce que je vais vous dire doit rester strictement entre nous trois.
Ensuite, vous irez voir mon frère. Vous lui direz exactement ce que je vous ai dit. Il est déjà plus ou moins au courant. Il vous dira quoi faire en attendant notre retour."
Victor se lève, ferme la porte du bureau à clé, puis baisse les stores. Le geste est lent, presque solennel.
Il se retourne vers eux.
" Sachez d’abord que je suis désolé de ne pas vous avoir parlé de ça plus tôt. La situation est… délicate."
Le silence est total.
Les trois hommes comprennent que ce qui va suivre est grave.
" Ça fait quelque temps que je soupçonne quelqu’un. Sans vouloir y croire.
Parce que c’est quelqu’un de très proche. De ma famille, pour être exact. Notre demi- frère."
Sa voix tremble légèrement. Il s’arrête. Inspire.
" En voyant le portrait… les noms… je crois que, malheureusement, c’est un suspect sérieux."
Alex fronce les sourcils.
" Un demi-frère ?Mais… ça ne me dit rien. Tu ne me l’as jamais présenté."
Victor secoue la tête.
" Si. Mais pas comme tel. Comme un ami."
Il marque une pause. Puis lâche, presque dans un souffle :
" C’est Gregory."
Le silence devient écrasant.
Au bout du fil, Jordan murmure :
" Le commandant est là… je raccroche."
La ligne se coupe.
Personne ne parle.
William frappe le mur d’un coup sec.
Alex reste figé, incapable de réagir.
Victor s’assoit lentement, comme si ses jambes ne le portaient plus.
" J’aurais préféré avoir tort…, "
dit-il enfin, la voix basse.
"Croyez-moi… plus que tout. Je sais que vous avez envie de partir d’ici… et que vous avez sûrement envie de m’en mettre une.
Mais si c’est lui… il va falloir la jouer fine."
William serre les poings, la mâchoire crispée.
" Depuis quand vous doutez… ?
Victor baisse les yeux un instant.
" Depuis plusieurs semaines. Il a offert des fleurs à Cathe… Elle a cru reconnaître le parfum de Diana. On s’est disputés à ce sujet.
Et puis il y a eu d’autres choses. Des bruits dans sa cave — que j’ai pris pour des rongeurs. Une énigme qu’il m’a posée, tirée de l’un de ses livres préférés… Je trouvais ça tellement absurde que je n’ai pas voulu creuser.
Et puis cette fille… Ivanka. Je pense que c’était l’escorte qu’il fréquentait parfois."
Alex relève brusquement la tête.
" La nuisette… Dr… c’était sûrement pour Docteur. Et Eugène… Sophie s’est trompée. C’était Eugénie. Le prénom de son ex-femme, non ?
— Oui. Mais… je ne sais pas. Il a une petite amie. Je l’ai vue plusieurs fois. Et sa carte bancaire, son portable… ils ont borné à plusieurs heures d’ici le jour où la fausse Diana est morte."
Il hésite. Puis sort lentement le bouton de manchette.
" Mais j’ai trouvé ça."
Alex le fixe, glacé.
" Tout ce temps… Tout ce temps, elle était peut-être juste sous tes yeux… et tu n’as rien vu.
— C’est à lui. J’en suis certain.
— Tu es sûr ?
— Oui. Je lui avais offert à son mariage."
La voix de Victor se brise, à peine.
" Je sais que je suis inexcusable si c’est ça. Mais imagine… Imagine que tu te mettes à soupçonner ton meilleur ami.
Est-ce que tu serais capable de croire William capable de ça ?"
Il passe une main sur son visage, épuisé.
" Je n’y arrive toujours pas.
On a grandi ensemble. Je l’ai protégé contre tout le monde.
J’ai forcé mon père à lui payer ses études.
Daniel était trop jeune… moi, j’ai grandi avec Gregory.
Si je vous en parle aujourd’hui, c’est parce que trop de choses s’accumulent.
Je préfère l’accuser à tort, détruire notre amitié…
plutôt que de prendre le risque de laisser une innocente enfermée quelque part."
Blake attrape son trench.
" J’ai besoin de prendre l’air. Viens, Alex.
— Avec plaisir."
Il se tourne vers Victor.
" Ne vous inquiétez pas. Je ne ferai pas de conneries.On se retrouve à l’hôtel."
Ils sortent.
Victor reste seul.
Ça… ça s’est mieux passé qu’il ne l’imaginait.
Il aurait voulu être avec Cathe.
Elle l’aurait engueulé, sûrement. Peut-être même étranglé.
Mais avec elle, il aurait pu déposer ce poids. Tout ce qu’il avait sur le cœur.
Il avait trahi.
Il avait été trahi.
Et jusque-là, il s’était toujours vengé avec sang-froid.
Mais la trahison de Gregory…
Ça, c’était différent.
Pour la première fois depuis très longtemps, il avait mal.
Il sort son téléphone et appelle sa femme.
Elle l’écoute en silence. Morte d’envie de le secouer… mais elle entend, malgré la distance, qu’il est au plus bas.
" Tu comptes faire quoi ?
— Trouver la preuve.
Je vais voir avec William et sa famille pour faire un communiqué. Dire que le corps a bien été identifié comme le sien.
Mais si c’est lui… bon sang… pourquoi ?
— La robe.
— La robe ?
— Tu te souviens de la robe verte que j’avais prêtée à Diana ?
C’était une vieille tenue d’Eugénie. Je l’avais récupérée après sa mort.
J’avais oublié qu’elle lui appartenait.
Il y a quelque temps, j’ai regardé un album… et c’est vrai que Diana lui ressemble.
Surtout dans cette robe. Elle a été rousse un moment, tu te souviens ? Après notre mariage.
— Peut-être… envoie-moi la photo.
— Comment vont les garçons ?
— Ils ne m’ont pas encore frappé. Mais ils sont furieux.Et je les comprends.
— J’espère qu’il ne sera pas trop tard.
— Comment a-t-il pu faire ça… tuer une escorte…
— Ce n’est pas son premier meurtre.
— S’il te plaît… pas maintenant.
Mon frère est peut-être un psychopathe, ce n’est pas facile à encaisser.
— Je ne l’ai jamais considéré comme votre frère.
Déjà quand Daniel me l’avait présenté, je l’avais trouvé étrange.
— Je n’arrive pas à m’imaginer un truc pareil…
— Garde ton sang-froid, Victor.
C’est le moment d’avoir du recul. Agis comme le commissaire que tu es.
Tu as des soupçons. Trouve des preuves. Et vite, avant qu’on te dessaisisse.
— Henry ne me dessaisira pas. Si c’est lui, le scandale sera énorme. Un grand neurochirurgien qui enlève une jeune femme… en tue une autre…Il n’y a que moi qui puisse étouffer l’affaire.
— Si tu le dis. Mais le temps presse.
Diana risque de finir comme Eugénie. Et ça, c’est hors de question.
— Je me sens… bizarre.
— C’est le goût de la trahison. Ça arrive même aux gens comme toi.
— C’est du sarcasme que je sens ?
— Possible. Je sais que c’est difficile pour toi. Je compatis.
Mais ce n’est pas comme si je ne t’avais pas prévenue.
— J’aimerais tellement être près de toi…
— Je sais. Tu rentres quand ?
— Je ne sais pas.
Ça dépendra de ce qu’on décide avec William.
— Tu as fait le plus dur. Cette fois, tu as fait le bon choix.
— Je n’ai pas choisi entre Eugénie et lui.
Je ne savais pas qu’il était v*****t.
Et puis… elle a laissé une lettre. Elle avait une raison de se tuer…
— J’aimerais savoir ce que penserait William de ce suicide.
Tu devrais lui faire lire le dossier."
Victor ferme les yeux.
" Je vais aller les rejoindre.
— Appelle-moi si ça ne va pas ce soir… ou cette nuit.
— Merci…
— De rien, chéri.
Je te ferai la tête quand tu iras mieux.
— Je t’aime."
Il raccroche et attrape sa veste.
Plutôt que d’appeler une voiture, il décide de rejoindre l’hôtel à pied. Neuf cents mètres. À peine. Marcher lui fera du bien.
Il marche plus longtemps que prévu.
Perdu dans ses pensées, il laisse la ville défiler sans vraiment la voir.
Il avait tout fait pour que Gregory se sente à sa place, malgré son statut de bâtard. Leur père ne l’avait jamais reconnu officiellement. Sa mère était morte d’un cancer, des années plus tôt. Victor ne s’était jamais expliqué pourquoi leur géniteur s’était entiché de cette femme-là. Elle était si… banale. Sans éclat. Sans relief.
Et pourtant.
C’était lui, Gregory, le grand frère effacé, celui qui se levait parfois la nuit pour le consoler après un cauchemar.
Deux enfants abandonnés chacun par leur mère, rapprochés presque naturellement.
Une solidarité née du manque.
Il se souvient d’un jour, dérisoire et fondateur à la fois : une nourrice lui avait refusé un deuxième dessert. Gregory était allé lui en voler un dans la cuisine.
Un geste simple. Un pacte silencieux.
En échange, Victor lui offrait une forme de protection. Une présence. Une loyauté sans condition.
Leur relation s’était construite là-dessus.
La confiance.
Le respect.
La loyauté.
Du moins… il le croyait.
Était-ce une illusion ?
Gregory avait-il toujours agi par intérêt ?
Depuis toutes ces années… se vengeait-il de lui ? De sa légitimité ? De ce qu’il représentait sans même l’avoir choisi ?
Victor, lui, n’avait jamais triché.
Il avait été sincère dans cette relation.
Aussi sincère qu’il l’avait été en disant apprécier Diana.
Aussi sincère quand il avait promis à Catherine de retrouver celui qui avait enlevé leur petite protégée.
Il s’était souvent imaginé frapper le coupable.
Le faire payer.
Mais jamais… jamais il n’avait imaginé le visage ensanglanté de son frère sous ses poings.
Est-ce qu’il en serait capable ?
Et Diana…
Elle lui en voudra. Forcément.
Comment ne pas lui en vouloir ?
Il la voit malgré lui.
Enfermée.
Recroquevillée.
Frigorifiée. Apeurée.
Attendant qu’on vienne la chercher.
Attendant… lui.
Une douleur sourde lui serre la poitrine.
Il aurait dû comprendre plus tôt.
Il aurait dû voir.
Il s’en veut. Profondément.
Il finit par arriver devant l’hôtel.
À l’accueil, on lui tend la clé.
" Vos hommes sont déjà arrivés, commissaire. Ils vous attendent.
Euh… est-ce bien vrai que toutes les consommations sont à mettre sur votre note ?"
Il lève les yeux au ciel.
Cette petite vengeance ne peut être signée que d’Alexis.
"Oui… c’est bon. Tout est pour moi. Merci."
Il monte, ouvre la porte de sa chambre et entre enfin.
D’une manière ou d’une autre, il rattrapera tout.
Il se le promet.