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Chapitre 1 – L’Étreinte du Vide
La pluie tombait sans violence, une bruine glaciale qui s’accrochait aux cils et noyait le monde dans un grésillement d’argent sale.
Annabelle se tenait au bord du trottoir, les orteils à quelques centimètres du néant roulant de l’asphalte mouillé, et elle regardait les camions qui grondaient au loin.
Son cœur battait si lentement qu’elle crut qu’il allait s’arrêter avant même qu’elle n’eût à faire un pas.
La douleur familière vrillait au creux de ses os, cette morsure sourde de la drépanocytose qui ne la quittait jamais, mais ce matin-là, une autre souffrance, plus froide et plus profonde, lui ordonnait d’en finir.
Anaïs n’était plus que poussière sous une pierre qu’elle n’avait pas eu la force de fleurir.
Ses parents pleuraient en cachette, les médecins détournaient les yeux, et chaque respiration lui rappelait qu’elle n’était plus qu’un compte à rebours.
Elle avança d’un pas, puis d’un autre, le visage levé vers le ciel sans étoiles.
Le vrombissement d’un poids lourd enfla dans la rumeur de la ville, un mugissement de bête mécanique qui promettait la délivrance.
Annabelle ferma les yeux et respira l’odeur du diesel, du bitume froid, de la fin.
Elle sentit le tremblement du sol sous ses semelles, le courant d’air qui la gifla lorsque le camion fut à quelques mètres, et elle se jeta en avant.
Ce qui suivit n’eut rien d’un choc. Ce fut une absence.
Une poigne d’acier se referma autour de sa taille, la souleva du sol avec une facilité terrifiante, et la projeta en arrière dans un tourbillon de mouvements trop rapides pour être humains.
Son dos heurta une poitrine dure comme la pierre, un mur de chaleur qui lui coupa le souffle.
Le camion hurla de tous ses klaxons en la frôlant, et le vent de son passage gifla ses joues trempées.
Elle n’eut pas le temps de crier.
Une main immense se plaqua sur sa bouche, une autre la ceintura sans douceur, et une voix grave, d’un calme absolu, lui susurra contre l’oreille :
— Pas encore, petite humaine. Pas encore.
L’odeur de forêt, de musc et de quelque chose de plus ancien que la nuit elle-même l’enveloppa.
Ses paupières devinrent de plomb.
Elle voulut se débattre, griffer, hurler, mais une torpeur sucrée l’envahit, comme si la voix même avait le pouvoir d’éteindre sa volonté.
Le noir se fit, profond et moelleux.
Lorsqu’elle ouvrit les yeux, elle sut qu’elle n’était plus dans le monde des hommes.
La clarté qui filtrait à travers de lourdes tentures de velours bordeaux caressait son visage avec une douceur irréelle.
Le plafond, voûté comme celui d’une chapelle, disparaissait dans des ombres peintes de fresques obscures où des loups chassaient sous une lune pleine.
L’air sentait la cire d’abeille, le bois ancien et une fragrance poivrée, entêtante, qui lui rappela aussitôt l’inconnu du trottoir.
Annabelle tourna la tête avec effort.
Elle reposait sur un lit immense, drapée dans des draps de soie noire qui glissaient sur sa peau nue.
La terreur lui mordit la gorge : qui l’avait déshabillée ?
Ses vêtements de pluie avaient disparu, et elle ne portait plus qu’une fine nuisette d’un blanc virginal, transparente aux épaules, qui lui sembla une insulte.
Elle se redressa brusquement, et la douleur fulgurante dans ses hanches, ses côtes, ses genoux, lui rappela que la maladie ne lui accorderait jamais de répit.
Chaque mouvement était un châtiment.
Elle serra les dents et scruta la chambre inconnue : des commodes sculptées de motifs de loups et de runes, un miroir au cadre d’argent noirci, une cheminée monumentale où crépitait un feu bien trop joyeux pour la circonstance.
Aucune fenêtre visible, sinon une haute baie occultée par les tentures. Une cage dorée.
La porte s’ouvrit sans bruit, et il entra.
Kevin. Avant même qu’il ne prononce un mot, elle sut que c’était l’homme qui l’avait arrachée à la mort.
Il était bien trop grand, ses épaules emplissaient l’embrasure, et son visage semblait taillé dans un marbre cruel que la lumière du feu peinait à adoucir.
Ses cheveux noirs retombaient en mèches lâches sur un front haut, et ses yeux, d’un gris de pluie gelée, la fixaient avec une intensité qui la cloua au matelas.
Il ne portait qu’une chemise sombre, ouverte sur un torse parcouru de cicatrices anciennes, et un pantalon de cuir qui ne dissimulait rien d’une puissance sauvage.
L’air autour de lui vibrait, comme si la chambre entière retenait son souffle.
— Tu es réveillée, constata-t-il d’une voix basse, sans inflexion. Bien. J’ai horreur du gâchis.
Annabelle voulut parler, mais ses lèvres ne produisirent qu’un filet d’air tremblé.
Il s’avança, et chaque pas résonna sur le parquet massif, une pulsation de prédateur.
Il s’arrêta au pied du lit, la dominant sans effort.
— Qui… qui êtes-vous ? Où suis-je ? articula-t-elle enfin, le cœur au bord des lèvres.
— Tu es chez moi. Dans la forteresse de la Meute du Nord. Et je suis ton Roi… et ton destin.
Le mot « destin » tomba comme une sentence de glace. Elle secoua la tête, incrédule, les larmes lui montant aux yeux malgré elle.
— C’est une erreur. Je ne suis rien. Je suis malade, je vais mourir, laissez-moi partir, je n’ai rien à faire ici…
Il pencha légèrement la tête, et l’espace d’un instant, une lueur fendit son regard de pierre quelque chose de douloureux, presque tendre.
— Tu ne mourras pas. Pas si je ne le veux pas. La maladie qui te ronge ne sera bientôt plus qu’un souvenir. La Lune te destine à moi, Annabelle. Tu es ma promise.
Son prénom dans cette bouche, prononcé avec une familiarité déchirante, la fit frissonner jusqu’à l’âme.
Elle ignorait comment il le connaissait, comment tout cela était possible, mais une terreur ancestrale lui soufflait de ne pas poser de questions.
Elle se recroquevilla dans les draps, cherchant à disparaître.
Il la contempla un long moment, puis appela sans quitter Annabelle des yeux :
— Gisèle.
Une femme aux cheveux gris soigneusement noués, vêtue d’une robe de laine sobre, apparut dans l’encadrement.
Ses yeux étaient doux, mais ils ne croisèrent pas ceux d’Annabelle.
— Sire.
— Que ma promise soit prête pour le dîner. Trouve-lui des habits propres. Elle doit se nourrir.
La gouvernante s’inclina et s’approcha du lit.
Kevin s’éclipsa sans un bruit, laissant derrière lui une empreinte de vide électrique.
Annabelle respira comme si elle émergeait d’une noyade.
— Laissez-moi tranquille, murmura-t-elle.
— Vous devez obéir, mademoiselle, répondit Gisèle d’une voix presque suppliante. Le Roi Alpha n’est pas patient. Venez.
Elle aida Annabelle à se lever.
Chaque pas lui coûta une grimace de douleur, mais la main de Gisèle était ferme et étrangement rassurante.
Dans un cabinet attenant, une robe de velours bleu nuit l’attendait, posée sur un fauteuil comme une offrande.
Annabelle la regarda sans comprendre.
— Pourquoi tant d’égards si je suis prisonnière ?
Gisèle détourna les yeux, mais Annabelle surprit dans son reflet un éclat de compassion profonde.
— Porter les habits, dîner avec lui… c’est un rituel. Vous ne pouvez pas le refuser. Faites-le pour vous.
Annabelle enfila la robe sans plus protester, le tissu caressant sa peau meurtrie avec une douceur insoupçonnée.
Gisèle la coiffa simplement, dégageant sa nuque pâle où perlaient quelques gouttes de sueur froide.
Lorsqu’elle se vit dans le grand miroir, elle ne se reconnut pas : une jeune femme aux yeux cernés de violet, au teint de cendre, vêtue comme une reine d’un conte cruel.
La salle à manger était une cathédrale d’ombres.
La table de chêne noir s’étirait sous un lustre de fer forgé où vacillaient des dizaines de bougies, et les couverts d’argent luisaient comme des lames.
Kevin l’attendait, assis au bout de la table, plus impressionnant encore dans cette pénombre dorée.
Il ne la regarda pas tout de suite.
Il fixait les flammes, le visage indéchiffrable.
On lui désigna une place à sa droite. Annabelle s’assit, le dos raide, les mains crispées sur ses genoux.
Des plats fumants furent déposés devant eux : viandes rôties, légumes glacés, fruits confits.
L’odeur aurait dû lui donner faim, mais son estomac n’était qu’un nœud de révolte. Elle ne toucha à rien.
— Mange, ordonna-t-il sans la regarder.
— Je n’ai pas faim.
Il tourna lentement la tête vers elle, et la flamme d’une bougie se refléta dans ses prunelles grises.
— Ce n’était pas une suggestion, Annabelle.
Elle soutint son regard, et pour la première fois, elle vit autre chose que de la dureté dans ces yeux d’orage.
Une lassitude, une supplication enfouie, peut-être un reflet de la solitude qui suintait de ces murs.
— Pourquoi moi ? demanda-t-elle dans un souffle.
— Parce que la Lune l’a voulu. Et que je t’attendais depuis trois siècles.
Sa réponse, absurde et pourtant vibrante de certitude, lui serra la poitrine.
Elle repoussa sa chaise et se leva, sans réfléchir, mue par un instinct de survie plus fort que la terreur.
Elle courut vers ce qu’elle espérait être une issue, un couloir, une fenêtre n’importe quoi.
Elle entendit le fracas d’un plateau d’argent derrière elle, puis des pas rapides, mais pas ceux de Kevin.
Deux gardes surgirent de l’ombre, vêtus de noir, le visage mi-humain, mi-loup, et lui barrèrent le chemin.
Elle se débattit, griffa le vide, hurla une insulte brisée par les sanglots.
— Non ! Laissez-moi mourir ! Je ne veux pas de votre destin !
Une main chaude se posa sur son épaule, et elle se figea. Kevin ne l’avait pas rattrapée en courant.
Il s’était simplement avancé, sans hâte, et pourtant il était là, derrière elle, comme une marée montante.
Sa chaleur l’enveloppa, et son parfum de forêt profonde lui emplit les narines.
— Tu peux hurler, griffer, t’enfuir mille fois, dit-il d’une voix étonnamment douce contre sa tempe. Je te rattraperai toujours. La mort n’aura pas tes os, Annabelle. Elle me les a assez pris à moi.
Elle se retourna, les joues ruisselantes, et leva les yeux vers ce visage de pierre qui, tout à coup, ne lui parut plus celui d’un bourreau.
Quelque chose d’ancien, de fragile, vacillait dans ses prunelles.
Il ne la toucha pas davantage.
Il recula d’un pas, comme s’il craignait de la briser.
— Emmenez-la à ses appartements. Qu’elle ne manque de rien. Et qu’elle dorme.
Les gardes s’écartèrent sans la toucher. Gisèle réapparut et guida Annabelle, secouée de frissons, vers le lit de soie noire.
Avant de franchir la porte, Annabelle jeta un dernier regard à Kevin.
Il se tenait immobile devant la table du banquet désert, les poings serrés, silhouette de roi déchu dans un empire d’ombres.
Le feu qui mourait dans la cheminée tirait sur son visage des éclats d’or, et ses lèvres remuaient, comme s’il parlait à un fantôme.
Cette nuit-là, allongée dans l’obscurité, Annabelle sentit pour la première fois depuis des mois une tiédeur inconnue couler dans ses veines.
Un apaisement qui ne venait pas d’elle.
Une présence, diffuse mais tenace, comme un manteau de fourrure invisible posé sur son cœur.
Elle s’endormit sans comprendre que c’était lui, Kevin, qui veillait à quelques mètres, le regard rivé sur sa porte close, prêt à brûler le monde si la maladie osait s’approcher encore.