Démarrer-2

2061 Words
J’imagine encore la famille de ma victime et je sais exactement ce que je leur dirai, face à leur désespoir tellement prévisible et faux. « Vous êtes ici en train de pleurer ce jeune homme, mais où étiez-vous avant ? Il était désespéré, malheureux, il me l’a dit, surtout à cause du rejet de sa famille dont il n’avait aucune nouvelle et qui l’avait effacé de l’arbre généalogique, enterré dans le silence. Et maintenant, vous prétendez être tristes ? C’est votre utérus qui pleure madame, rien de plus, la petite fille qui a perdu son poupon, qui ne supporte pas de ne plus avoir son bébé. Une vache qui meugle a plus de droits que vous, car jamais elle n’abandonne son petit ». Tout cela je le vois, je le veux. Mais auparavant, comme je l’ai dit, je dois écrire pour que chacun sache en détail d’où je viens, parce que j’ai peur d’en oublier au procès, et ce serait vraiment dommage. Ce procès, ce n’est pas du masochisme ou une quelconque exhibition. Ce n’est pas non plus la volonté de faire triompher la vérité. Ça n’existe pas dans un prétoire. Tout est question d’interprétation, d’intime conviction. Ce que je veux, ce qui se passe à chaque fois, c’est la manifestation de la justice, celle qui ne satisfait jamais complètement ni les plaignants ni les justiciables, puisqu’elle est l’expression d’une sanction équilibrée, donc juste. Grâce à ce procès, mes bourreaux comparaîtront en même temps que moi. On pourrait me rétorquer que je n’ai qu’à porter plainte contre eux pour avoir un procès. Qui va accepter de recevoir une plainte contre mes enseignants, mon adjudant, mon ex-femme, mes anciens camarades de classe ? Non, ce n’est pas la bonne formule. Je veux qu’ils comparaissent tous, et puisque justice ne m’a pas été rendue depuis ma naissance, je vais la provoquer. Voilà le but ultime. La sanction après m’importe peu. Ce que je veux, c’est la révélation. Il me reste à opérer un dernier choix, fondamental. Dois-je continuer d’écrire à la première personne, comme j’ai commencé à le faire ? J’ai un doute. Utiliser le « je », c’est risquer de décrédibiliser le récit. En lisant, chacun pourrait penser que j’amplifie, que j’en rajoute, qu’il y a trop d’émotions intimes dans mon histoire, que je cherche à inspirer la sympathie, voire la pitié. Loin de là. Je n’en ai rien à faire ni de la sympathie ni de la pitié. Balancez ça à la poubelle, dans le compartiment « non recyclable et merdes variées ». J’aurais voulu la justice, la reconnaissance de mon statut de victime, mais ça n’a jamais été le cas, ni par mon entourage ni par la société. Ceux qui auraient pu voir, auraient dû même, ont été d’une cécité complice. Et ceux à qui je me suis confié, juste un peu, ont été sourds. Je veux que tout le monde entende ma vérité. D’aucuns objecteront que cette vision est partiale, que le récit que je me suis construit manque de relativité. Mais qui d’autre que moi peut raconter, en toute intimité, avec le souvenir des émotions des différents moments, le parcours de ma vie, avec ses différents chaos ? Il n’existe aucun regard extérieur qui ait pu tout voir et, a fortiori, aucun autre regard intérieur que le mien. Alors pour rester crédible, j’opte pour la distanciation de la troisième personne. C’est comme pour mes bourreaux. C’est bien moi qui leur décerne le titre, qui les pointe du doigt et les contraint à comparaître, dans l’ordre que j’aurai choisi. Ce « il » pour parler de moi m’obligera justement à observer mon histoire en décalant mon sujet, et m’imposera systématiquement la réflexion avant d’écrire. Oui, la première personne du singulier est néfaste pour ce que j’ai à dire. Et puis d’abord, je fais ce que je veux. Dorénavant, je serai « il ». Je serai « lui ». Dans le dossier de tutelle, la première rubrique à remplir concerne l’état civil de son père. Rien de bien compliqué. Même la date de naissance de ce fumier, Edmond la connaît par cœur depuis qu’il est petit. Son père est né il y a longtemps, avant la guerre, « du matériel comme on n’en fait plus » se plaisait-il à dire, estimant par là qu’il était au-dessus du lot. Edmond avait une autre vision de la chose. Son père était vieux. D’ailleurs à l’école, quand il était petit, les maîtresses avaient plusieurs fois dit, en voyant le père arriver (ce qui était exceptionnel) « Edmond, voilà ton grand-père ». Ça faisait rire les autres parents. Fils de vieux, une tâche, indélébile. Forcément pour eux, cela avait une connotation négative. Edmond était un peu raté, moins bien que l’enfant d’un parent jeune et vigoureux. Le résultat d’une fécondation de vieux sperme plus très vaillant, presque avarié, pas loin de la péremption. Il était déjà moins bien que les autres, un peu sénile, tordu et boiteux. La case qui suit s’intitule « demandeur ». Le demandeur, c’est lui, Edmond. Comme pour son père, passé le nom et le prénom, il faut remplir la case « date de naissance ». C’est là que tout a commencé. Il se souvient de ce que lui en a dit sa mère, la seule qui lui en ait jamais parlé, par bribes. Son imagination a comblé les vides. Il est né au début des années soixante-dix, un 14 novembre. Cela signifie qu’il a été conçu mi-février. Sans doute ses parents cherchaient-ils à se réchauffer au cours d’un hiver rigoureux ? L’intimité et la chaleur aidant, leurs corps ont succombé et il est le fruit de cette nuit d’amour ? Ça, c’est dans les contes de fées, les histoires au cinéma avec Julia Roberts comme héroïne. La réalité est plus triviale, plus vraie. Elle a une consistance, celle de la main paternelle, et une odeur, celle du picon-bière. Ce soir-là, son père est rentré encore plus saoul qu’à l’accoutumée. Sa femme dormait, et c’est à coup de claques qu’il l’a réveillée en beuglant des obscénités, pas avec un langoureux b****r d’amour. Elle a compris instantanément, connaissant l’animal, qu’il ne servait à rien de s’opposer à lui dans cet état, que dans moins de trois minutes, tout serait fini et qu’après, elle pourrait à nouveau rêver après être passée dans la salle de bain pour se « désouiller » comme elle disait. Manque de pot, les spermatozoïdes d’un homme bourré ont la même vivacité que ceux d’un homme à jeun, et comme elle était fertile le lendemain et que son « désouillage » n’avait pas été suffisant, elle tomba enceinte. Voilà pourquoi ce 14 novembre elle criait dans la salle d’accouchement, encore habillée avec ses vêtements trempés de la perte des eaux il y a plus de deux heures, sans avoir pu être revêtue de la blouse médicale ad-hoc à cause de son arrivée trop tardive. La faute à son homme. Encore au bistrot, avec les copains. Le voisin était allé le chercher à l’appel de la pauvre femme, qui subissait les assauts des contractions depuis plusieurs heures, sous les yeux effarés et impuissants de son fils de trois ans qui avait fini par danser autour d’elle comme un indien en chantant « maman-elle-va-mouri-re, maman-elle-va-mouri-re ». Le même voisin avait été obligé de les conduire à la maternité tant le futur père était enivré, incapable de prendre le volant. De toute façon, il n’avait plus de permis depuis qu’il avait été contrôlé positif « avec un taux d’alcool à assommer un bœuf » avait dit le président du tribunal. « Ça prouve que ch'uis pas un animal », avait répondu le prévenu, provoquant l’hilarité des quelques spectateurs et un geste d’impuissance du juge. Donc plus de permis, mais ça ne l’empêchait pas de conduire quand il l’avait décidé. Ce soir-là, le 14 novembre donc, le voisin avait eu pitié et ils étaient arrivés juste à temps à la maternité. Enfin, presque. Encore une bonne demi-heure de contractions très violentes qui arrachaient à la mère des cris de douleur et vrillaient le crâne du mari éméché. Richard Gere, Julia Roberts, rhabillez-vous, place à un mélange de Bidochon et de Gros Dégueulasse. Voilà le pourquoi de la date. Maintenant le comment. Fade, triste, frais. Le temps, bien sûr. Comme souvent à cette période-là, on ne sait pas trop si c’est la fin de l’automne ou le début de l’hiver. Quelques feuilles récalcitrantes subsistent encore. Des journées raccourcies, souvent crachouilleuses et brumeuses, parfois froides, mais avec quelques accalmies et après-midi de ciel bleu. Comme pour dire qu’avec un peu d’espoir, on pourrait se laisser aller à penser que c’est encore possible, que la chemisette estivale n’est peut-être pas à mettre au fond du placard. Fol espoir. C’est inéluctable, il fera de plus en plus froid, et il y en a encore pour des mois avant de revoir un semblant de belle journée. Là entre en scène le premier bourreau. Pas le père. On en reparlera après. Il s’agit de la sage-femme. « Comment ? Une femme qui aide un enfant à venir au monde ? Un bourreau ? Mais c’est la plus belle chose au monde ! ». Tais-toi Julia Roberts. Je sais ce que je dis. Mince ! Voilà le « je » ! Pas facile à mettre en œuvre, la distanciation. Donc, IL sait ce qu’IL dit. En voyant arriver la future mère qui se tenait le ventre, pliée en deux, la robe inondée des eaux libérées de la poche rompue, soutenue par un homme qui répétait sans cesse « c’est pas moi le père, c’est pas moi ! » et suivie d’un autre qui se tenait aux murs du couloir, la sage-femme avait poussé un soupir. « Encore une famille Groseille ! », avait-elle pensé, en référence au fameux film « La vie est un long fleuve tranquille », justement tourné dans la région. Son regard s’était immédiatement durci et sa voix était devenue sèche, sévère comme une vieille maîtresse d’école célibataire, aigrie et acariâtre. Des tableaux comme celui-là, elle en avait déjà plusieurs dans sa galerie et elle savait comment mener ces bougres-là : à la baguette, sans une once de pitié ni de culpabilité. Elle avait apostrophé sans ménagement la pauvre femme, lâchée sur une chaise par le voisin qui repartait déjà, à reculons, afin d’être certain que personne ne lui court après pour l’obliger à assister au spectacle. Il avait déjà deux enfants, et les scènes de boucher-tripier des accouchements, avec le placenta, le sang et toute la bidoche qui s’évacue, il s’en souvenait avec écœurement. Avant de tourner le coin du couloir, il répéta une dernière fois « c’est pas moi le père », des fois que la sage-femme n’aurait pas compris, ajoutant même, en guise de conclusion définitive un « c’est lui », en pointant l’index vers le père qui s’était avachi sur la chaise voisine de celle de sa femme et commençait à piquer du nez. « Levez-vous ! ». La voix de la sage-femme avait claqué comme celle d’un adjudant-chef. Sans doute cela avait-il réveillé de vieux souvenirs d’armée dans la tête imbibée et spongieuse du père qui avait pris cette injonction pour un « garde à vous » militaire, car il s’était levé d’un coup, se tenant presque droit. Presque. Le regard de mépris qu’elle lui avait lancé était éloquent, mais il n’avait rien vu tant le couloir et ses occupants tanguaient à ses yeux. Puis c’est à la mère qu’elle s’était adressée. — On a des contractions depuis longtemps ? — Cinq ou six heures déjà. — Et c’est maintenant qu’on arrive ? — Ben c’est-à-dire que… Le regard de la mère se tourna vers l’homme appuyé sur le mur, tuteur indispensable à son garde-à-vous maintenant très peu réglementaire. La sage-femme soupira avant d’ajouter « on le laisse là et on va s’installer sur la table ». L’enfant avait sans doute la tête largement engagée, les oreilles aux aguets car, sans qu’il n’en soit conscient, les mots s’étaient gravés dans sa mémoire de presque nouveau-né et allaient résonner toute sa vie comme le synonyme de la souffrance et du mépris. En fait, le pluriel n’est pas de mise. Il ne s’agit pas de plusieurs mots mais d’un seul, ce fameux « on » utilisé par la sage-femme durant tout le travail, au cours duquel elle garda le visage fermé, les sourcils froncés, presque agressifs, n’encourageant pas la pauvre femme qui tentait d’expulser son enfant, mais lui donnant une succession d’ordres sur le même ton qu’elle avait utilisé depuis leur arrivée. « On se calme, on respire, on pousse, on arrête de crier » et d’autres injonctions réduites à leur plus simple expression : sujet, verbe, parfois un complément, mais jamais un compliment. La mère pleurait, tentait de retenir ses cris, désespérément seule. L’enfant progressait au rythme des poussées, enregistrant à la fois les difficultés maternelles et les mots de la sage-femme, notamment l’insupportable « on » médical constamment répété. « On prend une compresse, on fait ceci, on fait cela… » négation de l’individu, réduit à l’état d’objet asexué, sans identité, inconnu, de passage, sans affect. Après toi, un autre. « On », c’est personne. Ni le « vous » respectueux, celui de la prise de distance, le pas en retrait qui empêche de poser la main sur l’épaule pour une tape amicale, qui se recule de la sphère intime, n’empiète pas sur celle personnelle pour se cantonner dans la troisième, la sphère sociale, ni le « tu » amical. Rien qu’un « on » suivi d’un verbe en errance, parfois conjugué au singulier, à d’autres moments au pluriel. Un pronom sujet aléatoire qui devrait être interdit dans toute relation sous peine de flagellation publique, interdit notamment dans le milieu des hôpitaux où le sujet demande de l’attention, où il est en terrain complexe, en grande partie inconnu, en état d’inquiétude ou d’angoisse, quand il confie son corps, parfois sa survie, ici son enfant. Et voilà que les soignants, comme la sage-femme, s’adressent au patient anxieux de manière impersonnelle au possible, alors que l’étymologie du « on » renvoie à l’homme en Latin. Quel paradoxe !
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