« Allez, on pousse, on tient, on pousse encore »
Déjà là, le petit enfant à venir ne l’aime pas. Il sait par instinct qu’il vaudrait mieux ne pas sortir dans ces conditions, mais comment lutter contre les contractions d’un utérus jointes à la poussée d’une mère qui b***e tous ses muscles, dont le visage rougi, déformé et bouffi par l’effort de la poussée, la transforme un instant en Miss Hyde ? Impossible. Pas d’autres solutions que cette porte étroite à franchir, compressée par l’arrière, obligé de se contorsionner, en ayant les os du crâne qui plient, se déplacent, bougent. Pas d’échappatoire. Il doit ramper dans le plus étroit des boyaux, se frayer un chemin vers la lumière. Le destin est en marche, inéluctable. Ce sera ici et aujourd’hui. Mais l’enfant n’imagine pas qu’il faudra boire le calice jusqu’à la lie.
Sans rien dire à la mère, la sage-femme pratique une rapide épisiotomie d’un geste sûr, sans état d’âme. Professionnelle, point. Puis la tête du bébé qu’elle attrape d’une main experte, sans un sourire, sans plaisir. L’enfant d’un médecin ou d’un entrepreneur, ça se manipule avec précaution. Et quand le père est aux côtés de sa femme, le visage tendu, anxieux, la sage-femme est différente, forcément. Ici, rien qu’une mère seule, abandonnée par un père qui a fini par glisser le long du mur. Il cuve son trop-plein de picon-bière, assis par terre, la tête penchée sur la poitrine, inerte et grotesque. Alors l’enfant d’un tel couple, hein, ça ne vaut pas grand-chose. Mal parti dès le début. Il serait presque plus prudent pour la société de le tatouer afin de prévenir les honnêtes gens. Une manière de passeport jaune préventif.
Après une dernière longue poussée, le vagin dilaté et ensanglanté vomit enfin l’enfant. La fin, le soulagement ? Que non ! La séance de torture commence. Puisque le bébé ne pleure pas dès les premières secondes, la sage-femme l’attrape par les pieds et le retourne en l’air, d’un geste brusque. La position du lapin qui va recevoir le coup fatal, que l’on va dépiauter l’instant suivant en découpant délicatement la peau au niveau des pattes et qui se retrouvera nu, débarrassé de sa jolie fourrure pour exhiber ses muscles aux crocs salivant d’avance de celui qui le dévorera bientôt.
Mais l’enfant ne connaît pas encore ça, donc pas de comparaison, si ce n’est dans la position. D’un seul coup, il se retrouve les pieds en l’air, et la douleur est fulgurante. Lui ne connaissait que l’intérieur douillet et protecteur du ventre maternel, à température idéale, où les bruits du monde et surtout les beuglements de son père lui arrivaient filtrés par la double membrane protectrice du ventre de sa mère et de l’utérus. Là, dans cet œuf réconfortant, il s’est progressivement replié sur lui-même à mesure que la place diminuait, pliant la tête, regroupant ses membres devant lui et courbant le dos. C’est ainsi qu’il est, depuis des mois, depuis le début de son monde : plié, courbé. Et voilà que la sage-femme, dans son geste d’exhibition, aussi fière qu’un chasseur brandissant un trophée, le déplie d’un coup, amenant sa colonne vertébrale courbée depuis la nuit des temps à se redresser brutalement. L’enfant hurle, bien sûr. Pas seulement à cause des alvéoles pulmonaires qui se défroissent au contact de l’air qui entre pour la première fois dans les poumons, mais à cause de cette brusque tension, de son propre poids qu’il découvre en une fraction de seconde, pendu qu’il est par les pieds.
« C’est un garçon madame, un beau garçon ». La mère sourit. Une parole gentille, enfin. Elle regarde son fils avec amour. Normal, c’est son fils. Mais personne ne le voit tel qu’il est, souffrant, pendu, les poings crispés sous le menton dans un geste instinctif de repli et de protection, le visage déformé par les cris, hurlant sa naissance et la violence du monde.
La sage-femme le relâche et, après avoir coupé le cordon, le confie à l’auxiliaire puéricultrice. Des bras, enfin, qui soutiennent, qui apportent un peu de chaleur dans ce monde glacial, même si c’est au travers d’un tissu rêche qui agresse la peau. L’enfant hoquette, au bout de la souffrance et de la crainte. Où est le ventre ? Où est la chaleur ? Où sont le cœur qui bat, les intestins qui gargouillent, tous ces bruits habituels qui ont rythmé jusque-là sa vie ? À la place, des voix nombreuses, une lumière vive, une peau qui frissonne. Le voilà posé sur un pèse-bébé afin d’être évalué et quantifié. Avant d’avoir un prénom, il est un poids, une taille. Une succession de chiffres, ses premières notes. « 2 kilos 850 » annonce l’auxiliaire, ajoutant pour elle-même « pas terrible ». Après la note, voilà l’inévitable appréciation, celle qui le marque comme un fer rouge et le suivra à vie. Pour toujours, il sera le « pas terrible ». Au moins, les mains sont douces et délicates quand l’auxiliaire l’essuie avec une voix calme dont le timbre rassure enfin l’enfant. Ça y est, c’est fini ? Pas encore. Un bébé, ça se nettoie en commençant par la bouche d’où elle extrait sans ménagement les glaires qui s’y trouvent encore, privant un instant l’enfant du fluide vital qui gonfle enfin ses poumons sans douleur. Il étouffe, tousse, éructe, puis l’air revient. Le nez à présent, qui s’emplit de liquide nettoyant dont quelques gouttes glissent du mauvais côté et viennent encombrer les poumons. L’enfant tousse à nouveau, pleure de douleur et de peur, celle de se noyer, de ne plus jamais pouvoir respirer, la peur de la mort. L’angoisse fondamentale, terrible, sans l’illusion de Dieu pour se raccrocher. Et puis la délivrance. Le bain. Quel bonheur, mais quel bonheur ! Sur sa peau, il retrouve des sensations qu’il pensait perdues à jamais, celles qu’il éprouvait avant, du temps du confort et de la sécurité, avant, quand c’était le bon temps. L’eau le rassure, le réchauffe, mais elle le porte également et voilà que son poids, si douloureusement perçu quand il pendait par les pieds, disparaît également. Il y a donc des espaces de bonheur dans ce monde hostile ? Ce n’était qu’un moment de transition, difficile et agressif et le monde va devenir plus doux, plus calme. Dehors, la vie, c’est le bain.
Raté, mon gars. Juste un passage, agréable, mais rien qu’un passage. Et le voilà déjà sorti, porté par des mains sous son dos et sa tête. Ses bras et ses jambes battent l’air, paniqué qu’il est par la découverte de l’équilibre instable, de cette angoisse de la chute qu’il ressent durant le cours instant entre la baignoire et la table à langer, la chute sans fin, le syndrome d’Icare. Voilà ce que c’est d’avoir mis le nez à la fenêtre, attiré par la lumière. Mais non, pas d’abîme qui s’ouvre sous lui et l’engouffre. Juste le contact dur et ferme de la table à langer où il est frotté, délicatement, avant d’être habillé avec ce qu’ils ont sous la main. Dans la panique, sa mère a oublié la petite valise qu’elle avait préparée et le voilà attifé avec ce que l’auxiliaire a pu trouver. Mais au moins, c’est chaud, et pour la première fois de sa nouvelle vie, l’enfant est posé dans les bras de sa mère qui peut enfin l’admirer. « Merde ! On dirait son père ».
Dans la chambre de la maternité, les cris du nouveau-né redoublent d’intensité. Il y a la mère et l’enfant bien sûr, mais également l’infirmière aidée de l’auxiliaire de puériculture. Mais elles ont beau être trois, rien n’y fait, l’enfant ne tète pas. Chacune y va de son commentaire, de son conseil. « Il faut le tenir sous votre bras, comme un ballon de rugby », « mettez-le en position verticale, la tête en haut, ça les oblige à ouvrir la bouche », « pressez vos seins pour que le colostrum sorte et que votre enfant soit appâté ». Peine perdue. Le petit garçon hurle de plus belle, et elles ont beau pressurer douloureusement les seins de la mère, appuyer la tête du bébé sur le mamelon, elles ne font qu’étouffer ses cris, l’empêcher de respirer ce qui n’apporte aucune solution au problème.
Le souci, c’est qu’elles n’ont rien d’autre en tête que la phrase de perfection maternelle « un enfant doit téter le sein de sa mère, il n’y a rien de mieux ». Ça, c’est l’idéal. Julia Roberts à la maternité, le visage épanoui, le ventre déjà plat, qui donne en souriant son sein parfait à un enfant déjà potelé qui ne pleure jamais. Rien à voir avec la réalité. Va voir ailleurs Julia. Si seulement ces talibans de l’allaitement voulaient bien ouvrir les yeux et regarder simplement les faits au lieu de vouloir à tout prix obliger l’enfant, le contraindre de toutes les manières possibles, elles verraient bien que sa bouche est trop petite. Et pourtant, il a fait des efforts ! Il sait bien que sa survie est dans la nourriture que son corps réclame. Il sait également où se trouve la source de cette nourriture, et il a essayé, attiré par l’odeur, guidé par son instinct. Mais l’obstacle est insurmontable. Sa bouche est joliment dessinée, avec des lèvres carmin, certes, mais elle ne peut pas s’ouvrir très grand à cause d’un menton un peu rentré. Et comme le mamelon maternel est volumineux, presque aussi gros que le goulot d’une bouteille, de bière bien sûr, il ne réussit pas à le prendre suffisamment dans sa bouche. Il y est bien parvenu deux ou trois fois, mais la sensation d’étouffement a été telle qu’il en a eu des haut-le-cœur et d’instinct, il a repoussé le sein nourricier. Son nez est encombré, et elles ne le voient pas, alors c’est surtout par la bouche qu’il respire, pour son malheur.
Le voilà face à un dilemme vital : manger ou respirer. Impossible de choisir, les deux étant également indispensables. Ce qu’il lui faudrait, c’est le diamètre d’une tétine de biberon, et tout irait bien. Si seulement elles pouvaient comprendre que ce qu’elles lui demandent, c’est l’équivalent pour elles de se mettre un verre dans la bouche et de continuer à respirer. Mais non, elles n’ont pas cette capacité. Et puis cela a clairement été dit à la mère. « Ici, on préconise avant tout l’allaitement naturel ». Alors elles s’acharnent pour respecter la doctrine de l’étage pédiatrique, le dogme du service de natalité, cet endroit particulier de l’hôpital où règnent les femmes. Pas un homme. À l’exception du gynécologue-obstétricien, savant donc respecté.
C’est une évidence pour chacune d’entre elles. Comment un homme, qui par nature ne pourra jamais avoir d’enfant, pourrait-il s’occuper de naissance, d’allaitement et de décongestion d’œdèmes vulvaires ? Même celles qui travaillent ici et n’ont jamais eu d’enfants, sont persuadées maîtriser leur sujet beaucoup mieux qu’un père qui aurait eu toute une marmaille. Elles sont allées à l’école, elles, et ont obtenu brillamment leur diplôme. Alors les hommes, hein ! Exit ! Il y en a bien quelques-uns qui passent, discrètement, furtivement même, qui rendent visite à leur épouse et se font tout petits quand ces dames en blanc viennent dans la chambre dispenser leur savoir. Elles les regardent à peine, ces intrus dans le gynécée pédiatrique, et quand l’un d’eux s’avise de prendre son enfant, voire de lui changer sa couche, elles s’étonnent, s’interrogent, s’exclament, la bouche arrondie, les lèvres pincées, devant ce mâle forcément incapable qui parvient quand même à maîtriser les gestes secrets et codifiés réservés aux femmes.
Mais ici, pas de souci avec le mari. Il est rentré chez lui pour terminer sa nuit, à moins qu’il n’ait appelé quelques copains pour fêter l’événement. Alors, maîtresses dans leur royaume, les femmes en blanc imposent leur loi, en l’occurrence la règle d’or du service : « tu téteras le sein de ta mère ». Le bébé s’épuise. Voilà plus de 36 heures qu’il est né, et il n’a presque rien mangé. Juste subit les séances régulières de torture qui l’étouffent, augmentant toujours plus sa peur viscérale de la mort. Jusqu’à l’apparition de la sage-femme, celle de l’accouchement qui vient faire le tour de ses patientes comme un PDG celui de ses usines. Elle ouvre la porte précédée d’un « qu’est-ce qui se passe ici ? » qui fige instantanément l’infirmière et l’auxiliaire. Seul le bébé hurle encore, soulagé cependant de l’arrêt du combat avec l’énorme téton depuis qu’elles se sont redressées d’un mouvement, au garde-à-vous comme le père aviné. Un peu plus droites pourtant. La sage-femme se fait expliquer la situation, puis s’approche du lit où le bébé respire vite, mais sans pleurer, heureux de cette pause dans la séance de torture destinée à l’empêcher de respirer. Pauvre petit ! Sans ménagement, elle saisit le sein de la mère d’une main, pressurant le téton pour en faire sortir le liquide nourricier sans se soucier du mouvement de recul de la mère surprise par la douleur de la pression. Son autre main empoigne avec fermeté la tête du bébé qu’elle plaque contre le sein, accompagné d’un « alors, on est trop fainéant pour téter ? J’en ai maté des plus récalcitrants mon petit bonhomme ! Il faudra t’y faire ! ». Plus moyen de pleurer. Les minuscules narines sont obstruées par le sein maternel, la bouche entièrement emplie du téton et dans un mouvement de suffocation, le bébé aspire désespérément et absorbe un peu de colostrum. Heureusement ! La sage-femme a pris ce geste pour de la succion. Relâchant sa pression avec un air de triomphe, elle ponctue d’un « et voilà ! Il faut savoir s’y prendre, c’est tout. Les fainéants, il faut les contraindre ». Puis sans un mot pour la mère, elle tourne les talons et poursuit sa visite. Évidemment, le petit garçon relâche aussitôt le téton et, après avoir pris une grande inspiration salvatrice, hurle sa terreur et sa haine dans un cri d’une telle puissance qu’il laisse les trois femmes interdites.