Du sang dans les butterreaux-4

2008 Words
— Il n’est pas dans l’eau depuis longtemps. Regarde, aucune algue, aucune tache sur le dossier. Le fauteuil était à une dizaine de mètres du rivage. Arthur n’avait pas le choix. Il enleva son pantalon et s’avança dans la mer. Un frisson parcourut tout son corps. « À peine dix degrés, pensa-t-il ». Arabelle le regarda progresser lentement jusqu’au fauteuil dont il empoigna le dossier pour le ramener au sec. Cela lui fut pénible. Le poids était conséquent. — Pff ! Je vais choper la crève, gémit-il en revenant. Il s’essuya avec le foulard qu’Arabelle lui tendit. Elle fit le tour du siège, s’accroupit, en souleva l’assise. — C’est un fauteuil pliable, comme ceux utilisés dans les hostos, dit-il et… j’ai un mauvais pressentiment. — Moi aussi. Il n’y a pas trente-six personnes ici à posséder un tel fauteuil. — Peut-être, mais rien ne nous prouve qu’il s’agit du sien. — Si, à cause de ça. Sur l’un des côtés, un autocollant à moitié détaché était encore visible. — C’est quoi ? demanda-t-il. — Merde ! — Quoi ! Qu’est-ce qu’il y a ? Elle resta pensive une seconde. Il se redressa et alla voir de plus près. — C’est… un cheval. Un cavalier, une pièce d’un jeu d’échecs. — Oui, confirma-t-elle. C’est le logo du club d’échecs de Saint-Pierre et tu sais ce que ça signifie. Il inspecta à nouveau l’autocollant, espérant sans y croire qu’il y avait erreur. — Oui, c’est bien celui de Jeanne, la passionnée d’échecs. — Cette chère Jeanne Leguezec. La « mémoire des îles », l’ennemie intime de mon père… Il se remémora les traits de la vieille dame qu’il avait interrogée chez elle, dans sa belle maison à Saint-Pierre. Elle qui l’avait mis sur la piste de la Laura A.Dodds, la goélette échouée qui était à l’origine de toute l’enquête qui l’avait amené dans l’archipel. — Tu es bien certaine que c’est son fauteuil ? Elle confirma de la tête. — Aucun doute possible. Elle ne se déplace que là-dedans et on ne peut pas se méprendre avec cet autocollant. — Mais que fait ce fauteuil ici ? Sais-tu si elle en a un autre ? Un modèle plus léger ? — Non, pas à ma connaissance, mais peut-être en a-t-elle acheté un nouveau depuis peu ? Cela n’explique pas pour autant la présence de celui-ci. Elle ne s’en est pas débarrassée en le balançant à la flotte ! — Non, bien sûr. Il retourna le fauteuil. Il n’y avait aucune trace visible, sinon celles d’une usure régulière. — J’aime pas du tout ça. — Moi non plus dit Arabelle. Oh bon sang Arthur ! Ne me dis pas que nos vacances sont fichues ? Il fit la moue. Que pouvaient-ils faire d’autre sinon avertir les autorités ? — Tout du moins, nous allons devoir attendre la venue des gendarmes et faire une déposition. Ils s’assirent tous deux devant le fauteuil qui gouttait sur le sable. Un objet associé à la maladie, très incongru en ces lieux paradisiaques. Les questionnements commencèrent à fuser. Jeanne avait-elle pu vouloir se baigner ? Non, impossible de le faire seule, pas dans une eau si froide et de plus la nuit dernière. Les bains de minuit en fauteuil roulant quand on a son âge sont peu pratiqués, surtout dans l’archipel. Si Jeanne était dans son fauteuil alors qu’il était dans l’eau et si elle en était tombée pour se noyer, son corps serait venu s’échouer sur la plage. Jamais elle n’aurait pu faire rouler l’objet elle-même dans le sable, certes dur, mais qui nécessitait la poussée d’une autre personne. L’une de ses filles ? — Comment s’appellent-elles déjà ? — Béatrice et Viviane. — Ah oui, Viviane ! soupira Arthur. La pipelette de Saint-Pierre ! Il se leva, prit son smartphone et géolocalisa avec exactitude le lieu de leur trouvaille. Arabelle attendait pour savoir quoi faire. — Regardons s’il y a des traces de roues. Si on en trouve, cela signifiera que Jeanne est venue ici il y a très peu de temps. Ils cerclèrent à partir de l’endroit où ils avaient fait leur découverte, depuis la plage jusque dans les buttereaux, mais ne repérèrent aucune trace. — Bon. Inutile de rester. Tu vas rentrer sur Langlade et moi j’appelle la gendarmerie. Arabelle leva les yeux au ciel. « Pourquoi n’ai-je pas plutôt choisi de passer par l’autre côté ? » — Euh… Et si on disait qu’on s’est baladés sur la dune de l’ouest, qu’on est pas venus par ici, qu’on a pas vu ce fauteuil, que… — Arabelle ! Tu sais bien que c’est impossible. Ne t’inquiète pas, nos vacances ne seront pas gâchées. Et puis, peut-être y a-t-il une explication toute simple ? — Non, et tu n’y crois pas un seul instant. Je te remercie de me rassurer, mais je suis de ton avis. Notre découverte ne laisse rien présager de bon. — Merde ! J’aurais dû écouter Valérie avec plus d’attention. — Valérie ? Sa copine d’échecs ? Je croyais que tu l’avais juste saluée ? — Non. Je ne t’en ai pas parlé, car j’ai pensé qu’elle s’alarmait pour rien, mais maintenant... — Qu’est-ce qu’elle t’a dit ? — Elle m’a fait part de son inquiétude concernant sa copine Jeanne. — Comment ça ? — Elle est restée vague, se contentant de dire qu’elle s’inquiétait pour elle. Je n’y ai pas fait trop attention, mais je lui ai promis d’aller rendre visite à Jeanne pour la rassurer. — Bah ! Ça n’a peut-être rien à voir. Jeanne a pu se plaindre d’avoir mal quelque part. Tu sais, à leur âge, y’a toujours un truc qui déconne. Arthur resta pensif et Arabelle l’embrassa avant de rebrousser chemin vers Langlade. Il était inutile qu’elle restât avec lui. Elle se retourna pour lui faire signe et il répondit à son salut alors qu’il parlait au téléphone. Les vacances avaient pourtant bien commencé, pensa-t-elle. Depuis l’arrivée d’Arthur deux jours auparavant ils n’avaient cessé de prendre du bon temps. La période était propice pour cela. Partout sur l’archipel, on fêtait le bicentenaire du rattachement des îles à la métropole. — Jeanne, tu m’emmerdes ! Une fois de plus ! souffla-t-elle en progressant sur le chemin côtier. 4 Quelques jours plus tôt Arthur s’émerveilla de voir les îles par le hublot. Le temps magnifique sans un seul nuage avait offert ce cadeau. Sur une mer d’un bleu profond, l’archipel de Saint-Pierre et Miquelon se dessinait à la verticale de l’Airbus qui l’emmenait jusqu’à Montréal. Le commandant de bord avait fait l’annonce au micro et quelques passagers prirent des photos en commentant le spectacle. Arthur reconnut l’accent des îles. C’était surtout des étudiants qui revenaient chez eux pour les congés d’été. Il fit lui aussi quelques clichés, s’imagina ouvrir l’une des portes latérales, harnaché d’un parachute en tenant fermement sa valise collée contre lui et sauter pour atterrir pile-poil sur la pelouse du stade de foot de l’A.S.I.A. près de la maison d’Arabelle. Nul doute que bon nombre des natifs des îles devaient fantasmer pareillement, mais il leur faudrait encore plusieurs heures pour rallier l’archipel. D’abord atterrir à Trudeau avant de rebrousser chemin avec l’avion qui les emmènerait jusqu’à Saint-Pierre. À Montréal, la chaleur était accablante. Fort heureusement, il n’y resta qu’une journée, le temps de voir un collègue enquêteur privé, peut-être futur correspondant de la MO.R.S.E. sur place. Il récupéra du décalage horaire puis prit la liaison pour l’archipel et constata avec bonheur qu’à Saint-Pierre, la fraîcheur océanique autorisait le port d’une chemise légère en évitant de suer sang et eau. Il y avait beaucoup de monde à l’aéroport Pointe-Blanche pour accueillir le vol en provenance de Montréal. Il reconnut certains visages, salua quelques personnes côtoyées lors de son enquête passée, discuta une minute avec le gabelou qui lui aussi l’avait reconnu. Il sut que son arrivée sur l’île avait déjà été commentée bien avant que l’avion eût touché la piste. Plusieurs Saint-Pierrais qui attendaient derrière les barrières échangeaient quelques mots en le regardant à la dérobée. Et puis la présence d’Arabelle parmi eux, rayonnante, ne pouvait tromper personne. Il lui sourit en lui faisant un petit signe. Beaucoup de temps avait passé depuis qu’ils s’étaient quittés ici même, et malgré les appels réguliers, les mots échangés, Arthur appréhendait ces retrouvailles. Pourraient-ils renouer une relation qui s’était construite au sein d’une aventure somme toute exceptionnelle ? Ils ne s’étaient pas connus via un site de rencontre ou dans une boîte en dansant jusqu’à l’aube, mais parce qu’Arabelle était la fille d’un homme mêlé à une histoire de meurtre. Les paramètres étaient quelque peu différents… Malgré tout, ils savaient l’un et l’autre qu’un réel attachement les unissait par-delà ces circonstances. Toutefois, Arthur craignait que ce temps de farniente qui s’annonçait délayât cette relation – ils se refusaient tous deux à parler d’amour – dans une coexistence certes agréable, mais dénuée de réelles émotions. Arabelle quant à elle, ne gambergeait pas autant. Elle avait un faible pour Arthur, l’avait eu dès qu’elle l’avait vu dans le café sur la place, et était heureuse de pouvoir l’accueillir chez elle, sur son île, durant ces vacances. Elle le libéra de ses doutes en l’embrassant une fois qu’il eut passé la barrière des douanes. — Promenades, concerts, danses, restos, parties de pêche, et même pelote basque si tu veux ! Arthur lui avait demandé quel programme avait été envisagé pour leurs vacances. — Pour ce qui est de la pelote basque, je te laisse la main, mais dis-moi, on va être crevés ! — Bah ! j’ai aussi prévu des soirées tranquillou, genre allongés à ne rien faire. — Rien du tout ? — Tu penses à quoi ? Scrabble ? Belote ? Tarots ? dit-elle en riant. — Euh, je pensais à d’autres jeux de... société. — Tsss ! Allez viens, je t’emmène à la maison et sur la route, on s’arrêtera pour prendre des places pour Langlade. — On va à Langlade ? — Ben oui. T’as vu le temps ? J’ai des amis qui sont partis en métropole et qui me laissent leur maison. Tu vas voir. Ça sera super ! On y passera deux ou trois jours. OK ? — Génial ! Une heure plus tard, après s’être rasé et changé, il suivit Arabelle jusqu’en centre-ville pour une première immersion dans le Saint-Pierre estival qu’il ne connaissait pas. Partout régnait une animation fébrile et il fut étonné du nombre de touristes. Beaucoup de Canadiens et d’Américains étaient venus spécialement pour la commémoration du bicentenaire du rattachement des îles à la métropole. De plus, un immense paquebot avait accosté au quai du frigo le matin même pour déverser ses croisiéristes le temps d’une visite de quelques heures. Un vaste programme de festivités avait été organisé et tout avait été mis en œuvre afin que cela se déroule au mieux. Dans le port, majestueux et imposants, l’Hermione et le Marité captivaient tous les regards. Et cerise sur le gâteau, seul un léger vent faisait bruisser les drapeaux multicolores hissés aux drisses tandis qu’un soleil étincelant chauffait les ponts au point qu’on les avait recouverts de tauds de coton. Dans le square Joffre, le jardin public protégé par les canons rouillés disposés à l’entrée du port pour défendre jadis l’île des Anglais, ils goûtèrent les nouveaux aménagements refaits depuis peu et qui donnaient au lieu les allures d’un petit Luxembourg si ce n’était la statue à la mémoire des marins disparus en mer. — J’imagine que personne ne l’a jamais vandalisée celle-là ? — Pas à ma connaissance, répondit Arabelle. Pourquoi cette question ? — Parce que je trouve que le sculpteur s’en est déjà chargé. — Au lieu de critiquer, offre-moi plutôt une bière et allons faire un tour. Il détourna son regard de l’île aux Marins, située de l’autre côté du port pour chercher à flanc de montagne derrière lui un minuscule rocher. — J’irais bien revoir le caillou blanc, histoire de grimper dessus pour admirer le panorama. Elle fit la grimace. — Pff ! J’ai pas envie de me taper l’escalade, même si c’est pas haut. T’iras un autre jour, il va pas bouger. Allons plutôt en ville. Ils baguenaudèrent jusque fort tard dans la soirée, Arabelle ne cessant de discuter avec chaque personne rencontrée, ou presque. — Ça me surprendra toujours. Tu connais tout l’monde ! — Bah oui, enfin presque. Tu sais, ici, c’est forcé. — Mais y’en a que tu as ignorés. Des touristes ? — Certains, et puis les autres, c’est comme partout, y’a des inimitiés. — Je vois. Arrivés sur la place Richard Briand, un large espace rectangulaire séparé en son milieu par un fronton basque, ils admirèrent les vaines tentatives des natifs de l’archipel pour battre les champions invités tout spécialement à concourir aux jeux typiques des provinces de l’Euskal Herria. Arthur, poussé par Arabelle et sans doute motivé par diverses boissons ingurgitées dont il ne connaissait pas la composition, prit son tour pour lever une botte de paille qui lui paraissait bien grosse, mais sûrement pleine de vide. Après tout, ça n’était que du foin compressé, et pas une énorme pierre comme celle que le champion non loin d’eux s’amusait à soulever comme Arthur le faisait de son coude. À la première tentative, on le vit s’élever dans les airs, les mains crispées sur la corde qui l’arracha du sol. À la seconde, il essaya vainement de la bloquer, se brûlant les paumes plus sûrement qu’en les plaçant sur une plaque chauffante. Des rires mêlés de chuintements compatissants fusèrent après sa prestation et Arabelle dut courir chez une amie habitant à côté pour soigner son compagnon, cette fois-ci bien dessaoulé. — Super ! Moi qui espérais un massage, pff ! dit-elle. Arthur sourit malgré la souffrance et assura qu’il avait la peau dure. — T’inquiète ! Je vais te faire un bon massage… à la Biafine ! La soirée arrivant, de longues tables furent installées sur la place. On y servit un banquet où la gastronomie basque et les recettes de l’archipel étaient mariées par un chef local pour le bonheur des participants. Le couple prit place sur un banc rugueux avec huit autres convives.
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