— Non… non… c’est pas vrai ! p****n, mais c’est pas vrai !!!!
Il se pencha vers ses lèvres, tâta son pouls, mais il n’y avait aucune erreur possible. Elle était morte elle aussi.
Il resta peut-être deux minutes, à genoux près du corps inerte, ne sachant comment agir. Il ne fallait à aucun prix qu’on ne le trouvât ici. Les corps, il devait faire disparaître les corps. C’était l’urgence. Que pouvait-il bien en faire ? Il était sur une plage, un isthme de plus de dix kilomètres de long, près d’un lieu nommé « le coin du sable ». Derrière la maison se trouvait un marais, celui du Bois Brûlé. Lester les cadavres et les immerger était envisageable, mais avec les chasseurs et les promeneurs cela présentait beaucoup de risques. Il repensa à l’appentis suffisamment grand et gerba tour à tour les corps des deux femmes sur son dos pour aller les déposer là-bas. C’était parfait. Il y avait là tous les outils nécessaires à son travail.
Il referma la porte mal ajustée de l’appentis et inspecta le sol. Celui-ci était constitué de grosses planches goudronnées. Il commença par en disjoindre trois puis avec une grande pelle, creusa le sable dur durant presque deux heures. Jamais il n’avait effectué un travail aussi épuisant. Il était en sueur malgré la fraîcheur. Il s’arrêta de temps à autre pour jeter un œil à l’extérieur et amener le sable extrait au pied d’un proche buttereau. Enfin, après trois heures et demie d’efforts exténuants, il rajusta les planches, recouvrit le sol d’un peu de sable et d’un filet de pêche qui moisissait là depuis des lustres. Jamais on ne découvrirait les corps de Jeanne et Viviane à moins de chercher précisément ici.
— Le fauteuil !!!
Il venait tout à coup d’y repenser. Cela lui était complètement sorti de l’esprit. Il devait absolument le retrouver et…
— Merde ! Qu’est-ce que je vais en faire ?
Il ne s’imagina pas creuser à nouveau pour enterrer l’objet. Trop long, trop difficile. C’était un fauteuil pliable. Il pourrait peut-être l’immerger dans le marais ? Lesté avec une grosse pierre, il ne devrait pas être décelable. Oui, il devait faire ça, et vite. Lorsqu’il ouvrit la porte de l’appentis, il sut que c’était foutu. L’aube était là, les lueurs rosées sur l’horizon laissaient présager une nouvelle journée ensoleillée et chaude. Il n’y avait encore personne, mais il savait que cela n’allait pas durer. Il escalada le plus haut des buttereaux, celui au pied duquel il avait réparti le sable et tenta de discerner le fauteuil, quelque part sur la plage. La luminosité n’était pas encore assez bonne pour qu’il pût bien voir le paysage. Il redescendit en vitesse la butte et courut vers la plage, vers l’endroit où Jeanne avait été retrouvée morte, mais le fauteuil avait disparu. Aucune trace de lui. C’était incompréhensible. Pourtant, les traces des roues et de pas étaient visibles encore de-ci de-là. Mieux valait les effacer avant toute chose, ce qu’il fit avec un branchage.
À l’endroit où les traces s’évanouissaient, le terrain fait de sable dur descendait en pente très douce vers la grève. Il pensa que peut-être le fauteuil avait roulé vers les vagues et s’apprêta à aller jeter un œil, mais sur la droite il entendit les bribes d’une conversation. Un couple arrivait depuis le « coin du sable ». Avec son tee-shirt blanc, il était repérable à cent mètres. Plaqué contre le sol, il rampa rapidement derrière un vieux tronc échoué là.
— Merde !
Il s’arc-bouta du mieux qu’il put et courut en retraite. Les promeneurs ne semblaient pas l’avoir remarqué. Arrivé à la maison, il vérifia au passage avant d’y pénétrer qu’il n’avait rien laissé à l’extérieur qui fût susceptible de trahir sa présence et referma la porte derrière lui. Il faisait jour à présent et par la fenêtre sale de la pièce, il vit un homme brun d’une quarantaine d’années, de taille moyenne avec une épaisse chevelure balayée par le vent. L’homme enlaçait une jeune femme aux longs cheveux auburn. Celle-ci souriait, ses yeux clairs étaient animés d’une émotion toute juvénile, comme un gosse découvrant ses cadeaux au pied du sapin. Un couple d’amoureux en balade très certainement. Pourtant, il lui semblait avoir déjà vu cet homme quelque part. Une ressemblance avec quelqu’un de sa connaissance sans doute.
Merde ! Ne pouvaient-ils pas faire la grasse matinée ? Ils devaient être en vacances ces deux-là ! La poisse semblait engluer Jules dans une succession de déconvenues. Maintenant, plus personne ne pouvait lui révéler où se trouvait l’argent. Il essaya de réfléchir. Il avait fouillé minutieusement l’étage. Restait le rez-de-chaussée. La raison lui commandait de foutre le camp d’ici au plus tôt, mais il ne voulait pas s’avouer vaincu. Il n’avait pas fait tout ce chemin depuis Paris, peut-être sacrifié tout son avenir pour échouer si près du but. Non, il fallait qu’il fouille cette p****n de baraque !
Il attendit que le couple se fût éloigné vers Miquelon pour se remettre au travail.
Dehors, le calme et la sérénité inondèrent à nouveau la dune comme au premier jour de l’humanité.
3
— Ça va ? Pas trop fatigué ?
— Non, pas du tout. J’ai du mal à imaginer que la dernière fois que nous sommes venus ici, on n’y voyait pas à dix mètres à cause du poudrin !
Elle l’invita à escalader l’un des deux tétons de la mère Dibarboure. Les monticules de sable ressemblaient davantage à deux tas informes, recouverts d’une croûte herbeuse se détachant par plaques épaisses, plutôt qu’à la poitrine altière d’une fermière à laquelle on aurait jadis voulu rendre hommage.
Arthur Bony s’assit au sommet de la butte. Arabelle vint se blottir entre ses jambes. Malgré le vent doux qui faisait rouler les grains de sable jusqu’en bas de la pente, il sentit son parfum et dégagea son cou des mèches auburn pour y déposer un b****r.
— J’adore ! dit-il.
— Quoi donc ?
— Ce silence, le vent, cet air iodé qu’on ne respire qu’ici, cette solitude qui est un luxe maintenant, tout quoi !
— Tu me comptes dans le lot alors ?
— Yep ! Ton parfum, tes grains de beauté, tes yeux verts, tes longues jambes, tes...
— OK, OK, je sais comment je suis !
Elle sourit en inspirant une grande bouffée d’air frais. Il faisait bon et ils avaient presque chaud. Langlade était magnifique sous le soleil d’août et la luminosité intense sur le bleu maritime imposait le port de lunettes teintées. Ils étaient partis depuis bientôt deux heures, avant même le début de l’aube, en route pour aller à Miquelon et pleinement profiter de la belle journée qui s’annonçait. Ils avaient cheminé le long de la côte depuis l’anse du Gouvernement jusqu’à la dune de l’est où ils avaient pris pied sur l’isthme. Ils étaient en vacances et heureux d’être ensemble. Arabelle avait réussi à convaincre Arthur de venir la rejoindre sur l’archipel. Il connaissait les îles pour y avoir mené une enquête et c’est à cette occasion qu’ils s’étaient rencontrés. Il n’avait alors pas pu goûter aux charmes du caillou et en apprécier tous les attraits. Arabelle qui y vivait à l’année se faisait aujourd’hui une joie de les lui faire découvrir. Il connaissait Saint-Pierre dans le froid, sous la neige, dans le poudrin et la tourmente. C’était parfois impressionnant, magnifique, féérique, mais ô combien difficile et épuisant lorsque les jours blancs se succédaient dans une torpeur glaçante.
— Tu connais les îles en hiver, viens les apprécier cet été ! lui avait-elle dit.
La Mondiale de Recherches, Sécurité et Enquêtes qui l’employait pouvait se passer de ses services durant quelque temps. Rosamund Dalloway l’avait assuré qu’elle était apte à le remplacer sans problème. Cela avait quelque peu froissé son ego, mais Arthur connaissait les talents de la directrice charismatique de l’agence. Après tout, c’était elle qui avait fait de lui le meilleur enquêteur de la MO.R.S.E.
— Que préfères-tu ? On remonte l’isthme par la dune de l’est ? Promenade agréable, sans beaucoup de vent et mer calme ou bien on peut passer par la dune de l’ouest.
Au plus loin que pouvait porter son regard, il n’y avait aucune trace de vie sur toute la longueur de la plage ou parmi les buttereaux.
— Ce que je préfère ? J’avoue ne pas savoir entre…
Il dégrafa les quatre gros boutons dans le dos de son chemisier.
— Tes épaules…
Ses mains caressèrent la peau blanche tout à coup dénudée. Des grains de sable qui voletaient roulèrent sous ses doigts. Il défit du premier coup l’attache du soutien-gorge et en fut étonné.
— Bravo ! dit-elle.
Ses mains vinrent alors se glisser sous sa poitrine et elle s’appuya davantage contre lui. Le chandail qu’elle avait enfilé en partant était étendu sur le monticule. Il l’invita à s’allonger dessus en l’embrassant, mais elle se redressa, jeta rapidement un coup d’œil aux alentours et ôta son jean. Il admira son corps parfaitement dessiné à ses yeux. Des jambes un peu trop fines, mais musclées, des hanches larges qui soulignaient une taille qu’il avait toujours envie d’enserrer, des seins bien tenus et portant haut.
— Euh… si on allait dans le creux de la butte ?
Arthur sourit. Si lui n’en avait rien à fiche d’être vu ici, il savait qu’Arabelle, en dehors même d’une certaine pruderie, se devait de ne pas se faire remarquer ainsi. Sur une si petite île, on vous bâtissait vite une réputation. Ils roulèrent plus qu’ils ne descendirent dans l’ovale du buttereau, hamac naturel de sable fin planté de hauts brins d’herbe. Ils avaient déjà fait l’amour très tôt dans la nuit, se réveillant tous deux comme mus par le désir partagé. Cela avait été doux, lent, presque paresseux et ils s’étaient rendormis immédiatement ensuite. Ce matin, il était plus ardent, elle était plus émoustillée. La peur d’être surpris était moins forte que l’attrait d’un plaisir rendu ainsi décuplé.
Ils s’écroulèrent l’un contre l’autre après l’amour, leurs corps en sueur encroûtés d’une légère gangue sableuse.
Elle commença à rire, doucement, la tête reposant sur l’avant-bras d’Arthur.
— Qu’y a-t-il ?
— Je me disais que la mère Dibarboure, si elle nous voit de là-haut, doit être rudement contente du spectacle que nous venons de lui offrir. C’est le lieu idéal, non ?
Il rit à son tour.
— Nous reste plus qu’à faire ça dans tous les autres endroits « privilégiés » de l’archipel.
— Yes ! Y’a les tétons des fourches. On pourrait aussi aller à… la plaine des Gaules, sur le chemin des cochons, sans compter l’île aux moules dans le port de Saint-Pierre ! Ha ! Ha !
— Eh ben, j’ai intérêt à tenir la distance ! Et si pour le moment on continuait notre balade sur la dune ?
Il se redressa, tentant de s’épousseter avec le chandail d’Arabelle.
— J’ai bien envie de tranquillité encore ce matin, dit-il. Je te propose de passer à l’est jusqu’au milieu de l’isthme et de poursuivre par l’ouest, comme ça, je pourrais peut-être dénicher de beaux bois flottés voire même un petit trésor suite à un naufrage ! Ha ! Ha !
Elle le regarda en pinçant les lèvres.
— Ne parle pas de malheur, mais je ne désespère pas de retrouver trace de celui des Mollies{1}, crois-moi !
— Oui, je sais que tu ne laisseras pas tomber, mais tout de même, que ça ne devienne pas une obsession ! Allez, on y va !
Ils arrivèrent sur la plage. La marée était haute et les vagues venaient mourir paresseusement à leurs pieds. Au loin, des petits oiseaux couraient sur le sable humide. Arthur avait enlevé ses chaussures et recula lorsque l’eau lui lécha un orteil.
— Ah oui, quand même ! Euh… je ne vais pas piquer une tête en tout cas.
— Peuh ! T’es qu’une poule mouillée ! Moi qui pensais que tu n’avais peur de rien. Enfin quoi, elle est bonne ! Elle doit être au moins à quinze degrés.
Il sourit en la regardant rouler le bas de son pantalon et tester la fraîcheur océane.
— Je dirais même seize degrés ! J’ai bien envie de faire quelques brasses.
— Ben voyons ! Si tu regardes autour de nous, tu verras qu’il n’y a personne, ni sur la plage, ni surtout dans l’eau. Je crois qu’il n’y a qu’un phoque ou je ne sais quel autre animal qui peut prendre plaisir à se baigner, dit-il en désignant une forme noirâtre émergée un peu plus loin près du rivage.
Elle mit sa main en visière, tout comme lui.
— Mmmh, ça n’a pas l’air d’être un phoque. Ça ne bouge pas d’un poil.
— Un touriste hawaïen suicidaire ?
— C’est malin !
— Un rocher peut-être ? Une barque échouée ?
— Non, je connais la dune. Il n’y a aucun rocher ici et une barque bougerait un minimum avec le ressac. C’est bizarre. Viens, allons voir, dit-elle en le prenant par la main.
— Si c’est une goélette qui a fait naufrage, je ne veux rien savoir ! Je fais demi-tour aussitôt que tu auras l’âge du capitaine. Ha ! Ha !
— Idiot !
Elle souriait, mais plus ils avançaient, plus elle sentait que la chose à demi-immergée n’avait rien à voir avec les découvertes habituelles qu’on faisait de l’autre côté de l’isthme, sur la dune de l’ouest balayée par les vents et encombrée d’une multitude de bois morts et autres objets perdus ou jetés en mer. La surprise s’imprima sur leurs traits quand ils se rapprochèrent, puis l’inquiétude fut perceptible dans la voix d’Arabelle.
— C’est un fauteuil roulant !
Arthur constata qu’elle avait raison. On ne pouvait pas se tromper. Le dossier qui dépassait de la surface de l’eau possédait deux poignées à angle droit. Que faisait ce fauteuil ici ? Il n’imagina pas qu’un objet de cette taille ait pu tomber à la mer lors d’une traversée. Il aurait coulé à pic. Ou bien, aurait-il pu être amené par la marée jusqu’à la plage ? Arabelle répondit à sa question silencieuse.