Du sang dans les butterreaux-2

2001 Words
— Arrête ! Arrête ! Faut aller à droite, vers Langlade ! Viviane se retournait souvent, imaginant l’homme courant derrière elles. Elle n’entendit pas les ordres de sa mère et poursuivit sa folle cavalcade. — Viviane ! Arrête ! Le fauteuil s’immobilisa enfin. Mais Viviane continuait d’ahaner, arc-boutée sur les poignées pour tenter de le faire bouger. — ARRÊTE ! Elle cessa ses efforts et s’effondra sur les genoux. Le fauteuil ne pouvait plus avancer. Il était à présent enfoncé dans le sable fin de la dune de l’est. À travers l’essoufflement de sa fille, Jeanne entendit la lente agonie des vagues sur la plage proche. — On doit aller vers Langlade. Vite, aide-moi. Tu vas dégager le fauteuil. Elle essaya de ne pas crier afin de ne pas ajouter du stress. Sous ses directives, Viviane assit sa mère sur le sable et remit le fauteuil sur un sol plus dur, mais il lui fallut ensuite porter Jeanne sur son dos pour la ramener. — Allez, courage ! On va y arriver. Viviane ne voyait rien. Elle ployait sous la charge, les pleurs lui montèrent à nouveau aux yeux et elle s’écroula dans le sable. Jeanne roula sur le côté. Au loin, le faisceau lumineux de la torche était visible de temps à autre à travers la fenêtre du premier étage. — Courage ma chérie. On va y arriver. Allez ! Mais Viviane n’en pouvait plus. Elle pleurait, hoquetait, était en proie à une véritable crise de nerfs. Sa mère tenta de se relever en prenant appui sur les bras, mais cela lui fut impossible. Elle rampa pourtant jusqu’à sa fille à qui elle flanqua une formidable gifle. Viviane hoqueta de plus belle, puis se calma. Jeanne la prit dans ses bras et doucement lui caressa les cheveux. Après quelques minutes, elle encouragea sa fille à recommencer. Viviane, sa mère sur son dos, se redressa très péniblement et entreprit de rejoindre le fauteuil qu’elle pensait être à quelques mètres, mais elle ne le trouva pas. Jeanne lui dit qu’elle s’était trompée, qu’elle se dirigeait vers la plage. — Mais je suis sûre qu’il est là, tout près ! — Non, il doit être plus loin, vers la maison. Elle était exténuée, elle n’en pouvait plus. Elle buta sur un bois mort et tomba lourdement. Jeanne n’eut pas le temps de se protéger. Sa tête heurta un gros rocher. — Maman ? Maman ? Tu n’as rien ? Jeanne ne répondait pas. Viviane délaissa la maison qui semblait lui cligner de l’œil quand le faisceau lumineux apparaissait à la fenêtre. Elle avait mal, s’étant affalée sur un bois flottant pointu. Un peu de sang mélangé au sable poissait sa main. Elle s’essuya sur sa jupe ample et appela à nouveau sa mère. Seul, l’océan tout près vint répondre dans le long chuintement d’une vague roulant sur la grève. L’obscurité était quasi totale. Elle reconnut à tâtons la chaussure de Jeanne. — Maman ! Tu vas bien ? Pardon, pardon, je vais te porter. Elle prit le bras gauche, le passa autour de ses épaules, mais c’était un poids mort. Elle ne put installer sa mère sur son dos. Le corps glissait, semblait peser deux fois son poids. Ivre de fatigue, Viviane laissa choir son fardeau et caressa le visage de Jeanne comme le fait un aveugle. Elle sentit le liquide tiède qui maculait les cheveux, les joues et le cou. — Mon Dieu ! Tu es blessée ? Elle posa doucement l’extrémité de ses doigts sur la tête de sa mère, chercha la blessure et poussa un cri horrible. Une dépression sur le côté du crâne était amollie de chair, de cheveux et d’esquilles d’os mêlés. Le sang poisseux collait aux doigts. Viviane, immobile quelques courts instants se pencha ensuite au jugé vers les lèvres de Jeanne et y plaqua son oreille. Nul bruit, nul souffle. Jeanne était morte. 2 C’était loin d’être immense ! Alors pourquoi ne trouvait-il rien ? Il avait fouillé très minutieusement le bureau et la chambre, avait viré tout ce qu’il y avait dans les placards, vérifié qu’ils n’avaient pas de double fond, sondé les murs et le plancher, soulevé et retourné chaque meuble. Il avait seulement mis à jour une pièce de deux francs de l’archipel datant de 1948, coincée entre deux lattes. En l’extirpant, il avait déchiré le gant en latex de sa main droite. Heureusement, il en avait prévu d’autres, ne voulant laisser aucune trace. De même, il avait pris soin de nouer son capuchon et de porter un masque en papier. Tout à son travail, il avait délaissé la surveillance des deux femmes au rez-de-chaussée. Elles étaient attachées l’une à l’autre, il n’y avait rien à craindre. Pourtant, alors qu’il faisait une pause, balayant avec sa lampe chaque paroi de la chambre dans laquelle il se trouvait, il réalisa qu’il n’entendait aucun bruit, même pas les pleurs étouffés de Viviane qui avait dû être une fontaine dans une autre vie. Il fronça les sourcils et dévala les marches. — p****n ! Mais c’est pas vrai !! Aucune cache possible dans la petite cuisine et le fauteuil avait disparu de la pièce principale. Elles étaient donc à l’extérieur. Il lui fallait leur courir après. L’examen du rez-de-chaussée attendra, mais en ouvrant la porte il se jura qu’elles allaient parler. Ras-le-bol de bosser. Il en avait plus que marre de se démener comme un dingue. Tant pis pour elles. Quelques bonnes baffes à travers la gueule ! Voilà ce qu’elles méritaient ! La nuit était opaque et bien sûr, aucun réverbère à la ronde. Langlade était une île seulement habitée l’été par les vacanciers et là où se trouvait la maison de Jeanne, on n’était pas dérangé par les voisins. Située à l’extrémité sud de l’isthme de douze kilomètres reliant Miquelon à Langlade, la villa était posée sur une terre sablonneuse, un peu à l’écart du chemin. Protégée à l’arrière des vents d’ouest par les buttereaux, des petites collines de sable fixé par la végétation, elle offrait un panorama magnifique sur la dune s’étendant à l’est entre les deux îles. La nature était encore ici préservée. Tout ce qu’il distinguait, là-bas en face de lui, était la surface plane où miroitaient quelques fragments de lune échappés de l’étreinte nuageuse. À gauche s’en allait le chemin vers Miquelon. À droite, celui menant à Langlade vers les premières maisons. Sans nul doute, était-ce par là qu’elles avaient fui. Il imagina Viviane poussant le fauteuil de sa mère dans l’obscurité, sur ce terrain irrégulier, parfois caillouteux, parfois sablonneux. Un vrai parcours du combattant. Il les aurait vite rattrapées. La torche comme une canne blanche en arc de cercle devant lui, il commença à chercher les deux fugitives, mais après cinq minutes et sans aucune trace de pas ni de roues, il jugea qu’elles avaient dû prendre une autre direction. Par Miquelon ? C’était idiot et beaucoup trop long pour espérer le moindre secours. Il ne connaissait pas les lieux, mais savait qu’il n’y avait aucune maison sur l’isthme entre les deux grandes îles. Peut-être des caravanes ? Des camping-cars ? Oui, peut-être, mais il préféra penser qu’elles avaient dû contourner la maison pour aller vers les bâtiments à quelques centaines de mètres. Une herbe rase et malingre couvrait l’ensemble du terrain et aucune trace du passage d’un fauteuil roulant n’était décelable dans cette direction. Il revint vers la maison qu’il distinguait à peine, préférant éteindre sa lampe torche par souci de discrétion. Comme il ne trouvait aucune empreinte de roues, il imagina un scénario de fuite plausible. Viviane était une femme assez grande, assez forte, qui pouvait s’encombrer du poids d’une adulte pour parcourir quelques mètres. Il en était certain, mais Jeanne était handicapée. La charger sur son dos et partir à l’aveuglette, même sur un terrain qu’elles devaient bien connaître, était une entreprise difficilement réalisable. Et puis, il aurait retrouvé le fauteuil laissé à l’abandon, à l’intérieur ou devant la maison. Elles n’avaient pas dû aller loin de toute façon. La nuit avait bien avancé et il devait à présent se dépêcher. Qu’allait-il faire d’elles après qu’elles lui auraient dit où se trouvait le magot ? Cela restait un problème. Il n’avait pas vraiment imaginé un plan de fuite. Étranger sur cet archipel, il n’avait pu appréhender les possibilités qui s’offriraient à lui pour un retour sans risques en métropole. Il se rendait à présent compte des lacunes de son entreprise. Il aurait dû mieux penser tout cela, c’était une grosse erreur. Un grain de sable et hop ! C’était voué à l’échec. Et maintenant, ce n’était pas un petit grain de sable qui grippait son plan, mais une plage immense où, quelque part, se trouvaient deux femmes apeurées qu’il devait à tout prix retrouver en urgence. Les effluves iodés amenés par des vents d’est étaient très prégnants. S’y mêlait une odeur marine inconnue de lui, un mélange de varech et d’herbes coupées. Il renifla plusieurs fois comme un pisteur indien, imaginant que le lourd parfum porté par la vieille dame caresserait par chance ses narines dans le vent. Il ralluma sa lampe et balaya de gauche à droite devant lui, sans résultat. — Merde ! Furieux, il se dirigea vers la grève, s’arrêtant par moments pour mieux éclairer une trace. Trois minutes plus tard, deux lignes parallèles s’inscrivirent dans le sable dur. Il suivit celles-ci, mais bientôt elles disparurent. Aucune respiration bruyante, nul cri ou pleur n’était audible. Seuls le chuintement du vent dans les hautes herbes sur les buttereaux et le roulement des vagues sur la plage occupaient l’espace. Il continua à pas prudents et soudain le rayon sectionna une jambe en travers du chemin. Il reconnut le pantalon noir de Jeanne. Elle reposait allongée de tout son long. Il s’agenouilla et éclaira le corps. Le crâne était enfoncé, du sang avait coulé sur sa joue et dans le cou. Incroyable ! Elle était morte, ça ne faisait aucun doute. Le rocher tout proche était éclaboussé de sang. Elle avait dû tomber du fauteuil et basculer la tête la première. Ce devait être l’explication. Mais où était le fauteuil ? Et Viviane ? Les traces de pas se dirigeaient vers Langlade. Il imagina la panique et la peur et sut qu’il devait se hâter. Dans cet état, Viviane pouvait devenir folle, crier, alerter toute l’île, même si pour l’heure et à cet endroit, nul ne pouvait l’entendre. Il courut le plus rapidement possible en suivant les traces avec le faisceau de la torche, à demi penché. Est-ce que la fille avait été mise dans la confidence par la vieille maintenant que celle-ci était ad patres ? Pourrait-elle lui indiquer la cache ? Ce décès le contrariait beaucoup et il avait hâte de remettre la main sur Viviane. Il la trouva recroquevillée au pied d’un buttereau, les yeux hagards, prise de tremblements comme en proie à une crise d’épilepsie. Souffrait-elle de cette maladie ? Il tenta de la calmer, mais elle hurla comme une damnée. Il jeta la torche de côté pour lui bloquer bras et jambes. Le faisceau silhouetta les deux corps sur le sable du buttereau. Il lâcha un bras pour plaquer sa main sur la gorge d’où s’échappaient des cris perçants. — Ferme là ! Tais-toi nom de Dieu ! Mais la fille de Jeanne se trémoussait comme une damnée et il se résolut à lui administrer un aller-retour qui laissa une grande marque rouge sur la joue. Profitant de la surprise, il la bâillonna avec son mouchoir puis la remit debout et la poussa sur le chemin de la maison. Viviane butait à chaque pas et bizarrement ne cherchait même pas à enlever le bâillon. Jules la tenait fermement par le bras et marchait un peu en avant, la torche ouvrant le chemin. Soudain, la tête de Jeanne apparut à leurs pieds. Viviane arracha le mouchoir et partit en courant à la grande surprise de Jules. — Pu… Il la poursuivit, se cassa la figure, se releva pour la rattraper et la plaquer contre le sable humide et dur. Ils étaient tout près de l’eau. Viviane hurlait toujours et ses cris résonnaient autant que ceux des mouettes durant le jour. Il fallait qu’elle se taise. Il sentit une branche, un bois mort, près du corps et asséna un coup v*****t. Les cris cessèrent. — C’est bon ? Tu t’es calmée ? Mais elle voulut se redresser pour s’enfuir à nouveau. — TU ME FAIS CHIIIER ! hurla-t-il. Il était en sueur, fatigué, ulcéré. Viviane ne criait plus à présent. La bouche grande ouverte, elle cherchait désespérément de l’air. Jules, à califourchon sur elle, l’étranglait de toutes ses forces tout en lui tapant la tête contre le sable dur. Les ongles de Viviane tentèrent un moment de griffer le visage furieux de l’homme, mais très vite ses bras retombèrent sur le sol, les borborygmes de suffocation cessèrent et ses yeux s’immobilisèrent dans un dernier regard perdu dans les étoiles. La respiration saccadée de Jules se calma après quelques instants et il tâtonna pour retrouver la lampe qui s’était éteinte. Viviane ne bougeait plus. Il prit conscience de ce qu’il avait fait. Il ne pouvait y croire.
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