Du sang dans les butterreaux-1

2048 Words
Du sang dans les butterreaux Roman policier ISBN : 978-2-35962-902-6 Collection Rouge : 2108-6273 Dépôt légal fevrier 2017 Photo de couverture Patrick Derible © couverture Ex Aequo © 2016 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite. Éditions Ex Aequo 6 rue des Sybilles 88370 Plombières les bains www.editions-exaequo.fr Mille mercis à mes sœurs et à Isabelle Grimbert pour la correction, ainsi qu’à Pascal Carrère, Roland Chatel et Philippe Paturel et Patrick Derible. 1 Il avait endossé un nouveau costume. Une panoplie qui l’effrayait un peu, car il y avait pris ses aises. Il espérait s’en débarrasser rapidement, sitôt que sa prestation prendrait fin. Parce que ce n’était que ça. Un simple rôle, mais dans lequel il excellait. Il n’aurait pas cru pouvoir si bien l’interpréter. Devenir un tortionnaire, un horrible personnage, un pourri. Il se demanda s’il avait des prédispositions. Bien sûr, son passé de délinquant, son métier atypique, sa vie artistique encourageaient cela, mais à ce point quand même… Et puis, il avait peur maintenant. Peur comme les deux femmes terrorisées devant lui. Il était effrayé, car il prenait goût à ce qu’il faisait. « Pourrai-je redevenir moi-même ? Enlever ce masque de cinglé, une fois tout ça fini ? Bon sang ! Ce n’est qu’un rôle ! Pourquoi ne coopèrent-elles pas ? Merde ! Elles n’ont qu’à me dire où il est et ça en sera terminé ! C’est à cause d’elles que je dois faire ça, oui, à cause d’elles !! » Vraiment ? Une petite voix dans son crâne apporta un peu plus de trouble. Il s’inquiéta à nouveau, puis il se détacha de son humanité comme un serpent de son ancienne peau. Rien ne peut être accompli sans combattre sur cette p****n de Terre ! Les circonstances exigent qu’il en soit ainsi. S’il devait les tuer, il les tuerait. Après tout, elle est vieille, elle a fait son temps et sa fille n’est que son double en un peu plus jeune, une future vieille peau, une emmerdeuse comme elle. Qu’est-ce que ça changerait si elles disparaissaient ? Rien, juste deux pauvres vies inutiles qu’on oublierait immédiatement, pfuitt ! Il vérifia qu’il avait bien fermé la porte à clef puis alluma la lampe torche. Le puissant faisceau agressa les yeux de Jeanne. — Vous mentez ! Aveuglée, elle détourna la tête en levant sa main. — Vous croyez que j’ai fait tout ce chemin pour visiter ces putains d’îles ? Vous allez me dire où est le pognon et je vous jure que vous cracherez le morceau ! Viviane était paniquée. Jeanne tentait de ne pas se laisser emporter par la vague d’angoisse et rassurait sa fille du mieux qu’elle le pouvait. Celle-ci pleurait en manquant s’étouffer tant ses nerfs étaient soumis à rude épreuve. — Mais… mais puisque maman vous dit que… qu’il n’y a rien ! dit-elle dans un sanglot. — TA GUEULE ! hurla Jules en la menaçant avec la lampe à accus. Jeanne leva les bras vers lui, l’implorant de se calmer. — Arrêtez ! Assez ! Je… je vous jure que c’est vrai. Je vous le dirais sinon, je vous le jure !! Cela ne le convainquit nullement. Il ne savait pourtant pas comment les forcer à avouer. Elles étaient à sa merci, mais il ne pouvait se résoudre à les frapper, à les faire souffrir dans leur chair. Cela lui était difficile et il s’en voulut. On ne s’improvise pas bourreau. Déjà, il n’avait pas le physique. Le sien était du genre gringalet androgyne, ce qui lui avait bien servi jusqu’à présent. Il en vivait, mais à cet instant précis, il aurait préféré avoir la carrure du bahut normand qui trônait dans la pièce et la folie d’Hannibal Lecter pour glacer le sang de ses victimes. Que pouvait-il tenter et où devait-il chercher ? La maison de villégiature comportait une chambre et un bureau servant de grenier. Le rez-de-chaussée proposait une petite cuisine, un grand espace qui faisait salon-salle à manger et un coin toilette. Un angle avait été aménagé pour y mettre le lit de Jeanne dont le handicap lui interdisait l’accès à l’étage. Un appentis attenant à la bicoque accueillait les bouteilles de gaz pour l’été et divers objets plus ou moins abandonnés. Bien sûr, de multiples caches étaient possibles sur le grand terrain où la maison était posée, presque sur la dune, comme un poste d’octroi sur la route de Miquelon. Mais il pensa que c’était à l’intérieur même que se trouvait ce qu’il cherchait. Là-haut, sûrement, dans un endroit secret. Ces vieilles maisons de bois pouvaient aisément être modifiées. Oui, ça devait certainement être là. Il prit un cutter et s’approcha tout près du visage de Jeanne, qui recula, effrayée. La lame caressa la joue flétrie. — Si le magot n’est pas à Saint-Pierre, c’est que vous l’avez planqué ici. La vieille, bloquée sur son fauteuil roulant, tenta de résister à la panique qui la gagnait. — Tu ne veux pas m’le dire ? Et si je te faisais quelques rides supplémentaires, hein ? L’extrémité pointue s’abaissa soudain, déchira l’étoffe du pantalon sur la cuisse et entailla la chair flasque. Viviane, prostrée dans un coin, hurla. Il se retourna vivement vers elle. — Ah ! T’en veux aussi ? T’en veux ? — Laissez là, sanglota Jeanne. Elle… elle ne sait rien. — OK, mais toi tu sais, hein ? Te lacérer les jambes ne servirait à rien, mais ta chère fille, hmm ? Je suis sûr qu’elle a de belles guiboles sous sa jupe. On va voir ça tout d’suite. Il s’approcha de Viviane, le cutter à la main et voulut retrousser sa jupe. La fille de Jeanne hurla de plus belle et courut vers le lit dans le coin de la pièce. Sa mère, terrorisée sur son fauteuil essaya de venir vers lui pour défendre sa fille, mais il la bloqua en riant. — Ttt ! Ttt ! Je te conseille de calmer ta fille sinon je pourrais lui trancher la langue. Elle commence à m’emmerder à gueuler comme ça. Jeanne manœuvra son fauteuil jusqu’au lit et prit Viviane par les épaules. Celle-ci hoquetait, en pleurs, presque hystérique. Cependant Jules se questionnait. Il sentait bien qu’il n’avait pas le courage de les martyriser davantage. Il inspecta la grande pièce d’un regard circulaire. « Peu de chance que ça soit ici », pensa-t-il. — Vous savez quoi ? Je vous laisse réfléchir un moment. Je vais monter à l’étage et commencer à retourner cette p****n de baraque. Si en redescendant, je n’ai rien trouvé, je vous jure que je tue l’hystérique avant de foutre le feu à c’taudis. Compris ? Jeanne ne répondit rien. Elle le regarda avec colère et appréhension. Il soutint son regard plusieurs secondes. Les cheveux ras, presque chauve, son visage anguleux au menton en triangle conservait malgré tout une certaine douceur dont Jeanne ne sut si elle était réellement un trait de sa personnalité ou une simple particularité physique. De face, les yeux noirs avaient parfois le regard d’un fou et contrebalançaient l’allure juvénile d’un homme qui s’entretenait. De profil, son nez de statue grecque suivait le même angle que le front large et vierge de toute ride. Le jour touchait à sa fin et bientôt les ténèbres seraient là. Il n’y avait pas l’électricité, mais Jules s’en moquait. La grosse lampe éclairait parfaitement et il y en avait d’autres à cellules photovoltaïques qui regorgeaient d’énergie après une journée durant laquelle le soleil avait brillé comme jamais. Viviane tenait fermement la main de sa mère qui regardait Jules. Celle-ci espérait que sa fille se calmerait rapidement, qu’elle puisse peut-être tenter quelque chose pour mettre fin à ce cauchemar. Depuis que l’homme avait fait irruption chez elles, beaucoup de certitudes avaient volé en éclats. La seule chose qui avait apaisé le cœur de Jeanne était que Jules avait donné réponse aux questions qu’elle s’était posées quand elle avait ressenti ce choc au Zaspiak-bat. Elle avait d’abord cru qu’il s’agissait d’une ressemblance extraordinaire. Le sosie d’un homme dont sa mémoire avait gardé pour toujours l’image des traits délicats, la douceur de la voix et l’incroyable profondeur du regard. Bien sûr, ce ne pouvait pas être lui. Celui qui peuplait ses souvenirs devait être très vieux aujourd’hui, avoir son âge en fait… ou bien il était mort, mais ô combien cette personne qui regardait d’un air absent les pelotaris lui ressemblait. Elle avait croisé son regard et en était restée pétrifiée de saisissement. Le doux nuage amoureux qui depuis presque soixante ans flottait plus ou moins densément dans son cœur abattit ses souvenirs en une pluie pénétrante. Elle n’aurait jamais pensé pouvoir retrouver en une seule seconde l’intensité d’un amour si ancien, disparu à jamais, enfin le croyait-elle. Mais tout lui revint en une bourrasque d’émotions qui la laissa pantoise. La silhouette s’était évanouie dans la foule quelques secondes plus tard et son amie Valérie lui avait demandé ce qui se passait. Elle était restée muette. Elle devait partir, elle ne voulait pas montrer cette faiblesse qu’on ne lui connaissait pas. À cause de cette apparition… Maintenant, en regardant Jules, elle ne pensait plus à son amour perdu. Elle craignait pour elle, pour sa fille Viviane, car cet homme était fou. Il devait l’être pour croire qu’elle ne lui disait pas la vérité. Tout lui prouvait le contraire, mais il ne voulait pas entendre raison, il s’accrochait à son délire. Elle avait peur, mais restait fascinée. Elle ne savait plus dissocier la réalité de ses fantasmes. Elle était troublée par ces yeux noirs qui ressemblaient tant à ceux dans lesquels les siens s’étaient noyés il y avait si longtemps, par cette démarche qu’elle avait presque oubliée, par ces intonations qui semblaient surgir par-delà le passé. Mais ce n’était pas Aurélien. C’était un jeune homme au cerveau malade, un monstre. — Je vais vous attacher pendant que je fouille cette baraque. De son pied il amena une chaise qu’il adossa au fauteuil de Jeanne puis y assit de force Viviane qui sanglotait. Elles étaient collées dos à dos et il lui fut facile de les lier avec du cordage trouvé dans l’appentis. Jeanne gémit lorsqu’il serra la corde autour de son buste et sa fille pleura de plus belle. Bien qu’il ne craignît pas qu’on pût entendre quoi que ce fût, il bâillonna ses victimes. Jeanne faisait face à la grande fenêtre qui donnait sur la dune. Viviane, la tête baissée, pleurait. L’homme disparut en haut des marches. Jeanne savait que sa fille était incapable de la moindre réaction, sinon celle de s’écrouler, et elle devait donc tenter quelque chose. Il les avait entravées dos à dos, de sorte qu’en bougeant le buste plusieurs fois d’avant en arrière, Jeanne réussit à assouplir un peu l’étreinte. Viviane gémit quand elle sentit la corde l’oppresser, mais elle comprit que sa mère essayait de se libérer. Leur tortionnaire était absent de la pièce, la menace semblait s’éloigner et cela lui redonna un soupçon de courage. Elle renifla à travers la serviette qui la bâillonnait et fit des torsions avec le haut du corps. Jeanne, ses jambes inutiles reposant sur son fauteuil ne pouvait rien tenter, mais sa fille prit appui sur ses pieds pour soulever imperceptiblement sa chaise, la faire retomber et ainsi de suite. Après quelques minutes, les liens semblèrent se relâcher. Jeanne souffla un chut discret afin que Viviane arrêtât un instant. Les bruits à l’étage avaient cessé. L’homme ne fouillait plus. Elle savait qu’il ne pouvait avoir trouvé ce qu’il était venu chercher, mais peut-être avait-il décidé de redescendre. Elles attendirent quelques instants dans le silence de la maison. Des pas retentirent sur le plancher au-dessus d’elles et les investigations recommencérent. Jeanne soupira et continua ce qu’elle avait entrepris. Gêné par le fauteuil roulant ou trop impatient, il avait accroché la corde autour de l’un des bras du siège. Jeanne réussit à la faire sauter, lui permettant ainsi de dégager son avant-bras. Après quelques minutes, sa fille s’était libérée et, le plus discrètement possible, défit les liens de sa mère infirme. — Que faisons-nous maintenant ? chuchota-t-elle à son oreille. — Il faut qu’on parte, et vite. Dépêche-toi ! Viviane ne cessait de regarder en direction du haut des marches. — Viviane ! Aide-moi, pousse-moi ! Elle empoigna le fauteuil et se dirigea vers la porte. Les tapis sur le plancher étouffèrent les bruits, mais l’homme n’aurait rien entendu à l’étage, occupé qu’il était à tout retourner sans se soucier le moins du monde du vacarme engendré. La porte était fermée, mais Viviane prit un double de la clef, toujours disponible au-dessus du bahut. L’obscurité était presque complète maintenant et elle distinguait à peine le chemin devant le fauteuil. Jeanne lui demanda d’effacer les traces derrière elle et tenta de se rappeler quelle était la maison la plus proche dans laquelle elles pourraient se réfugier, mais sa mémoire lui jouait des tours. Edmond et Françoise étaient-ils déjà à Langlade ? Ou alors le père Jacca ? Elle ne se souvenait pas. Non, ils n’étaient pas là, enfin elle le pensait. La maison du père Jacca était juste derrière, à cent mètres peut-être. Mais si elle était close, il faudrait ensuite remonter vers la route caillouteuse et la pente était très forte. Viviane ne pourrait accomplir cet effort. Mieux valait tenter autre chose. Sa fille avait transformé la peur qui l’étreignait en une folle énergie qui la faisait pousser le fauteuil à vive allure, malgré le sol parfois meuble sous les roues. Jeanne réalisa qu’elles n’allaient pas vers les maisons en bordure du chemin longeant la côte jusqu’à l’anse du Gouvernement, mais au contraire vers la dune, droit devant.
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