Isabelle s’inquiéta, elle aussi, du transfert : n’allait-il pas les oublier ?
— Mais non, on reste amis bien sûr ! Mais je vais enfin pouvoir dormir comme tout le monde, avoir mes nuits.
***
« Vent printanier », évoqué par Yvon lors d’un de ses passages en juin chez les Fillat, prit forme vers le début de juillet. Gustave savait qu’il n’échapperait pas à cette vaste opération. Tous les congés avaient été suspendus et pas moins de sept mille policiers et gendarmes étaient réquisitionnés. Le but tenu secret dans tous les commissariats ne lui était cependant pas inconnu. Son ami désormais à la PQJ n’avait pu tenir sa langue, lui faisant jurer de n’en rien dire à personne. Avec Fillat il ne prenait pas grand risque. « Tu te rends compte, le plus grand coup de filet contre les Juifs que l’on n’ait jamais réalisé ! Un peu plus, je ratais ça. »
Gustave n’avait pipé mot, mais depuis à chaque rencontre du fripier, il évitait de croiser son regard, inquiet, honteux même. L’envie de le prévenir le taraudait, mais son sens de la discipline chevillé au corps le lui interdisait. Les instituteurs de la IIIe République, puis l’armée et la police avaient formaté son esprit rustre et simple. Quand il observait ses collègues à la brigade, il se demandait s’il était le seul à ressentir ce malaise. Pour quelques-uns qui faisaient du zèle, la majorité s’acquittait de leurs tâches avec application et sans commentaires. Sans doute, certains avaient-ils la trouille au ventre, sachant que le moindre faux pas pouvait être sanctionné, mais combien agissaient mécaniquement, sans réflexion, ainsi qu’on le leur avait inculqué ?
Prévue le 13, l’opération prit du retard, puis de toute évidence les Allemands évitèrent le 14 juillet, pour ce qui aurait pu paraître une provocation. Ils furent convoqués le 16 juillet au soir.
Gustave, pour la première fois de sa vie, commit alors une faute professionnelle. Dans l’après-midi, il passa toquer à la vitre de son « Juif ». L’homme travaillait dans son arrière-boutique avec sa femme et leur unique fils. Quand la sonnerie avait tinté, il avait accouru lui ouvrir bien grand la porte. De la panique plein les yeux, fixant le grand flic, il s’attendait au pire. Gustave entra et claqua la porte derrière lui.
— Avez-vous des connaissances en province ?
— Heu, oui.
— Juifs comme vous ?
L’autre perdit pied, complètement affolé. Sa femme s’était rapprochée et lui saisit la main, le fils restant prudemment à l’écart.
— Ce n’est pas ce que vous croyez ! Je ne peux pas vous en dire plus, mais il faut que vous partiez sur-le-champ en emportant le moins de bagages possible pour ne pas éveiller l’attention d’un contrôle. Avez-vous des amis non Juifs ?
— Oui, j’ai une amie d’enfance qui habite Fontainebleau, répondit la femme.
Maigrichonne effacée, c’était la première fois qu’il entendait sa voix.
— Ce n’est guère éloigné de Paris, mais c’est mieux que rien. Alors, filez !
Gustave n’avait guère l’habitude de tenir une conversation aussi longue. Il se retourna, porta la main à sa casquette en signe de salut.
— Bon courage !
Il sortit sans refermer la porte pour ne pas faire sonner à nouveau le timbre.
Il pédala plus légèrement vers son commissariat, comme libéré d’un poids, satisfait de sa décision.
Sa relation avec Isabelle s’était apaisée ces dernières semaines. Plus de récriminations, plus de pression pour l’obliger à avoir de l’ambition et à prendre sa carrière en main. Elle semblait en avoir pris son parti. Elle ne réclamait plus avec autant d’impatience qu’il invite son copain Yvon : là aussi, elle avait tempéré son attitude, marquant plus de retenue avec leur hôte.
Quand il arriva au commissariat, il retrouva son nouveau partenaire. Un jeune gars, répondant au nom de Maurice Bagut, titi parisien tout en gueule, s’étant engagé uniquement pour être du bon côté du manche. N’ayant pas fait de service militaire, pour cause d’Occupation, aucune notion de discipline ne l’imprégnait. Quant aux valeurs du flic de base, il en était grandement éloigné. Malheureusement les nouvelles recrues semblaient toutes du même acabit : petites frappes zélées traquant les Résistants, mais surtout les Juifs – il y avait là moins de risques et plus à gagner dans les perquisitions de domicile…
Lui et Gustave se supportaient, n’échangeant que le strict minimum. Cela arrangeait les deux parties. L’un, car il n’avait rien à échanger avec le grand bouseux, l’autre, car il ne disait jamais rien à personne. Vu son ancienneté, Gustave était passé chef. Avec l’arrivée des nouveaux, Renard, son commissaire, avait quelque peu modifié son appréciation sur le « grand mou ». Peu de fautes, calme et finalement très discipliné, il montrait aux jeunes un modèle de flic à l’ancienne. Quant à son manque d’enthousiasme, il se trouvait largement compensé par le trop-plein manifesté par les jeunes.
On les embarqua en fourgons pour rejoindre divers points de ralliement. Des bus de la Régie les attendaient. Par groupes mélangeant gendarmes, policiers, inspecteurs de la PQJ et d’autres civils, dont il apprit plus tard que c’étaient des militants du PPF, le Parti populaire français, ils occupèrent la plate-forme arrière de chaque bus.
Débarquant dans une rue du XIVe, ils suivirent deux gars en blousons de cuir qui tenaient en main des listes de noms et d’adresses. La nuit tombait et déjà en levant la tête, agglutinés aux fenêtres des immeubles de la rue, ils croisaient des regards inquiets que ce déploiement de force impressionnait. Pour la première intervention, Gustave et son jeune collègue furent chargés de surveiller l’arrière de l’immeuble en cas de tentative de fuite. Une demi-heure plus tard, un coup de sifflet les rappela au bus.
Ils retrouvèrent deux familles assises, regroupées à l’avant ; la mine terrorisée, ignorant tout du sort qu’on leur réservait. Habillés à la hâte, on finissait de rentrer un pan de chemise, on ajustait le gilet d’un gosse le visage barbouillé de larmes et les yeux déjà gonflés de sommeil. Les consignes du directeur de la police municipale de Paris, Hennequin, étaient claires : « pas de discussions avec les personnes arrêtées même si des problèmes de santé sont évoqués. Les opérations doivent être effectuées avec le maximum de rapidité, sans paroles inutiles et sans aucun commentaire ».
Plusieurs immeubles du quartier furent ainsi « visités ». La nuit se prolongeait, cela ne gênait pas les îlotiers, les autres par contre commençaient à bâiller.
— Allez, encore une famille et on file au Vél’d’Hiv’ ! lança l’inspecteur de la PQJ dirigeant le bus.
Il s’agissait d’une famille logeant au quatrième d’un immeuble crapoteux, au 20 de la rue Decrès.
— La synagogue n’est pas loin, murmura un des policiers debout près de Gustave.
Il reconnaissait le quartier, finalement guère éloigné de chez lui. Ils avaient fait une large boucle.
— Dites donc, les gars, c’est encore un bâtiment sans ascenseur. J’en ai ma claque. Et si c’était un peu à votre tour de monter dans les étages ?
Ce discours s’adressait à Gustave et à son acolyte. Ils avaient toujours été affectés au sol dans la rue, ce qui avait contrarié Bagut, mais grandement soulagé Fillat.
— O.K., permutez ! ordonna l’inspecteur.
Ainsi, pour la première fois de la nuit, Gustave allait être l’ange maléfique, annonciateur du malheur, violant l’intimité de ces gens qui en quelques secondes verraient leurs vies basculer dans l’inconnu, la peur, et plus tard l’horreur.
De violents coups de poing sur la porte d’entrée accompagnant plusieurs pressions de sonnette, des exclamations, un brouhaha derrière la porte et enfin un regard hagard qui apparaît, les yeux bouffis de sommeil, s’imaginant sans doute être en plein cauchemar.
Bousculant l’homme sans ménagement, les deux hommes de la PQJ pénétrèrent dans l’appartement, suivis de Bagut, dont le visage arborait un sourire mauvais qui écœura Gustave. Il rentra lui aussi, mais se tint ostensiblement près la porte, comme pour souiller le moins possible les lieux. Débitant alors un texte rodé, à chaque résident fut intimé de s’habiller, de ne prendre avec lui que le minimum d’effets personnels et de le faire avec la plus grande célérité. Ils ouvraient chaque pièce en extrayant les occupants qu’ils regroupaient une fois habillés au centre du salon. « Pas des gens bien riches », constata le Grand en contemplant les vieux tapis élimés sur le sol et les babioles traînant sur les guéridons et les buffets. Pas de toiles de maître ornant les murs, mais d’innombrables photos jaunies retraçant la vie d’une famille sur trois générations. Enfin, preuve de leur croyance, trônait sur le manteau de la cheminée le chandelier à sept branches.
Très vite, un jeune couple, un autre plus âgé, sans doute les grands-parents et une vieille dame présentée comme une tante, furent ainsi assemblés.
— Cinq ! tonna un inspecteur. Il en manque un !
— C’est notre fils. Il se trouve chez des amis en province, murmura celui qui devait être le père.
— On va voir ça ! Allez, on fouille.
Chaque pièce fut passée au peigne fin. Les matelas des lits renversés, les armoires vidées, le sol s’encombrait de vêtements et de lingeries diverses. Bagut n’était pas le moins actif : il avait plaisir à détruire, à perforer les sommiers. Gustave était persuadé qu’il en avait profité pour faire discrètement main basse sur quelques bijoux ou quelques montres. Rien cependant ne permit de découvrir un quelconque gamin. L’inspecteur se retourna alors et repéra la porte d’un placard se trouvant à la gauche de Gustave :
— Vous pouvez vérifier ce qu’il y a dedans ! lui ordonna-t-il.
Gustave s’exécuta, son regard fouilla scrupuleusement l’intérieur, puis il referma la porte, contrairement aux autres qui les avaient laissées toutes ouvertes :
— Non ! il n’y a rien.
— Bien, on file et on embarque tout le monde !
Les ex-occupants encadrés par les deux inspecteurs sortirent en traînant des pieds. Les femmes en pleurs tandis que les hommes visages fermés portaient de petites valises, maigres tributs de leur vie passée. Le père porta un regard appuyé à Gustave en passant devant lui. Imperturbable, le grand ne broncha pas. Bagut suivait en dernier, il remarqua la porte du placard fermé dans le dos de son partenaire, comme il n’avait pas entendu l’échange avec l’inspecteur :
— On a ouvert cette porte ? demanda-t-il.
— Oui, c’est moi qui l’ai fait. Il n’y a rien.
— Tu permets que je jette un œil !
— Non !
Bagut savait se montrer suspicieux et connaissait le peu de zèle de son mentor. Mais comment contourner une pareille montagne quand elle bloque une porte ? Il finit par hausser les épaules et s’empressa de rejoindre les autres déjà deux étages en dessous. Lorsque Gustave fut certain que son équipier était bien descendu, il ouvrit aussi sec la porte :
— File à l’étage au-dessus ! Il y a sans doute des chambres de bonne. Cache-toi dans une. Je reviendrai te chercher plus tard !
Impressionné par le géant qui lui parlait, le gamin obéit plus par automatisme que par réflexion. Il ne se rappelait que les derniers propos de son père : « Reste au fond de ce placard et quoi qu’il advienne, ne bouge pas ! » Son pyjama rayé bleu flottait sur un corps maigre. « Il ne doit pas avoir plus de cinq ans », songea Gustave. S’étant assuré que le gosse était sur le palier du dessus, Gustave s’empressa de dévaler l’escalier pour rejoindre les autres. Quand une masse pareille s’ébranle, un escalier en bois grince et gémit. Plus d’une marche déjà fragilisée par l’âge éclata sous l’impact. Lorsqu’il déboucha dans le hall, tous se préparaient à monter dans le bus. Bagut l’attendait :
— Ben dis donc, t’en as fait du raffut !
Il ne lui répondit pas et fila dans la rue. Les victimes durent se tasser pour que les policiers puissent s’installer sur l’impérial à l’arrière, mais eux aussi se retrouvèrent à l’étroit.
— C’est bon, tout le monde est là ? Ha ! non, voilà Bagut. Dépêchez-vous, mon gars, ça traîne !
Gustave n’avait pas vu Bagut s’esquiver, mais en le voyant grimper sur le marchepied essoufflé, il comprit ce que l’autre avait voulu vérifier par lui-même. Heureusement que son bon sens paysan lui avait dicté d’extraire le môme au plus vite de l’appartement craignant une contre-visite. Si son voyou de collègue avait découvert l’enfant, pour sûr qu’il en aurait tiré gloire et aurait du même coup jeté l’opprobre sur son encombrant partenaire qui le bridait dans ses exactions. Sitôt affecté à la brigade cycliste, il n’avait eu de cesse de réclamer son changement, mais le commissaire, se doutant des mauvaises raisons invoquées, faisait la sourde oreille.
Les réverbères de la rue n’avaient pas été allumés, le bus s’enfonça dans la nuit, « tout comme nous » pensa Gustave, peu fier, pour la première fois, de porter l’uniforme.
Arrivés aux environs du Vél’d’Hiv’, ils furent sidérés par le nombre de bus déversant une masse impressionnante d’individus de tous sexes et de tous âges. Ils mesuraient enfin l’ampleur de l’opération. Des gendarmes prenaient en charge les nouveaux arrivants. Comme pour les autres camps d’internement existants déjà autour de Paris, ils allaient assurer la garde de cette enceinte sportive, dédiée en principe au vélo. Quelques coups de feu, des cris, beaucoup de pleurs, et une intense agitation chez les organisateurs. Tout ne paraissait pas s’être passé au mieux, les résultats de la rafle semblaient en dessous des objectifs. Gustave surprit même une violente altercation entre des types de la PQJ et un responsable de la préfecture.