Hirondelles en hiver-3

2006 Words
— Vos gars ont manqué de zèle. Certains ont même laissé filer des familles entières. Croyez-nous, des têtes vont tomber ! Cela le rassura, il n’était pas singulier, d’autres avaient agi comme lui. Il n’était pas un mauvais policier en marge d’un ordre nouveau qui lui échappait. Il contempla longuement la foule, s’avança même pour jeter un coup d’œil pardessus les barrières du Vél’d’Hiv’. Il n’y était jamais venu, il fut surpris par les gradins croulant sous une masse des gens. Des cris, des pleurs formaient le fond sonore. Des gosses couraient, des parents cherchaient leur progéniture, d’autres prenaient des nouvelles de proches, de cousins et de voisins. Certains restaient immobiles, pétrifiés, portant un regard incrédule et vide sur leur nouvel environnement. Des fourgons devaient ramener les policiers à leur commissariat, il préféra rentrer à pied. Il avait besoin de fatiguer son corps. Avoir participé à cette forfaiture, impuissant, le faisait bouillir de rage, lui pourtant toujours si calme. Il espérait que la marche le viderait et le calmerait. Depuis plusieurs semaines, cette question juive le perturbait. Les rouages de son esprit lent fonctionnaient un peu comme sa mâchoire quand elle malaxait ses aliments. Il pétrissait les idées et les concepts. Il en examinait chaque angle et les mesurait à l’aune de ses valeurs de simple paysan. Cela mettait du temps, mais cela progressait tout de même. Ce qu’il avait vu cette nuit lui confirmait ses premières conclusions. Non, les Juifs ne pouvaient constituer une menace pour son pays. Non, on ne pouvait leur attribuer la responsabilité des malheurs actuels de la France. Si Pétain cautionnait, alors c’était que le vieux maréchal se trompait. Il en connaissait des vieux qui avec l’âge avaient perdu tout sens commun, tel le vieux Lacheneau, le plus avisé des chasseurs qui avait fini, sur ses derniers jours, par tuer ses propres chiens. La marche remplit son office et lui permit d’évacuer la tension qui l’avait oppressé toute la nuit. Quand il arriva au poste, qu’elle ne fut pas sa surprise de découvrir que la plupart de ses collègues n’avaient toujours pas regagné leur domicile ! S’approchant il redoutait que la réquisition ait été prolongée. Il n’en était rien, les gars restaient en petits groupes commentant les faits. Visiblement, un malaise régnait, ils échangeaient à voix basse, nul éclat de voix. Les mines étaient sombres, on parlait en regardant ses pieds, certains tiraient nerveusement sur des cigarettes artisanales, produits d’une quelconque perquisition. Le commissaire qui avait contemplé un temps ses troupes en état de choc comprit que rien ne serait plus comme avant. Pour l’heure, il avait bien d’autres soucis avec un téléphone toujours occupé et des récriminations tombant de haut lieu. Il avait fini par s’emporter : « Le travail a été fait, oui ou non ? Ne demandez pas à mes gars de rester de marbre devant une mère et ses enfants que l’on conduit dans un camp ! » Déjà des chiffres circulaient, plus de dix mille personnes au moins ! Contrairement à son habitude, Gustave s’approcha d’un groupe, et pour une fois l’un des flics lui adressa la parole. — Tu es rentré à pied. On aurait dû faire comme toi, cela nous aurait détendus. — Parle pour toi. Gugus avec sa pratique régulière du vélo est en forme. Moi, j’en aurais craché mes poumons, et je n’ai pas besoin de cela en ce moment. Bagut ne partageant pas leurs états d’âme avait filé dès son retour, pressé de revendre ses rapines de la nuit. — T’en penses quoi de tout ça ? demanda Lucien Lecœur, un Normand, brigadier-chef d’une autre brigade cycliste. Tous tournèrent la tête vers Gustave. Il haussa les épaules, mais sentit que cette fois, il lui fallait lâcher quelques mots. — C’est moche, tout ça ! Très moche. Tous se regardèrent, soulagés. Voilà que le grand Gugus venait d’exprimer en clair ce qu’aucun d’eux n’avait osé formuler. — Tu as raison, Fillat. Mais parle moins fort, ce n’est pas le moment de l’ouvrir, lui souffla Lecœur. Il parlait en désignant du menton les bureaux toujours éclairés du commissariat. Cela fut comme le signal de départ. Les groupes se délitèrent un à un, la plupart des agents enfourchant un vélo. Gustave fit mine de prendre son chemin habituel, mais bifurqua bien vite pour rejoindre la rue Decrès. Il retira sa casquette espérant passer plus discrètement, ne se faisant hélas ! nulle illusion sur sa grande cape qui flottait au vent. Une fois arrivé à destination et après s’être assuré qu’aucun autre collègue ne rôdait, il rangea son vélo sous l’escalier dans le hall. L’agitation qui avait animé la rue quelques heures plus tôt avait disparu, mais cela ne signifiait pas pour autant que les habitants avaient tous retrouvé le sommeil. Gustave tenta de gravir l’escalier en faisant le moins de bruit possible. Hélas ! même s’il évita les marches endommagées, un grand nombre produisait des craquements sinistres. S’il existait un insomniaque dans cet immeuble, il était fait comme un rat ! S’arrêtant à chaque palier, il tendait l’oreille : aucun mouvement ne se faisait entendre derrière les portes. Débouchant sur le palier de l’étage des bonnes, il se gratta la tête. Quelle porte ouvrir ? Il n’avait pas allumé les veilleuses, seule une lueur blafarde tombait d’un vasistas. Mais avant qu’il ne s’exécute, ce qu’il redoutait se produisit : une porte venait de s’entrebâiller. Une jeune femme, engoncée dans un peignoir mal ficelé, le toisait. — Qu’est-ce que vous voulez ? Gustave toussota. Quelle confiance pouvait-il accorder à cette inconnue ? Sa mise ne l’inspirait guère, d’autant plus que la lumière provenant de sa chambre montrait une chevelure ébouriffée encadrant un maigre visage. Deux yeux cerclés de noir le fixaient. Mais avait-il le choix ? — Je suis venu chercher un petit garçon qui se cachait là. — Vos collègues sont déjà passés. La famille juive a été emmenée, il n’y a plus personne. — Je sais, j’en étais. J’ai fait monter l’enfant ici. Alors la femme s’écarta de la porte libérant le passage : — C’est lui ? demanda-t-elle au gosse assis en bord de lit. Reconnaissant le géant, le gamin hocha la tête. — Ne restez pas dans le couloir, rentrez bien vite, chuchota-t-elle. Gustave eut l’impression que son immense carcasse encombrait la presque totalité de la pièce. Un lit, une table basse, une chaise et un rideau barrant le mur du fond, derrière lequel devaient se dissimuler quelques habits ou babioles. Bref un endroit suffisant pour qu’une personne, abrutie de fatigue, s’endorme, mais guère propice à la vie. Anne Freval, telle qu’elle se présenta, lui expliqua qu’elle faisait la bonne dans un immeuble voisin, mais les chambres de bonne y avaient été transformées en grenier par l’épicier du coin, la contraignant à loger ici. Rentrant tard de son service, après la rafle, elle avait découvert le gosse assis dans les toilettes de son palier. Elle l’avait fait venir dans sa chambre. Le Grand remarqua alors que l’enfant n’avait plus la même apparence : il avait troqué son pyjama contre des habits de ville. Elle lui en fournit la raison. — Dès qu’il m’a raconté les événements, je me suis empressé de descendre lui chercher des habits. Il ne pouvait sortir dans la rue en tenue de nuit. Elle et ses voisins du dessous se fréquentaient. Parfois, quand elle avait un jour de repos, elle était conviée au repas familial. Des larmes lui coulaient sur le visage à l’évocation de ces souvenirs. L’enfant s’appelait Samuel. Elle s’inquiétait du sort des parents. — Où croyez-vous qu’ils les ont emmenés ? Gustave préféra ne pas répondre, surtout devant le petit. Il haussa les épaules en signe d’ignorance. Curieusement, Samuel ne pleurnichait pas. Son visage restait fermé comme s’il ne réalisait pas encore le drame qui venait de déchirer sa petite vie. Le front de Gustave se rida, une inquiétude le gagnait à l’idée que le gosse pouvait être victime d’un traumatisme. Il se rappelait la vieille Labraille qu’il avait fallu enfermer après avoir appris la mort de son fils tué dans les colonies. Il serait bien resté parler un peu avec la bonne, dont le visage ravagé de fatigue lui faisait pitié, mais il lui fallait partir avant le lever du jour. Les premiers passants rendraient ensuite le transfert impossible. Il quitta les lieux en promettant qu’il repasserait faire une visite au plus vite. Une fois dans la rue, il installa le gamin en amazone sur la barre horizontale de son vélo. L’encadrant de ses bras il commença à pédaler. Sa grande cape masquait presque entièrement Samuel, qui s’agrippait des deux mains au guidon. Il avait avoué que c’était la première fois qu’il montait sur un vélo. Quelques minutes plus tard, le policier demanda : — Alors, ça va ? — Oui, oui. — Tu n’as pas peur, au moins ? — Oh non ! C’est chouette ! Tant de candeur et de joie enfantine en ces quelques mots, et Gustave sentit son cœur fondre. Ce qu’Isabelle lui refusait, avoir un enfant à lui ! Il savoura donc ces quelques kilomètres, chaviré de savoir que ce petit être, si cruellement marqué par le sort, avait conservé son émerveillement de gosse. Il en oublia presque le mortel danger qu’il prenait. Quand il le déposa dans le hall de son immeuble, le gamin avait les joues en feu : — C’était bien. Tu m’en referas faire un tour ? — On verra, on verra, bafouilla l’îlotier. Il était temps qu’il arrive. Déjà du bruit dans la loge de la concierge. Il prit dans ses bras le garçon, le recouvrit de sa cape, pour ne pas être découvert par un voisin matinal. Quand il entra dans son logement, il réalisa enfin la folie de son entreprise. Comment cacher, en un si petit endroit, un gosse ? Isabelle naturellement continuait à dormir. Ils trouveraient sûrement une solution ! « Il y a toujours une réponse lorsqu’on agit avec son cœur », lui avait appris sa défunte mère. Gustave ne ressentait plus la fatigue. La complexité de sa situation lui apparaissait : dans quel pétrin s’était-il fourré ? Alors que d’autres auraient embrassé d’emblée toutes les implications que son acte entraînait, lui savait qu’il allait lui falloir de longues heures pour inventorier les problèmes à résoudre. Il comptait sur Isabelle qui, avec son bon sens, ne manquerait pas d’imaginer des solutions et ce serait bien le diable s’ils ne s’en sortaient pas à deux ! Il pensa qu’un bon petit déjeuner leur ferait du bien. Par chance, s’il se contentait de café, Isabelle prenait, elle, du chocolat, ce qui combla le gamin. C’était encore une fois Yvon qui, comme par magie, avait dégoté ce précieux breuvage si rare en ces temps de pénurie. *** — D’où il sort celui-là ? Ce furent par ses mots qu’Isabelle entra dans la vie de Samuel. Le nez plongé dans son bol, chacun perdu dans ses rêveries, aucun des deux n’avait entendu la porte de la chambre s’ouvrir. — Bonjour, chérie, tu as bien dormi, on ne t’a pas réveillée au moins ? Isabelle gardant son regard, dur et sec, rivé sur le gosse qui trônait à sa table de cuisine ne répondit pas. Elle ne comprenait pas, mais une ombre d’inquiétude se dessinait sur son front. — Qui est-ce ? — Samuel ! Puis se tournant vers le gamin : — Voici Isabelle, ma… compagne. — Bonjour, madame. Même si l’enfant avait ressenti le ton peu amène, il n’en demeurait pas moins subjugué par la belle dame qui se présentait à lui. Gustave lui avait dit que son épouse dormait à côté et qu’il ne fallait pas faire de bruit, mais devant la stature de son sauveur il avait imaginé voir une énorme matrone, un peu comme la femme de l’ogre de la forêt du petit Poucet. Or, l’apparition était une belle fée toute blonde et toute mince. Nul retour du salut, Isabelle ne s’avança pas pour embrasser « son homme ». Elle tomba sur sa chaise plus qu’elle ne s’assit, comme un funambule. Gustave comprit ses angoisses et ne lui en voulut pas pour cette rudesse, il lui prépara son bol de chocolat, évitant de croiser son regard. Mais si le Grand avait l’esprit lourd, ce n’était pas le cas d’Isabelle. Elle savait ce à quoi son mari avait participé la nuit précédente : Yvon s’en était expliqué devant elle. Et voilà au petit matin, son grand benêt qui lui ramenait un enfant au prénom juif. Elle craignait d’avoir déjà réponse à sa question. Elle ne quitta pas des yeux le gamin, qui peu à peu, de plus en plus mal à l’aise, finit par baisser la tête, faisant mine de se concentrer sur son bol. Gustave entreprit alors par phrases courtes de lui conter les événements. Il n’évoqua pas ses atermoiements. Que de discussions orageuses n’avaient-ils pas déjà eues. Elle tendait à approuver le réalisme d’Yvon et lui en voulait de ne pas montrer plus de zèle, plus d’ambition. « On se moque que tu arrêtes des Juifs ou d’autres, fais ton travail de flic et tu seras bien vu de tes chefs. Toi, le grand nigaud, qui soi-disant n’as pas de tête voilà que quand tu t’en sers, tu la fais tourner à l’envers ! » s’était-elle exclamée un jour. À peine en avait-il terminé qu’elle se leva de sa chaise, sa voix se fit sifflante :
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD