Chapitre 1Bouleversé par l’appel alarmiste de l’infirmière, Paul rejoignit précipitamment l’hôpital civil de Tournai où sa grand-mère était soignée pour un cancer généralisé. Le bâtiment, typique de l’architecture hospitalière du 19e siècle, était austère, lugubre, froid. Paul frissonnait en pénétrant dans ce quartier réservé aux incurables. De larges couloirs interminables emmenaient le visiteur jusqu’aux portes de chambrettes spartiates avec leurs lits en fer. Cet univers médical, héritage des hôpitaux du moyen âge, inspirait tristesse et mélancolie. Le spectre de la grande faucheuse hante l’esprit des hommes et des femmes depuis la nuit des temps.
La maladie d’Anna arrivait à son terme fatal. La vieille dame énergique ne se faisait plus guère d’illusions. Résignée, pleinement consciente de son état de santé qui se dégradait inéluctablement au fil des jours, elle restait lucide jusqu’à la dernière heure. Ses souffrances physiques et morales avaient duré assez longtemps. La morphine administrée progressivement à des doses plus fortes précipitait la fin d’une existence qui n’était plus digne d’être vécue.
L’infirmière de service, douce et sensible, explique à Paul que la mort est attendue dans les prochaines heures. Anna ne passera sans doute pas la nuit.
— Elle vous entend encore, dit-elle à Paul désemparé par l’annonce de cette mort imminente.
La grand-mère a probablement reconnu la voix de son petit-fils. L’agonisante est apaisée par la présence de Paul au moment fatidique du grand passage. Sa respiration se fait moins saccadée.
— Les mourants ont une conscience exacerbée, ajoute l’infirmière avec gravité.
— Je vous suis reconnaissant, répond Paul touché au plus profond de son âme par les propos empreints d’humanité prononcés par une soignante qui perd un temps chichement compté pour le réconforter, l’accompagner en ces instants pénibles.
Paul entrait doucement dans l’alcôve. Les tentures laissaient filtrer un peu de cette lumière qu’Anna adorait. Il prit tendrement la main de sa grand-mère qu’il effleura délicatement pour lui exprimer tout son amour.
Il lui sembla qu’elle entrouvrait les yeux pour le regarder une dernière fois avant d’entamer l’angoissant saut vers l’éternité.
Au crépuscule d’une brûlante journée d’août, Anna rendit son dernier souffle sans souffrances inutiles ou rédemptrices, comme l’Église catholique l’enseignait autrefois à ses fidèles. « Une mort très douce » clôt la vie d’Anna, songeait Paul en se référant au livre poignant de Simone de Beauvoir.
Resté à son chevet jusqu’aux ultimes moments, il se souvenait avec nostalgie de leur complicité passée, de sa joie de vivre communicative, des moments d’intense bonheur partagés avec elle pendant un quart de siècle dans cette ville de Tournai dont elle parlait avec enthousiasme. Paul revoyait la modeste maison de la chaussée d’Audenarde où il avait vécu heureux, choyé par ses grands-parents.