Chapitre 2Personnalité attachante, esprit rebelle, la grand-mère paternelle de Paul affirma dès l’enfance un caractère trempé dans l’acier. À aucun moment de sa vie, cette femme courageuse ne s’en est laissé conter par les prêcheurs dogmatiques d’une pensée unique, qu’elle soit économique, philosophique ou religieuse.
Arrivé lui-même au bout du chemin de la vie, Paul garde un souvenir ému de cette grand-mère extravertie, volubile, chaleureuse. Les années ont passé depuis son décès survenu en 1969, un soir d’été resplendissant de lumière.
C’était l’été du premier homme marchant sur la lune.
C’était le temps des hippies, du yéyé, le début de la libération sexuelle, les soubresauts de Mai-68, le départ annoncé du général de Gaulle, l’invasion des troupes soviétiques en Tchécoslovaquie…
1969, c’était aussi l’année de la victoire de Merckx au Tour de France, d’un éphémère sursaut de ferveur belgicaine.
La fin programmée des « golden sixties », des « Trente Glorieuses », présage des années plombées par une crise de société qui n’est pas uniquement une crise du pétrole, comme certains prestidigitateurs de la pensée unique veulent le faire croire au bon peuple. Nous pénétrons insidieusement, irrémédiablement, dans le monde occulte et désincarné des technocrates et des banquiers.
1984 de Georges Orwell ne relève plus guère de l’anticipation. La réalité cauchemardesque dépasse la fiction imaginée par cet écrivain visionnaire !
Après avoir vécu dans sa chair et dans son âme les horreurs des guerres du 20e siècle, ce siècle promis au bonheur de l’humanité par des hommes de science, des philosophes et des politiques, grand-mère murmurait à Paul, quelques jours avant cette mort qu’elle pressentait imminente :
— Je ne supporte plus ce monde déboussolé qui confine à l’absurdité révoltante.
Des savants fabriquent la bombe atomique.
Des fortunes sont gaspillées pour produire des armes de destruction. Des hommes de science, des généraux préparent l’apocalypse. Des princes de l’Église accordent benoîtement à ces hommes la bénédiction apostolique.
— Je refuse de participer plus longtemps à ces abominations, chuchote-t-elle en reprenant son souffle.
Paul la rassure du mieux qu’il peut sans parvenir à la convaincre complètement :
— Tout n’est pas perdu pour l’humanité, argumente-t-il solennellement comme un professeur de philosophie qui achève un cours de morale. Garde espoir, dit-il en épongeant le front fiévreux d’Anna qui supporte de plus en plus mal la souffrance lancinante de la maladie pernicieuse qui la laisse sans forces.
— Pourtant j’aime la vie, soupire Anna. L’énergie vitale vient à me manquer. J’arrive au bord du gué. Le moment est venu de passer sur l’autre rive. Je préfère partir maintenant dans la lumière estivale plutôt que de périr dans la noirceur d’un hiver nucléaire glacial.