Chapitre 3

817 Words
Chapitre 3Femme exceptionnelle, intelligente, conteuse merveilleuse, Anna égrène des anecdotes, fait revivre par le verbe et la gestuelle des légendes oubliées. Aède de la saga familiale et villageoise, gardienne d’une tradition orale que les historiens commencent à décrypter, elle perpétue la mémoire collective comme l’ont réalisé, avant elle, les poètes grecs, les troubadours du moyen âge, les griots d’Afrique noire. Jamais elle n’a été une adepte de la langue de bois, de discours convenus qu’on débite, la bouche en cul de poule, dans des salons mondains. Volontiers frondeuse, Anna n’a jamais jaugé les hommes et les femmes à l’aune d’une morale bourgeoise qu’elle estime hypocrite. Elle en a connu des donneurs de leçons de morale qui se révélaient être de pauvres types englués dans leurs certitudes béates. Elle préfère se fier à son intuition plutôt qu’aux jugements sommaires rendus par les bien-pensants. Chacun d’entre nous peut se tromper, dit-elle. Se forger une opinion personnelle en dehors des dogmes établis lui semblait préférable à la soumission aveugle à des vérités autoproclamées. Toute vérité n’est-elle pas relative et contingente ? Paul vénère cette grand-mère anticonformiste. Après son décès, il ouvre une caisse qui traînait dans le grenier de la maison d’Anna, il exhume quelques photos jaunies insérées dans un vieil album. Il reconnaît ses grands-parents, Arthur et Anna, jeunes, fringants, souriants. Submergé par l’émotion, il découvre encore la photo de leur mariage, un jeune homme au bras d’une jolie brune de vingt-trois ans, au regard vif, au charme ravageur. La pose conventionnelle dans un décor de papier mâché peut aujourd’hui nous faire sourire. Nous étions, en 1911, à la « Belle époque ». La vie leur semblait alors pleine de promesses. Trois ans plus tard éclatait la « Grande Guerre » qui dévasta la Belgique et l’Europe. Comme la plupart des Tournaisiens, Anna et Arthur ont souffert de la faim et du froid (le charbon était rare et cher) pendant ces quatre années de guerre. Une fille était née, en 1913. Un fils vint égayer la maisonnée, en 1916. La débrouille s’imposait pour nourrir et élever les mioches pendant ces années de peur, de maladie et de disette. Heureusement, la famille d’Ere leur fournissait des pommes de terre et quelques légumes. Le Comité de Secours et de Ravitaillement distribuait du lait pour les jeunes enfants. En 1918, la grippe espagnole avait décimé une population affamée, multipliant les victimes chez les enfants et les vieillards. Paul se remémore ce conflit maintes fois évoqué par grand-mère lors des longues veillées d’hiver passées au coin du feu. Il la revoit se querellant avec grand-père qui lui reproche de raconter ces épisodes cruels de la Grande Guerre avec les massacres, les destructions, les morts innocents, des horreurs qui traumatisaient l’enfant qu’il était alors. Grand-père, au caractère davantage introverti, moins volubile, la grondait gentiment : — Cesse de lui casser les oreilles avec ces horribles drames de la guerre. Tu l’effraies inutilement. Il en fera des cauchemars. Laisse-le profiter de son enfance dans une certaine insouciance. Avec son tempérament fougueux, grand-mère rétorquait vivement sans mesurer réellement la portée de ses paroles : — Ce garçon doit apprendre la triste réalité de cette vie sur terre qui ne ressemble pas à un conte de fées. Je veux qu’il en prenne conscience assez tôt pour ne pas rêvasser à je ne sais quel monde peuplé de princes et de princesses comme dans les albums de Casterman. Arthur hausse les épaules pour marquer physiquement sa désapprobation en lançant perfidement à l’adresse de sa femme : — Tu es mal placée pour parler de princesses et de contes de fées. Tu oublies la chère Marie-Louise qui joue à la princesse depuis des décennies. — Ne te moque pas de notre cousine qui se bat courageusement pour dénoncer les mensonges colportés par les adversaires de Napoléon. Elle sacrifie sa vie pour honorer et perpétuer la mémoire de ses glorieux ancêtres, les empereurs Napoléon Ier et Napoléon III. — « Perpétuer la mémoire de ses glorieux ancêtres », ricane Arthur. Quel langage ampoulé pour relater la vie et l’action de ces despotes éclairés ! Tu me fais rire avec tes récits rocambolesques de princes et de princesses. Napoléon Ier et son neveu Napoléon III ont entraîné la France dans des guerres meurtrières qui ont ensanglanté l’Europe. En 1812, Napoléon Ier entra dans Moscou que les Russes incendièrent pour en chasser l’envahisseur. Ne l’oublie pas. — « Tintin » parle des Congolais avec condescendance. Des Nègres, des êtres primitifs tout juste bons à servir de boys aux Blancs. Hergé n’a jamais été un grand démocrate, ne l’oublie pas !, lance-t-elle imprudemment à la tête de son époux. La remarque cinglante irritait Arthur qui supportait mal l’insulte : — Les albums de Casterman donnent du travail à des centaines de Tournaisiens. « Tintin » d’Hergé se lit dans le monde entier. Nous, ouvriers et employés, sommes fiers d’y contribuer modestement, reprend Arthur, blessé dans son amour-propre. — Je ne voulais pas critiquer ton travail, s’excuse alors Anna toujours impulsive qui regrette immédiatement ses paroles déplacées prononcées sous le coup de la colère. Hélas, le mal est fait ! Meurtri, Arthur haussait les épaules, reprenait placidement la lecture de son journal pour ne pas envenimer une discussion stérile. Paul fut surpris par cette allusion énigmatique à une cousine prétendument princesse. L’enfant qu’il était alors n’y prêta toutefois qu’une attention relative.
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