Chapitre 7Profitant de l’absence momentanée d’Anna, grand-père prenait négligemment sa blague à tabac déposée sur la commode qui se patinait. Il roulait méticuleusement une cigarette qu’il gardait quelques instants entre les lèvres avant de l’allumer et d’aspirer l’herbe à Nicot avec délectation.
Son médecin l’avait pourtant réprimandé à plusieurs reprises. Sa tension artérielle était trop élevée. Le tabac est nocif pour la santé, surtout pour son vieux cœur malade qui commençait à souffrir de cet abus de nicotine. Arthur avait mauvaise conscience, mais ce geste de fumeur mille fois répété l’apaisait et le réconfortait pendant les interminables soirées d’hiver. En suivant les volutes de fumée, le vieil homme rêvait à je ne sais quel pays exotique d’Afrique ou d’Asie découvert en feuilletant un atlas écorné à force d’être consulté.
Fils unique, grand-père est choyé par des parents aimants et par une tante célibataire qui reporte sur ce garçon son amour maternel. Arthur est né à Ere en 1886, l’année des grandes grèves. Ce petit village proche de la frontière française se situe à quelques kilomètres au sud de Tournai. On s’y rend à pied ou à vélo. Les plus téméraires prennent le train. Les parents d’Arthur, de modestes commerçants, tiennent le café de la gare. Le train rythme la vie quotidienne des habitants d’Ere. Le chemin de fer est alors l’instrument de la modernité. Ce nouveau moyen de communication rompt l’isolement des villages, rapproche le monde rural de la ville. Arthur, encore gosse, se souvenait des panaches de fumée des locomotives à vapeur qui sillonnaient la campagne tournaisienne.
La gare était aussi un lieu de sociabilité où pauvres et indigents trouvaient un refuge providentiel pendant les grands froids de l’hiver. Un poêle à charbon vous réchauffait les os sous l’œil attentif et bienveillant du garde-salle. Les voyageurs prenaient place quelques instants dans la salle d’attente. Le convoi pour Tournai était annoncé. Le garde-salle poinçonnait votre ticket. On traversait les voies sous la surveillance du chef de station. Le monstre du rail vrombissant s’immobilisait près du quai. On enjambait les marches des wagons en bois de troisième classe. Le contrôleur voltigeait de wagon en wagon. Le signal du départ était donné. La cheminée crachait une épaisse fumée noire. Destination Tournai.
Diplômé d’école moyenne à une époque où l’instruction primaire n’était toujours pas obligatoire, dans un siècle où les humanités étaient réservées à une élite, sans parler de l’université, un monde inaccessible, grand-père possédait un bagage intellectuel non négligeable. Il lisait des journaux, achetait des livres, se constituait la bibliothèque de « l’honnête homme », adorait les concerts et les opérettes.
En ce début de 20e siècle, la jeunesse du Tournaisis n’était guère insouciante. Le service militaire reposait encore et toujours sur un tirage au sort particulièrement cruel. C’est l’impôt du sang ! Ainsi se jouait le destin d’hommes à peine sortis de l’adolescence.
Instrument de torture mentale, le tambour du tirage au sort est sorti du grenier de la maison communale pour remplir son implacable office.
Tous, fils de nantis ou rejetons de pauvres bouseux, redoutaient de voir sortir le numéro funeste de la « cossette », synonyme de service militaire.
Jusqu’en 1909, chaque commune devait fournir le nombre de miliciens d’après le contingent arrêté par la Députation permanente de la province et par le ministre de la Guerre. Le jour fatidique, les futurs « miliciens » étaient rassemblés dans cette salle communale où étaient accrochés les portraits du roi Léopold II et de la reine Marie-Henriette.
L’atmosphère était particulièrement électrique. Les visages étaient crispés. Parents et amis se bousculaient pour pénétrer en rangs serrés dans la petite salle du conseil. Des jeunes filles en fleurs qui avaient un fiancé ou un petit ami parmi les futurs conscrits se montraient les plus nerveuses. Quelques-unes pleuraient sans pouvoir cacher leur désarroi.
Tous les regards étaient fixés sur ce tambour qui tournait, tournait encore avant de livrer son verdict implacable. Les autorités cantonales tiraient un numéro appelé « le bidet ». Les numéros qui suivaient « le bidet » étaient appelés au service militaire.
On entendit fuser des cris de joie et des hurlements de désespoir. Cette loterie ne faisait pas que des heureux.
Vous tiriez un mauvais numéro ! Vous étiez condamné à vivre cinq ans dans une caserne à Tournai, au 3e chasseur ou au 11e d’artillerie pour les plus chanceux, à l’autre bout de la Belgique pour les malchanceux. Vous jouissiez des gaietés de l’escadron sous le commandement de sous-officiers instructeurs qui braillaient les ordres !
« Vivent nos petits Chasseurs », reprenaient en chœur les chansonniers pour réconforter les conscrits qui pouvaient difficilement cacher leurs larmes. « Une irrésistible affection entraîna toujours les Tournaisiens vers leurs Petits Chasseurs », écrivait le magistrat et historien Walter Ravez dans Tournai, Cité royale. Ce régiment était installé à Tournai depuis 1877. Grand-père n’avait pas oublié le départ des Chasseurs, par une belle nuit d’été, le 2 août 1914, vers leur destin tragique. Quant au service militaire, il accablait surtout les plus démunis. Les riches qui n’étaient pas épargnés par cette loterie infernale payaient un remplaçant pauvre.
Quelques milliers de francs pour acheter cinq ans de sa jeunesse, le jeu n’en valait-il pas la chandelle pour les nantis qui disposaient d’une fortune familiale ? En 1904, grand-père tirait un bon numéro. Quel soulagement !
Arthur était alors engagé comme comptable chez l’éditeur tournaisien Casterman.
En ce début de 20e siècle, on entrait chez Casterman comme on entrait en religion, pour la vie. Il y accomplit une carrière professionnelle de plus de quarante ans jusqu’au début des années 1950.
À l’occasion des fêtes de fin d’année, grand-père Arthur offrait à Paul deux albums de Tintin édités chez Casterman : Tintin au Congo et Tintin en Amérique…
Ce sexagénaire doué pour les mathématiques, féru de géographie, écrivait à la plume « ballon » des lettres de plusieurs pages à ses enfants. La calligraphie était impeccable. L’aïeul faisait « le bon usage » de la langue française.
Les professeurs de langue maternelle des collèges et des athénées en pâliraient sans doute d’envie aujourd’hui. Paul en gardait pieusement quelques exemplaires sauvés des déménagements successifs.