Chapitre 6

749 Words
Chapitre 6Anna admirait sa mère Céline et son père Aubert, dit « Alfred », qui, durant une vie de dur labeur vécue à Mont-Saint-Aubert, tenaient un bistrot-boutique. Anna rêvait de devenir commerçante dans la cité épiscopale. Elle possédait le sens des relations humaines. Elle savait compter. Elle ne craignait pas le travail. Le magasin de quartier est un point de rencontre, de convivialité. La mère de famille y fait ses emplettes, le mari y boit un petit verre sur un coin de table dans l’arrière-boutique. On engage une conversation avec les habitués du bistrot-boutique. Hélas pour les hommes et les femmes de bonne volonté, acquérir un fonds de commerce à Tournai représentait alors un investissement considérable. En ce temps-là, les banquiers ne daignaient pas prêter un centime aux représentantes du sexe faible qui se lançaient dans les affaires. Père et mari étaient sollicités pour offrir de sérieuses garanties. On ne prête qu’aux riches ! Anna regrettait amèrement d’avoir déserté l’école à onze ans, sans achever ses études primaires. Sa scolarité bâclée l’empêchait d’écrire correctement ce qu’elle exprimait avec aisance. Elle lisait beaucoup : des almanachs, des livres d’histoire, des romans d’amour. Assez curieusement, Madame Bovary, son roman préféré, la fascine. Elle était marquée par la destinée de cette épouse de médecin victime des illusions sentimentales de la petite bourgeoisie de province. Peut-être identifiait-elle l’héroïne de Flaubert à une autre personne, une cousine très romantique qu’elle rencontrait régulièrement. L’histoire entretient sa passion pour cette ville de Tournai qu’elle parcourait à pied presque quotidiennement, au gré de ses envies et surtout de ses obligations domestiques. Elle connaissait les rues, les venelles, les ponts, les bâtisses, les églises, le beffroi, la cathédrale, tout ce patrimoine architectural qui concourt au charme et à la splendeur de la cité de Clovis. Édifices prestigieux et monuments grandioses jalonnent cette cité multiséculaire. Les statues des peintres Louis Gallait et Roger de la Pasture qui ont contribué à la notoriété de la ville perpétuent la mémoire collective. Faire du théâtre ! Exprimer de l’amour, de la haine devant un public. La parole… Anna maniait la langue française avec un sens de la réplique, du mot qui fait mouche. Elle aurait pu devenir actrice dans une autre vie, dans un autre siècle. Jeune gamin suspendu à ses lèvres, Paul est propulsé dans un imaginaire inspiré des récits et des traditions d’autrefois. L’histoire populaire de Tournai racontée par grand-mère l’emmène dans un passé parfois magique, surtout affligeant pour les pauvres gens qui croupissent dans les quartiers pauvres. Anna parlait avec dégoût des masures répugnantes des rues de la Triperie et de La Lanterne, des gros pavés de porphyre qu’elle avait foulés avec son père durant son enfance. On y rencontrait les fripiers qui étalaient de vieilles défroques que les misérables emportaient pour quelques sous. Grand-père Arthur, davantage cartésien, y ajoutait sa touche personnelle. Prudemment, il corrigeait ou nuançait les prétendus excès de l’imagination débridée de son épouse. Dans la petite maison plantée chaussée d’Audenarde, à quelques encablures de la gare de Tournai, Paul apprenait ainsi, récit après récit, la saga oubliée des hommes et des femmes de Wallonie picarde. Ce n’est pas l’histoire un peu ennuyeuse exposée dans les manuels scolaires des années 1940 et 1950. Une épopée vivante, imagée, sort de l’ombre des personnages truculents, hauts en couleur. Par la magie du verbe, le gamin est immergé dans la vie quotidienne des travailleurs paresseux et cupides qui peinent dans les champs et dans les usines pour gagner quelques piécettes d’un franc en argent frappées à l’effigie des rois Léopold Ier et Léopold II. À la fin du 19e siècle, des prolétaires rêvent d’un monde plus fraternel promis par des écrivains, des philosophes qui réinventent le monde : Proudhon, Saint-Simon, Fourier et surtout Karl Marx qui inspire une peur obsessionnelle aux possédants. Grand-père s’interroge : — Marx n’est-il pas l’auteur du Manifeste du parti communiste ? N’est-il pas juif ? On agite le spectre du socialisme. L’Église catholique et romaine condamne cette philosophie pernicieuse qui prône la lutte des classes comme remède à la crise sociale qui gangrène le monde capitaliste. — Du pain pour tous, l’interdiction du travail des enfants dans les charbonnages, une amélioration des conditions de vie, telles sont les revendications légitimes de pauvres trimardeurs, prétend grand-père. — Ces revendications sont jugées excessives par les possédants, regrette Anna. Grand-mère, qui n’était pas philosophe, encore moins sociologue ou théologienne, rapportait à son petit-fils, avec mille détails pittoresques, une enfance et une jeunesse vécues à Mont-Saint-Aubert, écrin de verdure niché sur un promontoire à quelques kilomètres de Tournai, la cité aux cinq clochers. La vie rude de la campagne n’avait pas épargné cette femme, sa famille, la communauté villageoise durant les décennies qui précèdent la Grande Guerre. Durant ces années, grand-mère gardait un caractère optimiste, une joie de vivre communicative malgré les épreuves qui jalonnent irrémédiablement toute destinée humaine.
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