Chapitre 5À l’instar des femmes de la « Belle époque », Anna est née un siècle trop tôt.
Historiens et sociologues parlent doctement de générations sacrifiées.
En cette fin du 19e siècle, l’aristocratie terrienne déclinante et la bourgeoisie d’affaires conquérante dominent la société belge. L’injustice sociale demeure le lot quotidien de pauvres travailleurs des champs et des fabriques prédestinés à une existence misérable sans trop gêner la bonne conscience des nantis. Les dames patronnesses distribuent à leurs pauvres quelques miches de pain, de la soupe, du lait battu. Ces aristocrates et ces bourgeoises charitables confectionnent des moufles pour l’hiver. La charité est bien ordonnée.
À l’estaminet de Mont-Saint-Aubert dont l’enseigne « À la Belle vue » rappelle aux passants la splendeur du paysage, les discussions étaient animées. En 1900, la contestation sociale contaminait insidieusement les campagnes comme le déploraient les propriétaires et les rentiers.
René, un tribun particulièrement éloquent toujours soupçonné d’appartenir à la caste des révolutionnaires, des marxistes, déclarait à ses copains éberlués qui peinaient à saisir les subtilités de l’ironie grinçante du vieux militant ouvrier contestataire :
— Les bons pauvres remercient leurs bienfaiteurs. Les mauvais pauvres hurlent leur désespoir. Des enfants malingres toujours paresseux travaillent douze heures par jour dans les usines et les charbonnages, à l’aube d’une adolescence perdue. Des bambins de dix ans sont condamnés à des peines de prison… pour maraudage de pommes ou de bois par des juges de paix sûrs de leur bon droit.
Des gamins et des gamines vivent agglutinés dans des taudis qui puent la misère.
Des mioches meurent de faim, de froid, du choléra, de la dysenterie sanguinolente, du typhus, de la phtisie dans des chaumières.
Des hommes et des femmes de quarante ou cinquante ans sont prématurément usés par une vie de travail à l’usine, dans les charbonnages, aux champs. Certains ont l’impudence de s’opposer à leurs patrons pour réclamer des conditions de travail dignes de la condition humaine.
— Tu as terminé ta tirade, intervenait Louis, l’instituteur du village, passablement agacé.
— Ce n’est pas une tirade que j’ai empruntée au texte d’une mauvaise pièce de théâtre, grognait René. C’est la triste réalité de notre vie quotidienne.
— On ne peut pas te donner entièrement tort, admettait toutefois Louis qui reprochait à son ami de ne pas croire à la force des libertés inscrites dans notre Constitution.
Avec un sens inné de la dialectique, René renvoyait l’instituteur à l’étude de la Constitution belge en s’adressant directement aux habitués du bistrot qui buvaient ses paroles comme du petit-lait :
— Qui parmi vous est encore assez stupide pour admettre sans rire que les êtres humains naissent égaux en droits ?
— Ce ne sont que des mots, hurle un ouvrier carrier. Les patrons n’ont pas trop de souci à se faire. Leurs affaires prospèrent sur la misère des travailleurs.
— Pure vérité, renchérit René à l’adresse de son vieux camarade. Cette illusion politico-philosophique est entretenue dans des « Déclarations des Droits de l’Homme », dans des « Constitutions » rédigées par des hommes politiques et des juristes sans doute idéalistes, mais très peu pragmatiques. Du pain, du pain, un toit, un toit, des soins, des soins, voilà ce que nous réclamons pour tous les prolétaires.
Louis, le maître d’école connaissait la force de persuasion de René qui s’exprimait habilement avec l’art consommé de l’animateur des réunions politiques et syndicales. Autrefois, René avait fréquenté assidûment le Cercle républicain de Tournai.
L’instituteur esquivait ce débat politiquement trop sensible pour aborder le problème de la condition féminine :
— L’émancipation féminine est encore à venir. Le sexe dit faible passe de la tutelle du père à celle du mari. Les études facilitent cette émancipation. Gatti de Gamond et Léonie de Waha fondent à Bruxelles et à Liège des lycées pour filles. L’enseignement secondaire reste encore une inaccessible étoile pour beaucoup de femmes de condition modeste.
René débita sur un ton ampoulé qui confinait au cabotinage d’un vieil acteur de théâtre :
— Ne refuse-t-on pas aux quelques femmes docteurs en droit l’accès aux tribunaux ? Des femmes avocates ou juges, quelle ignominie ! Permet-on de pratiquer l’art de guérir aux rares représentantes du sexe faible qui ont décroché le diplôme de docteur en médecine ? Des femmes médecins, quelle aberration !
Louis n’avait plus rien à rétorquer à son vieux complice. René enfonçait le clou sur les inégalités persistantes entre hommes et femmes en pastichant le discours paternaliste des aristocrates et des bourgeois :
— À quoi pourrait bien servir l’apprentissage des langues, des mathématiques, des sciences, de la littérature, un enseignement coûteux dispensé en pure perte à des femmes éternellement confinées dans des tâches domestiques ?
Leur inculquer quelques notions de calcul, leur apprendre à lire et à écrire, les initier à l’économie domestique demeurait largement suffisant pour faire de ces ouvrières, de ces paysannes des épouses fidèles et des mères accomplies.
Une carrière professionnelle ? Domestique ? Simple couturière ? Ouvrière d’usine ? Paysanne ? Voilà leur destin.