LES HALLUCINATIONS DE MIRABELLE
Il était une fois…
Louise prit une profonde inspiration. Elle avait choisi le conte plutôt que la confession. Une facilité peut-être. Une nécessité, sans doute. Il lui fallait en passer par là. Elle écrivait d’abord pour elle-même, et la métaphore l’aiderait bientôt, elle l’espérait, à clarifier ce qui n’était encore qu’une intuition.
Elle éteignit France Musique, trop bavarde en ce dimanche après-midi, et elle avait besoin de concentration. Elle choisit Radio Classique, qui présente l’avantage (ou l’inconvénient, selon l’état d’esprit dans lequel elle allumait la radio), de proposer de la musique accessible, sans prise de tête inutile, sans commentaire superflu, juste ce qu’il faut pour un contexte sonore propice au vagabondage intérieur. Elle la surnommait parfois radio adagio pour sa propension à proposer des pièces chargées d’émotions, les mouvements lents des concertos ou des symphonies, ceux qui vous plongent dans la nostalgie, dans la méditation mélancolique ou sereine… Elle ne fut donc pas surprise de reconnaitre les premières mesures du deuxième mouvement du quintet en Ut majeur de Franz Schubert.
Elle se félicita de ce choix. C’était exactement ce qu’il lui fallait.
Il était une fois, dans une contrée lointaine que même les explorateurs les plus téméraires n’avaient jamais atteinte, un village, paisible comme une chatte au soleil, lumineux comme un matin d’été, gracieux comme un b****r sur le front d’un enfant endormi.
Il faisait bon vivre au village. Les gens du village se saluaient matin d’un joyeux Bonjour ! et s’affairaient ensuite à leurs tâches habituelles. Chacun savait ce qu’il avait à faire, et chacun le faisait, sans hâte et sans murmure. Monsieur le Maire, un homme affable et populaire, veillait avec bonhomie à la tranquillité de tous, sous l’œil bienveillant de la Doyenne à qui il rendait, et à elle seule, des comptes.
Ce jour-là était un mardi, jour de ménage pour Mirabelle, comme tous les autres jours d’ailleurs, sauf le dimanche évidemment, jour de repos et du Seigneur. Mais le mardi, Mirabelle balayait la place de l’Église, comme tous les mardis après-midi depuis cent-soixante-treize semaines exactement. Mirabelle était méticuleuse. Chaque mardi après-midi se déroulait selon une immuable routine. Elle consacrait les deux premiers tiers de son temps à balayer la moitié Nord de la place de l’Église, parce que c’était la plus difficile, du fait des obstacles, vasques et arbres, qui la parsemaient. Elle s’octroyait alors une pause de dix minutes et entamait alors la partie Sud qui occupait alors la dernière heure de son travail.
Ce mardi-là pourtant ne ressemblait à aucun de ceux qui l’avaient précédé. Elle avait le matin même pris une initiative dont elle ne se serait jamais sentie capable, et avait fait une curieuse découverte. Elle en était toute chamboulée, de sa découverte comme de l’audace invraisemblable dont elle avait fait preuve. Personne ne l’avait vue – elle en était presque sûre – mais son cœur battait une chamade endiablée. Une fébrilité inhabituelle l’empêchait de se concentrer sur des tâches qui ne lui posaient ordinairement aucun souci. Elle se surprit même à négliger le décompte des minutes qui rythmaient son travail, et qui lui permettrait de tourner la clef du placard où elle rangeait son balai chaque semaine au moment précis où sonnerait le dernier coup de la cloche de l’église annonçant cinq heures.
Mais la chamade n’expliquait pas tout. Elle ressentait comme une absence, un manque indéfinissable… Elle était tellement perturbée qu’elle acheva sa tâche avant les cloches de cinq heures. C’est alors qu’elle comprit ce qui se passait.
Elle s’écroula, évanouie.
Dans ce village sans bruit, les nouvelles se propagent à la vitesse d’une onde effleurant les eaux calmes d’un lac endormi. Il ne fallut que quelques minutes avant que les gens du village, un à un ou par petits groupes compacts, ne convergent vers la place de l’église.
Ils furent bientôt tous là, empressés, attentifs ou inquiets, se questionnant du regard, attendant sans se l’avouer qu’un plus qualifié qu’eux, Monsieur le Maire en fait, ne prenne en main la chose, les soulageant du poids d’une initiative.
Les murmures et les rumeurs allaient bon train. Chacun connaissait Mirabelle. Ou plutôt, chacun croyait la connaitre. Sa longue et frêle silhouette était devenue familière, tout comme sa tenue, invariable quelle que soit la saison, une salopette de travail dont elle choisissait la couleur – toujours vive – en fonction du jour de la semaine. Elle était étrange, Mirabelle. Nul ne savait quand et pourquoi elle était arrivée au village. Elle était là, tout simplement. Mais on ne savait rien d’elle, et personne n’aurait jamais osé poser la moindre question. C’est que Mirabelle était la protégée du Maire qui l’avait pour ainsi dire adoptée, et l’on ne conteste pas les décisions du Maire.
Mais pour l’heure, il tardait, et Mirabelle commençait à recouvrer ses esprits. Elle parvint à se redresser, s’adossa au muret qui supportait les cinq marches menant au parvis de l’église, ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit.
« Il faut faire quelque chose », se murmurèrent les villageois les uns aux autres tandis que l’un d’entre eux scrutait la rue centrale par laquelle Monsieur le Maire était censé entrer sur la place de l’Église.
— Il arrive ! cria-t-il enfin en se portant vers lui aussi vite que sa petite taille le lui permettait.
Claudiquant sur ses deux courtes jambes dont chacune ne semblait porter que la moitié du corps, il ouvrit le passage à grand coups de « Laissez passer Monsieur le Maire » auxquels personne ne prêtait attention, dans la mesure où l’on voyait bien qu’il voulait passer, que la foule n’était pas aussi dense que ça, et que, de toute façon, on laissait toujours passer le Maire qui poursuivait sa route, imperturbable et digne. Parvenu à sa hauteur il s’arrêta et tous se pressèrent autant qu’ils le purent autour de lui.
D’un regard circulaire rapide, il prit la mesure de la situation et les choses en main.
— Qu’a-t-elle dit ?
Personne n’avait songé à écouter Mirabelle.
Il alla s’accroupir auprès d’elle.
— Que t’arrive-t-il, ma pauvre enfant ?
— L’ombre, articula-t-elle enfin péniblement, l’ombre…
L’assistance béa.
— Mais enfin, mettez-la à l’ombre, vous voyez bien qu’elle est en plein soleil !
Elle secoua la tête et tendit le bras vers l’ombre que le frêne tout proche portait sur les pavés de la place de l’église.
— L’ombre, répéta-t-elle, l’ombre… Elle a pas bougé depuis ma pause des deux tiers !
Louise s’étira, éteignit la radio et alluma la télé.
19 heures Arte retransmettait ce jour-là le concert d’ouverture du festival de Lucerne, dirigé comme tous les ans par Claudio Abbado.
Elle s’installa dans son fauteuil et s’abandonna au Requiem de Mozart.
La tâche s’annonçait plus ardue qu’elle le pensait. Elle réalisait en écrivant qu’elle retardait inconsciemment le moment de vérité. Elle avait fait de Mirabelle une taiseuse, et sentait bien qu’il y avait là comme une curieuse soumission à la tyrannie du silence.
Il était temps qu’elle s’en affranchisse. Blanche aurait pu l’aider, mais Blanche était morte l’avant-veille. C’est bête, c’est précisément la mort de Blanche qui l’avait décidé à écrire… Elle n’avait jamais eu le courage d’aborder le sujet avec elle. De toute façon, elles n’avaient jamais été très proches.
De la génération d’avant, ne restait plus désormais qu’Antoine…
Oserait-elle affronter Antoine ?
Elle dut somnoler, emportée par ses rêveries, et ne put profiter pleinement que des dernières minutes du concert. Le vieux chef au visage impassible dirigeait ses musiciens sans partition ni gestes inutiles. Le final porta l’émotion à son paroxysme. Il referma ses mains sur sa baguette, comme une prière, comme une action de grâce. Sans un geste, yeux fermés, il avait imposé le silence au public qui pourtant ne le voyait que de dos. Dix secondes de ce fameux silence dont Guitry aurait dit qu’il est encore du Mozart. Ce jour-là, ce n’était pas du Mozart, mais du Claudio Abbado. Le public n’applaudissait pas, il communiait. Dix secondes d’un silence qui réconcilie avec le silence.
Elle les savoura. Comme une revanche sur ces silences imposés.
Comme un bonheur imprenable.