BLANCHE

803 Words
BLANCHELa défunte C’était un de ces enterrements qui eût pu inspirer Brassens et ses Funérailles d’antan, un de ces enterrements qui rassemble tant de monde qu’on en oublie le principal intéressé. Ah, si les défunts pouvaient parler, ils chercheraient sans doute à attirer l’attention sur eux, sans doute voudraient-ils partager avec leurs amis ce moment si particulier dont ils sont – ou devraient être – la vedette. Sans doute ne supporteraient-ils pas ces fades papotages entre d’anciens amis se connaissant à peine et se racontant leurs vies quand eux viennent tout juste de perdre la leur… Blanche fut donc la grande absente de son enterrement. Ce ne fut pas du fait du curé, consciencieux, qui fit ce qu’il put, le pauvre, dans une église pour une fois remplie d’une foule aussi nombreuse qu’inattentive, pour lui rendre justice. Il avait piqué son homélie sur le blog d’un confrère généreux, et l’avait adaptée à l’étrange vie de cette Blanche de Richebourg dont il venait d’apprendre l’existence. Étrange en effet, cette vie qui semblait se réduire aux conditions de sa naissance. Étrange aussi, ce sentiment troublant qu’elle n’était que le substitut familial d’une autre, comme si sa vie n’avait de sens qu’enveloppée dans celle de son original. Étrange enfin, le conteur. Ce jeune homme avait de quoi séduire. Maintien aristocratique et sobre, élégance un rien désuète, affabilité sincère – appelez-moi Ludovic – mais distante, il s’était présenté comme chargé de l’organisation des cérémonies. Le curé le sentait investi de sa mission dont il s’acquitta avec gravité. Il ressentit toutefois un léger malaise. Sélection des musiques et des cantiques, prières et interventions de quelques proches, Ludovic savait où il allait. Mais ses choix ne semblait pas dictés comme il est d’usage par les goûts – réels ou supposés – de la défunte, mais par ceux du grand-père, comme si Antoine était l’invité d’honneur, comme si c’était lui qu’on allait bientôt conduire à sa dernière demeure. — Bien… Pouvez-vous me dire quelques mots de la défunte ? Cela nourrira mon homélie. C’est l’histoire de Lucile qu’il entendît d’abord. Une histoire racontée sur le mode hagiographique des récits d’autrefois. Comment sa naissance miraculeuse causa la mort de sa mère. Comment elle manifesta dès son enfance des prédispositions à la foi mystique. Comment la divine vocation la prit le jour de sa confirmation. Comment elle décida alors de s’engager dans les ordres et rejoignit un couvent pour y parfaire son instruction religieuse. Comment elle y mourut – hélas ! – l’année suivante d’une méningite foudroyante. Comment son père, Guillaume, en fut inconsolable, coupable de l’avoir laissé partir. Comment Notre Seigneur le consola en lui envoyant Blanche qu’il adopta. Comment il tenta de mériter le pardon divin en ouvrant la maison familiale aux enfants de l’orphelinat voisin. Le curé patienta. Il sentait bien que cette histoire était de celles qui nourrissent les légendes familiales et le plus étrange n’était pas que Ludovic ait raconté cette histoire comme on récite la table de deux, le plus étrange était qu’il semblait y croire. Il finit par l’interrompre. — Blanche est donc la fille adoptive de votre arrière-arrière-grand-père ? — Officiellement, oui. En fait, elle fut élevée avec Antoine, dont elle avait sensiblement le même âge, de sorte que chacun la considère comme la fille de Marcel, et donc la sœur adoptive de mon grand-père. Fin de l’histoire. Manifestement, Ludovic n’en savait pas beaucoup plus sur Blanche, sinon que son métier la fit beaucoup voyager, et qu’elle était très proche de Gabrielle. Il n’en tirerait pas davantage. Tant pis, il faudra faire avec… « Blanche est un cadeau de Dieu. Son entrée en humanité semblait pourtant placée sous le signe du malheur, sa mère biologique, que nous nous garderons bien de juger, l’ayant abandonnée à la naissance. Mais d’un mal, Dieu a fait un bien… Blanche fut un cadeau pour votre aïeul, Guillaume, qu’elle consola de la perte de sa petite Lucile. Elle fut un cadeau pour Marcel qui eut ainsi la fille que son épouse ne pouvait lui donner. Elle fut un cadeau pour Antoine, plus qu’une sœur adoptive, elle fut une amie. Elle fut un cadeau pour chacun de nous… » Que dire d’autre ? Il enchaîna sur un sermon de catéchisme. La nécessité d’être un cadeau pour les autres. Le refus de l’égoïsme. Le primat des valeurs sur les intérêts. Rien d’original. Peu importe, personne n’écoutait. Il conclut : « … Blanche était des nôtres, l’une d’entre nous, de la communauté des croyants, l’une de ceux qui cherchent la justice qui ne peut venir que de Dieu. Une juste ! Comme Saint Paul, Blanche a combattu le bon combat, achevé la course, gardé la foi. La couronne de justice lui est réservée. Mais son œuvre ne s’arrête pas là. Elle continue – et continuera longtemps encore – à vivre dans nos cœurs. Que la foi qui l’habitait, l’espérance qui l’animait et l’amour qui guidait sa vie demeurent en chacun de nous. Amen. » « Que ton amen final soit de plénitude et non de soulagement » avait-il appris d’un sage confrère expérimenté. Il avait manifestement raté son coup. Sitôt la messe dite, les conversations que la cérémonie avait interrompues ou tempérées reprirent de plus belle. Les affaires aussi… Antoine s’était isolé pour répondre à un appel manifestement important. — Alors ? Tu l’as retrouvé ? — … — Tu lui as parlé ? — … — Tu continues à chercher ? — … — Je ne préfère pas… Il se méfierait. Il vaut mieux que ce soit toi. — … — Tiens-moi au courant…
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