MAUDITE MIRABELLE

1417 Words
MAUDITE MIRABELLE Louise s’était enfuie sitôt l’Amen final, sans même accompagner la famille au cimetière. Elle détestait les cimetières. Surtout celui-ci. Surtout depuis qu’y gisait – elle espérait bien qu’il ne s’y reposait pas – dans le caveau familial, certain locataire dont elle ne supportait pas la proximité. Blanche saurait lui pardonner. Et puis, il lui fallait écrire. L’ombre immobile ! On n’avait jamais entendu chose pareille ! Mais de Mirabelle, tout pouvait s’attendre. On s’amusa discrètement derrière le paravent des visages impassibles – après tout, n’émergeait-elle pas à peine de l’évanouissement qui les avait tous fait accourir ? On se glissa des regards implicites. On se marra franchement. Elle en tenait vraiment une, la Mirabelle ! Ce n’était pas la première fois qu’elle extravaguait ainsi, mais là, elle faisait fort ! L’ombre immobile ! Voilà qui relançait les spéculations sur l’état mental de la fille. Elle cherche à attirer l’attention, persiflèrent les uns. Elle cherche à attirer l’attention, compatirent d’autres, la pauvre petite, c’est vrai qu’on a tendance à l’oublier, derrière son balai qui cacherait presque sa frêle silhouette… Seul Monsieur le Maire gardait la tête froide et de circonstance. Il lui parlait à l’oreille, et elle lui répondait itou. Au fur et à mesure de leur conversation, le ton devint de plus en plus confidentiel. Il aurait fallu être souris pour percevoir quelques bribes intelligibles de leur conciliabule. Seuls quelques fragments parvinrent aux oreilles les plus proches. — Mais que s’est-il passé ? fut tout à fait audible. — L’ombre… répéta-t-elle, elle a pas bougé depuis ma pause des deux-tiers ! — Tu l’as déjà dit, mais tu sais bien que c’est impossible ! Il y a forcément autre chose… continua-t-on à entendre. — … — Tu as dérangé tout le monde ! fut dit d’une voix suffisamment perceptible pour que chacun relève la sollicitude avec laquelle Monsieur le Maire prenait soin de ses administrés. — De toute façon, il fallait que je vous parle. — Tu peux venir au bureau, nous serons plus à l’aise. — (inaudible), secoua-t-elle la tête. — Mais enfin, sois raisonnable ! — … arrêter… — Mais pourquoi ? — … décidé… — Mais… ? — … ! Monsieur le Maire se redressa, et parcouru l’assistance d’un regard dans lequel l’autorité le disputait à la bienveillance. — Vous pouvez rentrer chez vous, lança-t-il, et chacun compris que c’était un ordre. Je prends les choses en main. Seuls les plus proches perçurent la pointe d’inquiétude qui altérait la voix illusoirement paterne du Maire. Ils l’attribuèrent au souci qu’il se faisait de sa protégée. L’assistance commença donc à se disperser en silence. On eût dit un rassemblement funéraire sortant d’un cimetière à l’issue d’une mise en terre particulièrement émouvante. L’un des villageois pourtant, sans soute interrompu dans quelque activité urgente, regarda vers l’horloge du clocher de l’église. Il faut dire que dans le village, seule l’horloge de l’église donne l’heure. Personne n’a de montre, et nul n’en ressent le besoin. Située au cœur de la place centrale du village, visible de la presque totalité du territoire communal, carillonnant tous les quart d’heure, cette horloge aux quatre cadrans suffit amplement aux nécessités horaires d’une vie villageoise tournant toute entière autour de ses deux pôles exclusifs que sont l’église et la mairie. Ce faisant, il observa un phénomène inhabituel, une anomalie sans doute anodine qu’il décida néanmoins de partager avec ses compagnons de retraite : — Tiens ! L’horloge s’est arrêtée ! Les autres levèrent la tête, et ne purent que confirmer le diagnostic : l’horloge indiquait quatre heures pile ! — Ce n’est pas bien grave, il n’y a qu’à appeler Monsieur Prune. Monsieur Prune est le bedeau. On le connaît déjà, c’est lui qui, sur ses petites jambes, courait au-devant de Monsieur le Maire et lui ouvrait un passage parmi la foule. Monsieur Prune est étonnant, autant agile sur une échelle que gauche sur le plancher aux vaches, c’est toujours lui qui est sollicité pour les réparations périlleuses, aujourd’hui plus que jamais, puisque c’est bien de l’église, son domaine, qu’il s’agit. Il ne fut pas nécessaire de l’appeler. Monsieur Prune, on l’a compris, est toujours là où il se passe quelque chose de racontable. Il ne lui fallut que quelques minutes pour monter à la cime du clocher, encore que, privé du repère horloger, l’estimation ne put se faire qu’au jugé. On attendit patiemment, du moins ceux, c'est-à-dire la quasi-totalité des gens du village, qui n’étaient pas appelés à de plus urgentes occupations. Lorsqu’il fut redescendu, les yeux soulagés se reportèrent sur la rassurante pendule. Consternation ! Elle indiquait, encore et toujours, la même heure. On attendit encore, les yeux rivés sur la grande aiguille qui allait, nul n’en doutait, marquer de son pas hésitant la minute suivante. Mais rien ne vint. — Monsieur Prune, suggéra quelqu’un, vous allez devoir recommencer ! — J’ai parfaitement remonté le mécanisme, se vexa-t-il (mais il s’agissait là d’une sorte de jeu, l’on savait Monsieur Prune susceptible, et lui se faisait un devoir d’entretenir cette réputation), c’est que la panne doit être plus sérieuse… Il retourna donc dans l’antre du clocher, sa réputation maintenant en jeu ne lui permettant plus de tergiverser. En bougonnant au rythme de sa claudication, il inspecta chaque rouage, chaque axe, chaque ressort. Il graissa ici, il huila là. Il vérifia les liaisons, s’assura que tous les contacts étaient en état, il re-remonta le mécanisme, et finit par s’avouer vaincu : la machine refusait obstinément de reprendre son tic-tac tranquille et régulier. De guerre lasse, il ressortit et son hochement de tête latéral suffit à faire comprendre sa défaite à l’assistance. — Je n’ai jamais vu ça, soupira-t-il. — Allons, l’encouragèrent les plus optimistes, il n’y a pas de raison de vous mettre dans cet état, on va trouver une solution, tiens, justement, le Maire semble en avoir terminé avec Mirabelle… Mais Monsieur le Maire passa sans s’arrêter. — Il a suffisamment de soucis comme ça, il faut trouver une solution ! — Y’a qu’à suivre Madame Bergamote, quand elle se mettra à table, c’est qu’il sera dix-neuf heures pétantes, railla l’un des plus jeunes ! Mais personne ne releva cette impertinence. Et Monsieur Prune continuait de hocher une tête accablée, ce qui, compte tenu de ses proportions, lui faisait ressembler au ventre des balanciers des pendules de salon, mais à l’envers. — Continuez, se moqua un autre effronté, vous le faites très bien ! — Ah ! ça suffit ! rugit-il, vous ne semblez pas comprendre ! Lorsque nous aurons trouvé et réparé la panne, il faudra encore retrouver l’heure exacte, et ça, c’est pas une mince affaire ! — Et pourquoi on ne construirait pas un cadran solaire ? suggéra un petit malin. Demain, il sera facile de repérer midi pile, et le tour sera joué ! Aussitôt dit… La flèche fut promptement plantée, orientée vers ce que l’on savait être le sud. — Ne vous fatiguez pas, il ne sert à rien, votre cadran solaire, l’ombre, elle bouge pas ! Personne n’avait remarqué Mirabelle. À dire vrai, ils l’avaient oubliée : la panne de l’horloge, voilà une affaire d’une autre importance que les divagations d’une balayeuse ! Elle poursuivit son chemin, le pas incertain et les épaules voûtées, après avoir du bout du pied tracé la limite actuelle de l’ombre portée par le frêne tout proche. Un haussement d’épaule plus tard, ils reprenaient leur babil. Le temps passa. Quelqu’un s’avisa enfin qu’il était peut-être temps de rentrer, qu’on était peut-être attendu pour le goûter, à moins que cela ne fut pour l’apéritif, mais pas le dîner, il faisait encore trop jour, en cette saison, on se couche en même temps que le soleil… On ne sait plus, aujourd’hui que tant de temps a passé, lequel fit le premier la découverte qui allait changer, et pour longtemps, l’histoire du Village. — Dites, je rêve, ou l’ombre, là, elle bouge pas ? Les autres crurent à une plaisanterie, avant de réaliser que la trace laissée par Mirabelle lors de son passage coïncidait toujours avec la limite de l’ombre portée par le frêne tout proche. Un à un, ils s’approchèrent de l’ombre suspecte, l’examinèrent, la scrutèrent pendant le temps qu’ils estimèrent suffisant pour qu’elle ait le loisir de bouger, ce qu’elle ne fit pas, et, lorsque l’indubitabilité de la chose fut avérée, se laissèrent enfin aller au commentaire. — Il n’y a pas de doute, l’ombre est immobile, à cette heure-là, elle est beaucoup plus allongée. — Au fait, quelle heure est-il ? — Il est au moins cinq heures, puisque Mirabelle a rangé son balai. — Oui, mais cela fait longtemps déjà, si l’on pense à tout ce qui s’est passé depuis. — En tout cas, il n’est pas sept heures, Madame Bergamote est toujours là ! Et cette fois, cela fut dit sans impertinence. — Tu as faim, toi ? Personne n’avait faim. — Tu as soif ? Personne n’avait soif. — Tu es fatigué ? Personne n’était fatigué. Aucun des signes habituels du temps qui passe n’indiquait combien de temps avait passé. On attendit encore. On passa de l’étonnement à la stupéfaction. De l’inquiétude à l’anxiété. Du doute à l’évidence : il se passait quelque chose de grave. Le Maire enfin prévenu ne perdit aucune contenance. Comme chacun l’attendait, et il eut été tellement étonnant qu’il en fut autrement, il prit d’emblée la seule décision raisonnable et rassurante. — Allons nous coucher ! Demain, nous y verrons plus clair… Et tous approuvèrent. Quelques bougons, pourtant, bougonnèrent. Comment se coucher, si on n’est pas fatigué ? La nuit porte conseil. Mais la nuit ne vînt jamais. Et la place de l’église s’emplit à nouveau, peu à peu, du bruit des pas sur les pavés, du bruissement feutré des conversations angoisseuses et des exclamations furtives des quelques rares miraculés que la rumeur n’avait pas encore atteints. Ils furent bientôt tous là, exaltés ou inquiets, à maudire l’ombre insolente. À maudire l’arbre. À maudire l’horloge et le clocher. À maudire Mirabelle sans qui rien de tout ceci ne serait arrivé.
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