Chapitre un-1

2058 Words
Chapitre unPaul David Krueger était encore en caleçon – mais pouvait-on appeler ainsi l’espèce de short kaki censé lui conférer un minimum de décence ? – lorsqu’il fut interrompu par une phrase lancée depuis la porte d’entrée de son habitation : — Bonjour, je suis Jimmy de FedEx. Il y a quelqu’un ? Installé à quelques mètres, dans sa cuisine, Paul tentait à cet instant de déplier son journal sur la table du petit-déjeuner tout en luttant contre les assauts répétés de George W. vers son bol de Quaker. George W. était un gros chat mâle et roux de 5 ans que son maître avait baptisé ainsi, car il passait le plus clair de son temps à faire la guerre aux félidés du voisinage. Paul, lui, était un mâle de 39 ans au poil châtain clair, à qui ses parents avaient donné ce prénom en souvenir d’un oncle trop tôt enlevé à l’affection des siens, suite à une mauvaise grippe. Paul passa prestement un pantalon et alla à la rencontre du livreur de FedEx. Il revint dans la cuisine en tenant à la main une enveloppe de dimensions moyennes. Juste à temps pour voir George W. sauter de la table, apparemment satisfait d’avoir joué un bon tour à son maître. Le chat s’assit sagement sur la chaise et – avec le flegme qui sied à un vrai matou – il attendit l’engueulade qui accompagnait inévitablement ses petits écarts de conduite. Mais rien ne vint. Perplexe, son maître tournait et retournait l’enveloppe dans ses mains, tentant de deviner son contenu. Le bordereau précisait qu’elle avait été expédiée de Zurich et Paul ne connaissait personne dans la ville suisse. Dans l’étui, il découvrit trois autres enveloppes. L’une contenait une lettre, l’autre une liasse de billets et la troisième un billet d’avion en classe affaires pour la Suisse. Ce dernier était établi à son nom. La lettre ne portait aucun nom d’expéditeur. Elle était simplement datée de Zurich le 7 juillet, rédigée à l’ordinateur et imprimée sur du papier ordinaire. Cher Monsieur Krueger, Des événements importants survenus très récemment nous ont appris votre existence. À ce stade de nos relations – et pour des raisons que vous comprendrez bientôt –, il nous est malheureusement impossible de nous présenter, mais nous aurons tout le loisir de faire connaissance si vous nous accordez votre confiance. En annexe de la présente, vous trouverez un billet d’avion pour Zurich et une somme d’argent. Veuillez considérer le premier comme la clé qui vous conduira à nous et la seconde comme un modeste défraiement pour les dépenses que pourrait vous occasionner votre bref séjour en Suisse. Très concrètement, nous vous demandons de nous consacrer quelques jours de votre temps et de prendre l’avion après-demain pour Zurich. À votre arrivée, un chauffeur vous conduira dans un hôtel réputé où une chambre vous est d’ores et déjà réservée. Le lendemain matin, il viendra vous rechercher pour vous conduire au point de rencontre où nous vous expliquerons dans le détail les raisons de notre démarche. Nous comprenons aisément que les quelques précautions qui entourent cette invitation ont de quoi surprendre. Et pourtant, nous vous prions de croire que ceci n’est ni une plaisanterie ni l’amorce d’un jeu télévisé dont vous seriez l’innocente victime. Sachez encore que vous n’aurez pas à regretter de nous avoir fait confiance et qu’au retour de Suisse, votre vie connaîtra – si vous le souhaitez – un avenir dépourvu de tout tracas financier. Un mot encore : comme vous le constaterez, le billet est « open » pour votre retour, ce qui signifie que vous pourrez décider de mettre fin à votre séjour quand vous le voudrez. Par contre, il est impératif que vous preniez le vol d’après-demain pour être au rendez-vous prévu. Il n’y a aucun report possible. Le mot « aucun » était souligné et la lettre se terminait par une banale formule de politesse. Paul se leva et sortit sur la devanture de sa maison. À cette heure, ce quartier calme de la banlieue de Memphis était livré aux seuls oiseaux qui s’ébattaient sur les pelouses soigneusement tondues devant de coquettes habitations en bois. Les habitants qui n’étaient pas en vacances avaient déjà pris la route pour leur travail et la plupart des gosses du voisinage étaient assis à la table du petit-déjeuner en regardant des dessins animés à la télévision. Paul s’assit sur le siège à balancelle qui trônait à deux mètres de la porte d’entrée, sous le petit auvent de bois. Il regarda d’un air absent un écureuil batifolant sous un bouleau puis relut posément la lettre. C’était à n’y rien comprendre ! Machinalement, malgré la mise en garde de son interlocuteur anonyme, il jeta un regard autour de lui comme s’il s’attendait à voir une caméra et un groupe d’amis hilares jaillir d’un garage voisin. Concrètement, le fait de devoir s’envoler le surlendemain ne posait pas de problème : professeur de journalisme à l’université de Memphis, il était en vacances pour plusieurs semaines et n’avait, à ce jour, programmé aucun déplacement. Il comptait, en effet, profiter de son congé pour reprendre l’écriture d’un roman trop longtemps délaissé. Les seuls liens que Paul aurait pu avoir avec la Suisse remontaient au mois de février 1977, lorsque son père Jim avait péri dans l’incendie d’un cinéma de Berne. Sa dépouille avait été rapatriée deux semaines après, puis inhumée dans le vaste cimetière où, en août de la même année, le corps d’Elvis Presley avait d’abord séjourné avant d’être ramené à Graceland, dans la propriété privée de la vedette. La famille avait été contrainte de procéder ainsi pour déjouer les plans de fans décidés à voler le cercueil de leur idole. Jim S. Krueger reposait à une centaine de mètres du grand bâtiment où avaient été célébrées les funérailles du King. La première idée de Paul fut de téléphoner à sa mère qui habitait downtown. À cette heure, comme tous les matins, elle regardait sans doute Channel 3 qui diffusait une émission grand public depuis une galerie marchande du centre-ville. Les invités s’y succédaient dans une ambiance de grand magasin, parlant des sujets les plus divers avec un couple d’animateurs rompus à cet exercice routinier. À la réflexion, il se dit qu’il serait plus indiqué de lui rendre visite pour tenter de trouver une explication avec elle. En quelques minutes, il fit une toilette rapide, sortit sa vieille Norton Commando et abandonna définitivement son bol de Quaker à George W. qui, trouvant sans doute la victoire trop aisée, manifesta son mépris en dédaignant le cadeau. Une demi-heure plus tard, Paul sonnait à la porte de l’appartement maternel. Prudente comme toujours, Suzanna regarda d’abord par le judas et poussa un petit cri de surprise en découvrant son fils. — Qu’est-ce qui se passe, mon grand ? Tu as un problème ? Paul sourit en voyant l’air inquiet de sa mère. Celle-ci avait une fâcheuse tendance à considérer avec pessimisme tout événement sortant du train-train quotidien. Il est vrai qu’il débarquait rarement chez elle à 10 heures du matin et, qui plus est, sans lui avoir préalablement passé un coup de fil. — Mais non, Maman ! Juste un petit imprévu et un mystère que tu vas peut-être m’aider à résoudre. Intriguée, la mère s’assit dans le grand fauteuil qui faisait face à l’écran de télévision. Elle coupa le son de Channel 3 et tendit machinalement un petit plateau de biscuits à son fils. En quelques phrases, Paul expliqua le motif de sa visite, puis lut la lettre reçue une heure plus tôt. Suzanna écouta avec attention et, comme il s’y attendait, fit immédiatement le lien avec son défunt mari. — Zurich ? C’est étrange. Bien sûr, ton père a travaillé en Suisse, mais c’était à Berne. C’est d’ailleurs là que j’ai séjourné l’unique fois où j’ai pu le rejoindre en Europe. Il y habitait un petit appartement d’où il rayonnait vers les pays voisins, principalement en Autriche et en Allemagne de l’Ouest. Et puis, il y a si longtemps… Tu penses que cette lettre aurait un rapport avec sa mort ? Bien qu’intriguée, la maman de Paul parlait avec détachement de feu son mari. Depuis longtemps, Suzanna Krueger – née Bronski – avait fait son deuil d’un homme qui, au moment de sa mort, n’était plus qu’un époux occasionnel. Sur un vaisselier, une petite photo en noir et blanc rappelait bien la mémoire de Jim, mais sans doute n’était-ce là qu’une modeste concession aux convenances à l’attention des rares visiteurs qui, du reste, n’étaient pas dupes. Il s’agissait, pour la plupart, de proches bien au fait des avatars du couple Krueger. Jim était âgé de 18 ans en 1943 lorsqu’il avait été envoyé de l’autre côté de l’Atlantique pour apporter sa pierre à l’effort de guerre des États-Unis d’Amérique sur le continent européen. Ses parents avaient émigré d’Allemagne vers le Maryland en 1934, après que le chancelier Hitler eut manifesté les premiers signes de sa future politique envers les Juifs. Des 9 ans passés au pays de Wagner, Jim avait conservé une bonne pratique de l’allemand que ses parents s’étaient du reste toujours efforcés d’entretenir au quotidien. Sa connaissance de la langue de Goethe était un atout pour certaines unités alliées en Europe. C’est ainsi qu’il fut envoyé à Londres pour y analyser, avec d’autres, des milliers de messages et d’écrits interceptés par les troupes combattant sur le terrain. Jim Krueger était un jeune homme volontaire, entreprenant et curieux de nature. Après quelques semaines d’un travail à vrai dire peu passionnant, il se signala à un responsable par une aptitude étonnante à découvrir le sens caché de certaines phrases. Intrigué, l’officier lui soumit une grille de mots croisés publiée dans le Daily Telegraph peu de temps auparavant. Celle-ci avait été conçue par des spécialistes qui estimaient que tout cruciverbiste capable de la remplir en douze minutes maximum était, potentiellement, un décrypteur de premier plan. Jim s’en tira avec les honneurs et c’est ainsi que, quelques jours avant la Noël de 1943, il débarqua d’un camion militaire à Bletchey Park, l’école du code et du chiffre installée dans le Buckinghamshire. Muni d’un maigre bagage, mais d’une formidable envie d’apprendre, il rejoignit les centaines de cryptanalystes chargés notamment de « casser » le programme Enigma utilisé par les Allemands pour coder leurs communications. Le reste de l’histoire appartenait à un passé que Jim Krueger n’évoquait que très rarement et avec un tel manque de détails que certains de ses interlocuteurs avaient parfois mis en doute ses propos. À l’occasion, pour rabattre le caquet d’un impertinent dubitatif, l’ancien décrypteur dévoilait quelques trucs de base du métier, jonglant avec chiffres, lettres et algorithmes, expliquant les règles de base de la stéganographie et de la cryptographie, séduisant invariablement son auditoire par d’étonnantes anecdotes puisées au plus profond de l’histoire des écritures secrètes. Après la Deuxième Guerre mondiale, Jim n’eut aucun mal à trouver un job dans une des nombreuses agences de renseignement américaines. Il fit partie d’un contingent d’experts civils engagés en 1945 par l’ONI, l’Office of Naval Intelligence. Rapidement, il en intégra le Technical Intelligence Center où il côtoya notamment une équipe de scientifiques allemands capturés en Bavière à la fin de la guerre avec leurs notes techniques, plans et prototypes. En 1949, Jim venait de fêter son 24e anniversaire lorsque sa vie professionnelle prit un tournant capital. L’année avait été riche en événements avec la création de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord, la levée du blocus de Berlin, la naissance de la République fédérale d’Allemagne (RFA) et, surtout, celle de la République démocratique d’Allemagne, la RDA. Cet avènement acheva de marquer à la faucille et au marteau une Europe de l’Est qui allait, douze ans plus tard, se retrancher frileusement derrière un rideau de fer. Bien que soulagés par la fin du blocus berlinois qui leur apportait un peu de baume diplomatique après la prise de pouvoir communiste à Prague l’année précédente, les stratèges du renseignement aux États-Unis décidèrent de traiter le problème européen avec vigueur. C’est ainsi que l’on vit éclore çà et là des départements, des sections, des divisions et autres agences qui, au risque de se marcher sur les pieds, se nourrissaient de la même culture du secret. Certaines connurent la vie éphémère des petites équipes artisanales. Par contre, d’autres se virent dotées de moyens considérables au nom du grand combat contre un communisme que le sénateur Joseph McCarthy allait contribuer à diaboliser quelques mois plus tard. En marge de ces stars du renseignement, quelques agences créées avec des moyens « discrets » s’enfoncèrent très vite dans des eaux profondes où la lumière ne risquait plus de les atteindre. La contrepartie de cette immersion abyssale était l’obligation de s’autofinancer pour échapper à tout contrôle, parlementaire ou autre. C’est pour une de ces agences que Jim accepta de travailler, sous le couvert d’un bureau de courtage en acier installé à Memphis. Au début de son installation dans la capitale du blues, le jeune homme fut obligé, tout comme ses six collègues, de ronger son frein tandis que les responsables de l’agence tissaient patiemment leur réseau aux niveaux national et international. Puis les choses se mirent progressivement en place et, au cours des cinq premières années, Jim fut envoyé en Europe à une vingtaine de reprises, essentiellement pour des contacts avec de futurs informateurs locaux. Sur place, il évoluait au départ des ambassades américaines avec une habilitation du Département du Commerce.
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