Aux yeux de sa famille, restée au Maryland, et des amis qu’il s’était faits à Memphis, il apparut bien vite comme un personnage hybride, un peu inquiétant et donc passionnant. Une sorte de synthèse contre nature entre un membre du corps diplomatique et un représentant de commerce aux activités professionnelles assez réduites. Entre ses déplacements en Europe – essentiellement la RFA, l’Autriche et la Suisse –, Jim bénéficiait en effet d’un horaire de travail qui aurait rendu jaloux un fonctionnaire romain. Il avait ainsi développé une certaine propension à sortir le soir et à fréquenter les clubs à la mode où les contacts, cette fois, n’avaient plus rien de professionnel.
À l’occasion d’une de ces soirées, Jim fit la connaissance de celle qui allait devenir Madame Krueger moins d’un an plus tard. De quatre ans sa cadette, Suzanna suivait des études de médecine avec une assiduité discutable, mais elle était jolie et pas trop compliquée pour un dandy trentenaire. Ils se marièrent en 1957 en se promettant trois enfants – au minimum – et un amour éternel.
Les choses ne prirent pas exactement le chemin supposé. Plongée dans le quotidien d’une vie d’épouse attentionnée, Suzanna abandonna rapidement l’idée de manier le stéthoscope et devint employée d’accueil dans un grand hôtel déjà célèbre à l’époque pour son défilé de canards colverts.
De son côté, Jim multipliait les voyages en Europe où ses séjours variaient de quelques jours à deux ou trois semaines, voire davantage. Pour une jeune mariée, les retours n’en étaient que plus agréables. Pourtant, ces absences répétées – intervenues trop tôt sans doute – creusèrent lentement un insidieux sillon entre les époux : lorsqu’il était à Memphis, Jim conservait certaines de ses habitudes de célibataire tandis que les horaires imposés à Suzanna ne lui permettaient plus de suivre son époux quand il sortait le soir en semaine.
Lorsque Paul vit le jour, Jim et Suzanna étaient mariés depuis 8 ans. Ils formaient toujours un couple soudé, mais un observateur occasionnel aurait pu penser qu’ils avaient déjà un quart de siècle de mariage derrière eux. Certains jours, ils ne faisaient que se croiser et, lors des voyages de son mari, Suzanna avait pris l’habitude de sortir « entre filles » avec ses amies. En tout bien tout honneur.
La vérité oblige à dire que Jim ne ne fit pas preuve d’une semblable abstinence. Les séjours en Europe étaient contraignants et il abattait un travail apprécié par sa hiérarchie. En contrepartie, celle-ci ne se montrait pas trop regardante en matière de notes de frais. Jim avait donc trouvé dans différentes villes européennes des compensations – blondes de préférence – à une vie souvent stressante et non dénuée de danger, comme dans les romans de Graham Greene.
Suzanna prit conscience de son infortune un après-midi de mai 1967 alors que son mari venait de rentrer d’Autriche.
Jim ne se couchait jamais dès son retour, pour ne pas accentuer les effets perturbants du décalage horaire. Ce jour-là, après avoir embrassé sa femme, il avait pris une tasse de thé en sa compagnie tout en s’informant des derniers potins du quartier. Comme toujours, il s’était montré peu disert au sujet de son voyage, se contentant de parler du temps pluvieux et de relater quelques anecdotes amusantes concernant l’ambassade américaine de Vienne. Puis, il prit la voiture pour aller à l’agence et y rendre compte de son voyage.
Dès que Jim eut quitté la maison, Suzanna entreprit de vider sa valise. Il l’avait déposée à l’étage, sur le lit, et n’avait emporté que le porte-document muni d’une serrure à chiffres dans lequel il enfermait ses notes et rapports. Dans la poche intérieure de la grosse valise se trouvaient pêle-mêle une cravate chiffonnée, un roman policier, un gros livre de mots croisés et quelques revues en allemand.
Ne sachant trop que faire de ces dernières, Suzanna les déposa sur le lit et acheva de trier les vêtements, séparant les effets propres de ceux qu’elle allait mettre dans la manne à linge sale. Lorsqu’elle eut fini, elle empoigna la valise et fit involontairement tomber les revues qui s’éparpillèrent sur la moquette claire de la chambre. En les ramassant, elle feuilleta rapidement les illustrés, s’attardant ci et là sur une photo du chancelier Adenauer haranguant ses ministres, le lancement du paquebot France à Saint-Nazaire ou encore un cliché de John « Big Duke » Wayne jouant au raton laveur à côté de Richard Widmark dans Alamo.
Au centre d’un des magazines, Suzanna découvrit le prospectus en couleurs d’un hôtel situé dans la région de Linz et vantant les bienfaits d’un « séjour gastronomique lié aux plaisirs de la promenade en forêt ». Elle ouvrit le folder et y trouva une facture relative à un week-end passé au Winzerhof par un Monsieur et une Madame Zelmer. Intriguée, elle parcourut le récapitulatif des services offerts, dont deux nuitées en chambre double ainsi que le détail des menus pris au restaurant. Il y avait là des plats dont elle ne connaissait pas le nom, mais le libellé d’une boisson lui sauta au visage : Jim était sans doute le seul Américain buvant un mélange de Suze et de jus de pamplemousse à l’apéritif.
En une fraction de seconde, Suzanna sentit monter en elle une nausée d’une violence inconnue. Elle se précipita vers la salle de bain et vomit dans le lavabo. Puis ses jambes se dérobèrent et elle glissa lentement vers le sol où elle demeura inerte, les yeux mi-clos, la bouche ouverte, un filet gluant coulant le long de sa joue droite. Elle se mit à pleurer et son corps, devenu froid comme du marbre, fut secoué de spasmes ininterrompus pendant plusieurs minutes. En tendant le bras, elle réussit à saisir la grande serviette de bain qui pendait à côté de la baignoire. Elle la tira sur elle, se roula en boule et ferma les yeux.
Elle resta ainsi, le cerveau en lambeaux, durant près de deux heures. Le choc avait été tel qu’elle finit même par s’endormir. Quand elle rouvrit les yeux, elle reprit lentement le contrôle de ses sens et tenta de réfléchir posément à ce qu’elle venait de vivre.
Plutôt que d’attaquer son mari de front, Suzanna résolut de lui donner une chance en lui laissant le temps de réfléchir. Elle plaça le prospectus et la facture bien en vue sur la tablette qui supportait le téléphone près de l’entrée, puis elle gagna sa cuisine et attendit son retour. Il n’allait pas tarder puisqu’ils avaient convenu de dîner à dix-neuf heures. Il était dix-huit heures quarante-cinq…
Suzanna entendit d’abord la voiture, le claquement de la portière, puis le bruit des clés dans la serrure de la porte d’entrée. Jim entra, cria : « C’est moi ! », puis il y eut un silence. Il n’avait pas refermé la porte, car elle entendit la sonnette d’un vélo passant devant la maison. Sans doute Teddy, le fils des voisins.
Suzanna était figée, tentant d’imaginer son mari, les papiers à la main, la tête en feu, cherchant peut-être une explication plausible.
Le silence s’éternisa. À ce moment, elle sut qu’il n’y avait ni concours de circonstances ni confusion possible. Elle se cramponna à l’évier puis porta machinalement la main à la bouche pour ne pas hurler. Rien. Toujours rien !
N’y tenant plus, elle se retourna. Jim se tenait dans l’encadrement, livide, silencieux. Il la regardait, les yeux voilés. Il eut une sorte de hoquet grotesque, puis il baissa le regard, soupira longuement et s’assit d’un air las à la table.
— Que veux-tu que je te dise ?
D’une voix blanche, mais étrangement posée, Suzanna répliqua :
— La vérité ! Je veux savoir qui elle est et depuis quand dure cette liaison.
Son calme la surprenait elle-même. Quelques secondes plus tôt, elle aurait crié ou frappé. Là, elle était transformée, figée, le visage droit, les yeux plantés dans ceux de son mari, le corps arqué dans une attitude de défi.
Jim ne l’avait jamais vue ainsi. Elle répéta sa question. Pris de court, il dit à voix basse :
— C’est sans importance. Juste une passade. Une mission écourtée de façon imprévue, une rencontre fortuite, et puis voilà…
— « Et puis voilà ! ». C’est tout ce que tu trouves à dire ? C’est franchement minable. Et moi, comment dois-je prendre les choses ? En m’en moquant ? En faisant semblant d’oublier ? Tu te rends compte que nous sommes mariés depuis dix ans à peine ? Mais tu vas sans doute me dire qu’il s’agissait d’une erreur, que c’était la première fois.
Suzanna s’assit à son tour et attendit.
Peu à peu, Jim reprenait son sang-froid. Non, ce n’était pas la première fois, il le reconnut. Mais il ajouta aussitôt qu’il s’était toujours agi d’aventures brèves, sans lendemain.
Tenace, Suzanna voulait crever l’abcès et posait question sur question. Pendant un long moment, Jim subit l’interrogatoire sans broncher, puis il décida de reprendre la main.
— Que veux-tu à la fin ? Je te le dis, je te le répète : ce sont des rencontres sans importance. Nous parlons rarement de mon métier, mais tu sais en quoi il consiste. Je ne suis pas James Bond, il est rare que je me promène avec une arme et je suis incapable de piloter un avion ou un hélicoptère. Mais la collecte de renseignements n’est pas un travail sans danger. Elle peut même se révéler extrêmement dangereuse pour les gens avec qui je traite et même pour moi, en certaines circonstances. J’aime ce job, j’accepte volontiers les risques, car j’ai été formé pour les assumer, mais cela n’enlève rien à la tension et à la peur qui me tenaillent lors de certaines missions. Je comprends ta réaction, mais je te demande de ne pas accorder plus d’importance aux faits que je n’en accorde moi-même. Il m’arrive de travailler durant 36 heures d’affilée sans dormir, en parcourant un nombre incalculable de kilomètres, juste pour voir un correspondant pendant quelques minutes. Puis de me retrouver dans une chambre d’hôtel pendant des heures à attendre un signe. C’est physiquement et mentalement épuisant. Parfois, c’est vrai, il m’est arrivé de me laisser aller, comme d’autres se flanqueraient une cuite. Maintenant, c’est à toi de décider si cela doit changer ou non notre vie de couple. En ce qui me concerne, cela n’en vaut pas la peine.
Partagée entre l’écœurement face à ces arguments et l’envie de s’y raccrocher malgré tout, Suzanna baissa sa garde et se dit qu’elle devrait désormais vivre avec la hantise de voir son mari la tromper chaque fois qu’il partirait en voyage. Malgré le choc qu’elle venait de subir, elle tenait à lui.
Jim se leva, la prit dans ses bras et lui demanda pardon pour le mal qu’il lui faisait.
Les semaines qui suivirent furent moroses. Jim réussit à annuler le voyage prévu quinze jours plus tard et il resta ainsi près de deux mois à Memphis, passant d’interminables journées au bureau. Lors de la création de l’agence, les membres de l’équipe de Memphis avaient reçu une formation de base pour assurer le minimum d’activités de courtage en acier qui leur servait de couverture officielle. En fait, les marchés gérés par le bureau de Memphis étaient préparés par une société extérieure qui bénéficiait, en échange, de facilités et de commandes juteuses. Chacun des agents de Memphis devait néanmoins assurer sa quote-part du volume d’affaires global et Jim en profita pour se donner un peu d’aisance. Dans la foulée, il rédigea plusieurs rapports non urgents, mais attendus par sa hiérarchie depuis quelque temps déjà.
Durant ces semaines, il multiplia les attentions envers son épouse, tentant – parfois avec une certaine maladresse – de lui faire oublier l’après-midi de mai. Puis arriva le moment d’un nouveau départ pour l’Europe et, avec lui, son lot d’incertitudes. Les deux époux firent face et, lorsqu’il sentait de l’interrogation dans le regard de sa femme, Jim disait simplement : « Ne t’inquiète pas. Tu n’as aucune raison de te faire du mauvais sang ».
Mais le cœur n’y était plus et le temps acheva de lézarder lentement le ciment qui avait uni le couple. Jim étant de plus en plus longtemps absent, ils décidèrent de commun accord qu’il n’y avait aucune raison d’officialiser par un divorce une union que la vie s’était chargée de transformer en échec.
En raison des activités professionnelles de Suzanna, leur fils Paul était pris en charge la plupart du temps par ses grands-parents maternels et cette situation convenait à merveille à l’enfant. Son statut d’unique petit-fils lui conférait des avantages qui compensaient largement les fréquentes absences de son père. Un père qu’il aimait, certes, mais qu’il voyait plutôt comme un oncle venant passer de temps en temps quelques jours à la maison.
Ceci explique pourquoi le décès de Jim, survenu en 1977, ne perturba que très raisonnablement le confort d’une enfance placée dans un cocon. Paul avait alors douze ans.
Jim avait quitté Memphis à la fin du mois de janvier pour un déplacement censé durer une dizaine de jours. Comme souvent, il téléphona peu et le seul coup de fil passé à Suzanna fut pour lui confirmer son retour le neuf février.
Le jour dit, Jim ne revint pas. Après une nuit d’attente, Suzanna s’en inquiéta auprès du bureau de l’agence où elle ne connaissait, à vrai dire, qu’un seul collègue de son mari, un certain Morrisson. Encore ne l’avait-elle croisé qu’à deux ou trois reprises, car les agents avaient pour instruction de limiter au maximum les contacts entre leurs proches et le bureau. Elle téléphona, mais son interlocuteur répondit sans aménité qu’elle ne devait pas s’inquiéter pour Jim « qui avait sans doute eu un contretemps ». Comme elle demandait à connaître le nom et les coordonnées de l’hôtel où son mari avait logé à Berne, la voix de Morrisson se fit plus glaciale encore et celui-ci répliqua : « Nous nous chargeons de le joindre et nous vous tiendrons au courant ». À la suite de quoi, il raccrocha sans autre forme de procès.
À l’aéroport, un employé se borna à confirmer que le vol de la veille était arrivé à l’heure, mais refusa de lui indiquer si un Monsieur Krueger faisait partie des passagers. La compagnie n’était pas autorisée à répondre à pareille question.
La journée du 10 février fut interminable. L’agence ne rappela pas et Suzanna demanda à pouvoir quitter plus tôt l’hôtel où elle travaillait, de façon à passer au bureau de Jim. Sur place, elle dut négocier durant un bon moment avec un parlophone impersonnel avant que quelqu’un accepte finalement de lui ouvrir la porte. L’homme, en bras de chemise, ne se présenta pas et ne l’invita pas davantage à s’asseoir dans le petit fauteuil installé près de l’ascenseur. Manifestement, il était mal à l’aise et souhaitait écourter l’entretien.
Après avoir appris que Jim n’avait pas pu être joint par téléphone, Suzanna se montra si insistante que son interlocuteur fut contraint d’avouer son impuissance : Jim avait quitté son hôtel le mardi après-midi et n’était pas revenu chercher ses affaires. Celles-ci se trouvaient toujours dans sa chambre. La police bernoise avait été avertie. Depuis la veille, deux membres de l’ambassade tentaient de reconstituer les déplacements de Jim. Non, il ne pouvait pas en dire plus sur la mission de l’agent Krueger, mais celle-ci ne présentait a priori aucun caractère dangereux. Par contre – l’homme détourna le regard – l’ambassade avait mentionné un v*****t incendie qui s’était soldé par la mort de plusieurs personnes dans un cinéma bernois. Parmi les victimes, certaines n’avaient pas encore pu être identifiées.
Les heures passant, Suzanna sentit fondre l’espoir de revoir son mari vivant et ce sentiment ne fit que croître lorsqu’elle lut dans un entrefilet du journal local que le cinéma bernois était connu des cinéphiles pour diffuser des films en version originale, notamment des productions américaines.
La confirmation de ses craintes ne se fit pas attendre. Le lendemain, l’homme brièvement rencontré à l’agence vint l’avertir que son mari avait péri dans l’incendie. Des éléments physiques avaient permis de l’identifier de façon irréfutable, ainsi que des objets personnels dont il lui montra des photos en noir et blanc transmises par bélinographe. Suzanna reconnut un bouton de manchette et les restes d’une montre noircie par le feu. Dans les pages d’un agenda en partie consumé, les enquêteurs avaient retrouvé quelques notes qui étaient manifestement de la main de Jim. Pour le reste, aucune photo personnelle, mais il s’agissait là d’une règle de l’agence. Lorsqu’il partait en mission, Jim ne conservait dans son portefeuille que les papiers strictement nécessaires.
Les formalités – fastidieuses – furent prises en charge par l’ambassade qui fit rapatrier la dépouille. Quant à l’agence, elle répondit aux interrogations du délégué de la compagnie auprès de laquelle Jim avait souscrit une assurance-vie. À la suite de quoi, Suzanna toucha une somme rondelette. En y ajoutant celle qui allait lui être allouée par l’employeur de feu son mari puisque celui-ci était en voyage professionnel lors de son décès, la toute récente veuve pouvait envisager l’avenir avec sérénité. Une compensation qui occultait largement les effets de la disparition de l’être cher.
Celui-ci fut inhumé au cours de la dernière semaine de février devant un parterre de proches, d’amis et de connaissances. Le bureau de courtage avait envoyé une couronne, mais le seul collègue présent lors des funérailles fut Morrisson. Après lui avoir fait part de sa sympathie et de son soutien, il l’assura qu’il restait à sa disposition en cas de problème.
Ce fut le dernier contact de Madame Jim Krueger avec le bureau de Memphis d’une agence dont elle ignorait, du reste, toujours le véritable nom.