Chapitre deux

1965 Words
Chapitre deuxC’était la deuxième fois que Paul Krueger se rendait en Europe. Quelques années auparavant, il avait visité Paris et une partie de la France au cours d’un séjour de trois semaines organisé par un couple d’amis de l’université. En leur compagnie, Paul et sa petite amie de l’époque avaient fait un périple merveilleux, découvrant les charmes d’un pays qui n’était pas uniquement peuplé de types en béret portant une baguette de pain sous le bras et de filles légères habillées par Dior. Au rayon des clichés, ceux que Paul connaissait sur la Suisse valaient également leur pesant de chocolat : entre des vaches portant une cloche au cou, de gros chiens transportant un petit tonneau d’alcool attaché à leur collier et des coffres-forts géants, il restait à peine un peu de place pour les edelweiss et la légendaire précision suisse. C’est pourtant celle-ci qui marqua l’arrivée de Paul dans la patrie de Guillaume Tell, car l’appareil d’American Airlines se posa à la minute annoncée sur le tarmac de Zurich. En débouchant dans le hall des arrivées, il aperçut aussitôt un homme d’une cinquantaine d’années en costume gris, le visage sévère, tenant une petite pancarte à son nom. Après un échange de banalités, Paul tenta d’en savoir davantage sur le mystérieux expéditeur de la lettre. En vain. Prénommé Adrian, le quinquagénaire expliqua en anglais, et sur un ton quelque peu affecté, qu’il travaillait pour une société spécialisée dans la location de limousines avec chauffeur et qu’il ignorait tout du commanditaire. Son employeur lui avait seulement précisé qu’à ce stade, la durée de la prestation était inconnue, le client ayant juste stipulé que « sauf imprévu, Monsieur Krueger séjournerait sans doute quatre ou cinq jours à Zurich, pas davantage ». Adrian s’empara du modeste bagage de son client et invita celui-ci à le suivre vers le parking où les attendait une Mercedes classe E de couleur noire d’une propreté virginale. Lorsqu’il se présenta à la réception de l’hôtel Marriott – toujours précédé de son chauffeur –, Paul sentit ses appréhensions s’évanouir : le préposé lui confirma qu’une chambre était réservée à son nom pour une durée indéterminée et qu’il avait table ouverte dans les restaurants de l’établissement. En lui tendant les clés de sa chambre, le concierge lui remit une enveloppe que Paul s’empressa d’ouvrir sous l’œil faussement désintéressé d’Adrian qui attendait ses instructions, valise au pied. Le mot était bref, mais précis : Cher Monsieur Krueger, Nous vous remercions d’avoir répondu à notre demande et nous vous assurons d’ores et déjà que vous n’aurez pas à regretter votre voyage. Donnez ordre à votre chauffeur de venir vous prendre demain à 9 heures et de vous conduire ensuite à la clinique Welti où nous vous attendrons au 4e étage. Demandez le professeur Walter Honegger. Adrian connaissait l’hôpital en question, mais ignorait tout du professeur Honegger. Ce qui n’avait rien d’étonnant, précisa-t-il d’un ton aussi joyeux qu’un Te Deum de Purcell, car « il menait une vie rangée qui le tenait fort heureusement éloigné des médecins et de leurs pratiques ». Paul faillit éclater de rire, mais réussit heureusement à se retenir. Après avoir donné rendez-vous le lendemain à son funèbre interlocuteur, il gagna sa chambre et prit un bain relaxant en écoutant de la musique classique diffusée par de discrets haut-parleurs dissimulés dans les moulures du plafond. Il en profita pour faire le point. Un point qui, à vrai dire, se limitait à peu de choses : la confirmation de l’existence de ses interlocuteurs zurichois, une enveloppe contenant l’équivalent d’un millier de dollars en francs suisses et un rendez-vous pour le lendemain. Pour le reste, les indices étaient rares, n’était ce « Donnez ordre à votre chauffeur » écrit sur le mot laissé à son attention à la réception. Peu habitué à une telle formulation, Paul se demanda si son très discret interlocuteur n’était pas un militaire. Mais cela n’avait aucun sens. La soirée se déroula comme un charme. Chez lui, à Memphis, Paul s’offrait régulièrement un restaurant en solitaire. Il choisissait de préférence une table légèrement en retrait et appréciait de prendre son repas en observant les autres convives, tentant de deviner leur profession ou de cerner un événement au départ de bribes de conversation saisies au vol. Ce soir-là, confortablement attablé au principal restaurant de l’hôtel, il fut surtout intrigué par le manège d’une jeune femme accompagnant un monsieur d’âge mûr et qui avait manifestement jeté son dévolu sur les vins et les mets les plus chers. Paul n’était pas un connaisseur averti, mais il appréciait les vins français. Il crut entrevoir l’étiquette d’un Gevrey-Chambertin qui succéda fort joliment à un flacon de Haut-Brion blanc. Du reste, l’attitude du sommelier et la manière dont celui-ci servait le vin ne laissaient que peu de doute quant à la valeur du breuvage dont le prix devait s’afficher en trois chiffres. Même en francs suisses, cela inspirait le respect. Les choses prirent une tournure inattendue vers la fin du repas. Jusque-là, le sexagénaire s’était montré modérément attentif aux propos de sa compagne, jetant de temps à autre un regard blasé à la ronde, avec l’air du vieux renard attendant patiemment de croquer une poulette de passage. Sans doute le dîner était-il le préliminaire convenu à un entretien plus privé qui se solderait par le dépôt d’une enveloppe dans le sac à main de la jeune personne. Pour l’heure, celle-ci semblait oublier son rôle de proie et, le vin aidant, elle s’était lancée dans un interminable monologue qui commençait à agacer sérieusement son Milord d’un soir. Lequel se pencha discrètement à son oreille à deux reprises, sans doute pour lui rappeler les devoirs de sa charge. Cette intervention eut le don de faire rire la demoiselle, ce qui fit instantanément monter la tension artérielle de son hôte dont le visage prit une jolie teinte pourpre. L’homme serra les dents, plia sa serviette d’un geste nerveux et commanda deux cafés. Ceux-ci apparurent sur la table comme par enchantement, à la vitesse d’un éclair de montagne. Mais la demoiselle eut le mauvais goût de réclamer la carte des digestifs. Au bord de l’apoplexie, l’homme se leva, prit la jeune femme fermement par le bras et l’entraîna sans ménagement vers le hall. C’est alors que l’on entendit la demoiselle lancer un sonore : « Hé, doucement pépère, tu vas péter une artère » qui pétrifia une demi-douzaine de convives tandis que d’autres éclataient de rire. Dont Paul qui maîtrisait suffisamment la langue allemande pour comprendre le sens de la phrase. Amusé, il s’offrit une eau-de-vie de poire Williams et porta mentalement un toast à la profession d’escort-girl… Le lendemain matin, après un copieux petit-déjeuner, Paul se rendit dans le hall où l’attendait un chauffeur inconnu. Prénommé Matthias, il remplaçait Adrian et semblait plus avenant que son collègue. Âgé d’une petite trentaine d’années, il avait le regard franc et portait le cheveu court et dru. Légèrement plus petit que Paul, il devait mesurer un mètre quatre-vingt et, sous le costume strict semblable à celui que portait Adrian, on devinait un corps musclé, soigneusement entretenu. Comme Paul s’inquiétait de l’absence de son collègue, Matthias répondit que celui-ci avait été victime d’une crise d’appendicite fulgurante la veille au soir, au moment où il rentrait son véhicule dans le garage de la société. « À cinquante ans bien sonnés, ce n’est pas banal », conclut Matthias en mettant le moteur en marche. Et surtout… « quand on mène une vie rangée qui éloigne du médecin », pensa Paul qui se remémorait, en souriant, les doctes paroles prononcées la veille par l’infortuné chauffeur. Le trajet vers l’hôpital se déroula sans anicroche, Matthias profitant d’une circulation relativement lente pour présenter à son client les principaux bâtiments et monuments croisés en cours de route. Le chauffeur arrêta la limousine devant l’entrée de la clinique Welti et informa Paul qu’il l’attendrait dans le hall après avoir déniché une place de parking. Ignorant le comptoir de la réception, Paul se rendit immédiatement au 4e étage où il demanda à rencontrer le professeur Walter Honegger. Il était manifestement attendu et, après un bref trajet dans un couloir éclairé d’une lumière crue, il fut introduit dans ce qui devait être la morgue de l’établissement. Celle-ci, de dimensions moyennes et recouverte de carrelages clairs du sol au plafond, était bordée de deux côtés par des murs constitués de frigos individuels. Un groupe de trois hommes était planté au milieu de la pièce. Un trio étrange formé d’une blouse blanche et deux costumes sombres impeccablement coupés. La blouse blanche fit deux pas en avant. « Professeur Honegger » annonça sobrement celui qui la portait en tendant la main à Paul. Puis, il fit un demi-tour sur lui-même et désigna les deux autres occupants de la pièce en annonçant en allemand : « Ces messieurs sont de l’ambassade américaine. Ils vous expliqueront dans quelques minutes la raison de leur présence ici. Pour ma part, je suis chargé de vous montrer un corps. Vous acceptez ? » Paul resta un moment muet. Pourquoi diable voulait-on lui montrer un cadavre ? Il y eut un moment de flottement dans la pièce. Le professeur crut que son interlocuteur n’avait pas compris et il se tourna, interrogatif, vers les deux hommes en costume. Comprenant la confusion, Paul s’empressa de le rassurer en allemand. Oui, il comprenait la langue, mais il s’interrogeait sur la raison de sa présence. Le médecin balaya la remarque d’un bref mouvement de main. Lui-même, expliqua-t-il, n’en savait pas plus. Il avait été chargé par les autorités judiciaires d’examiner le corps d’un individu récemment décédé, il avait rendu ses conclusions, et sa direction l’avait averti la veille qu’il devrait présenter ce corps à quelqu’un, en présence de deux représentants de l’ambassade US. Sa mission s’arrêtait là. Et le professeur s’empressa d’ajouter : « Rassurez-vous, le corps est tout à fait présentable et le visage n’est pas abîmé ». Ayant ainsi parlé, Honegger se dirigea vers un des frigos muraux. Il fit une légère pause – sans doute pour conférer un peu de théâtralité à son geste – puis il ouvrit la porte d’un mouvement large. Paul aperçut d’abord un bout de housse verte. Ensuite, le médecin tira vers lui le mince chariot sur lequel était posé le corps, la forme de la tête apparaissant en premier. Lorsque la housse fut aux deux tiers sortie du frigo, il fit signe à Paul de s’approcher, posa les mains sur la fermeture du linceul de plastique et interrogea son interlocuteur du regard, quêtant un signe de celui-ci avant de tirer la fermeture éclair. À l’instant où il répondait d’un bref mouvement de tête, Paul eut un pressentiment v*****t, fulgurant. Et si c’était son père qui gisait là ? C’était la seule explication possible. Son père… Lorsque les mains s’écartèrent pour mettre à nu le visage, il sut avant même que celui-ci n’apparaisse à la lumière. Son père… Ce n’était pas possible ! Paul accusa le choc et sentit monter en lui une vague incontrôlable, faite d’un écœurant mélange d’angoisse, de peur et d’une envie presque animale de hurler. Ce n’était pas possible ! Et pourtant, le visage qu’il avait là sous les yeux était bien celui de son père, Jim Krueger, décédé en février 1977 dans l’incendie d’un cinéma de Berne. La figure avait certes vieilli et les traits étaient plus marqués, mais il sentait au plus profond de son être qu’il s’agissait bien de lui. Paul mit de longues secondes avant de se ressaisir. Puis le doute revint comme un reflux puissant et s’insinua dans son cerveau en feu. Comment être certain ? Il pensa à sa mère et se dit que jamais il ne pourrait lui expliquer cet incroyable rebondissement s’il n’avait pas une absolue certitude. En une fraction de seconde, il revit son père et sa mère quittant la maison, lui avec une petite valise et elle le suivant avec son imperméable. Puis son père montant dans la voiture, du côté passager, et sa mère prenant le volant de leur Chevrolet. C’était la dernière fois qu’il l’avait vu et, ce jour-là, il n’avait pas accompagné ses parents à l’aéroport, car il était grippé. Et puis soudain, il eut une idée. La voiture, le garage… Mais bien sûr ! Un soir, alors que Jim Krueger était rentré de la ville avec la malle arrière de la voiture remplie de provisions en prévision d’un barbecue, Paul avait voulu l’aider. En ouvrant un peu trop rapidement le coffre, il avait blessé son père à l’arcade sourcilière. Il en avait été fort affecté, car la blessure, pourtant bénigne, avait abondamment saigné. Son père ne lui en avait pas gardé rigueur, mais après la pose de quelques points de suture, Jim avait conservé une cicatrice à l’extrémité du sourcil droit. Après avoir pris une profonde inspiration, Paul approcha son visage à quelques centimètres de celui du mort. La lividité de la chair avait gommé les contrastes, mais la cicatrice était bien là, en partie recouverte par un sourcil aux poils abondants. Il se sentit mal…
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