tant à l’atelier. Il le considérait comme étant son petit alter égo.
Le père mit un temps d’arrêt avant de répondre à la question de Chakib.
— Il a perdu son fils dans un accident de la circulation, reprit-il.
— Je ne savais pas, mon père, qu’il est mort, dit Chakib. Je le voyais toujours à l’atelier quand il n’avait pas cours. Il n’était pas du tout timide comme je le suis moi. Il était effronté et parlait sans avoir froid aux yeux avec toutes les personnes grandement âgées que lui. Il était très doué et personne n’a jamais pu le tromper sur le prix des pièces détachées quand son père n’était pas là.
Avant de quitter son fils qui devint perturbé quelque peu au sujet de la mort provoquée par accident, le père se limita de dire :
— Que Dieu ait son âme en Sa Sainte Miséricorde.
— Et le danger que nous courons, nous autres, qui roulons la nuit sans lumières ? dit Chakib quand son père s’éloigna de lui pour le laisser se reposer.
« Un jour, dit Chakib, en sortant de l’école, juste à la tombée de la nuit, à peine sorti du village, on s’aperçut de la présence de deux gendarmes. Ils étaient là, plantés sur place, pour effectuer un contrôle de routine et pénaliser, le cas échéant, tous les usagers de la route non réglementaires et en particulier, à ce que nous pensions à fortiori, ceux qui prenaient le risque de rouler la nuit sans lumières ni réflecteurs.
De peur de perdre nos vélos qu’on nous aurait pu confisquer à tort ou à raison, nous rebroussâmes chemin en nous dispersant dans le quartier le plus proche pour nous abriter, en pensant qu’ils allaient nous poursuivre.
Moi, dit Chakib, j’ai, vite fait, pris la résolution hâtive de rentrer au village. Malgré l’obscurité, je pus voir la silhouette d’un homme à dos d’une mule. J’entendis également le tapage répété des pas sabotés et cadencés de l’animal.
Quand il arriva à ma hauteur pour me croiser, je reçus un coup dur au niveau de l’aisselle droit. Je me suis renversé avec mon vélo et mon cartable dans un fossé plein d’eau usée, rempli de détritus. Se rendant compte de m’avoir envoyé à la renverse et me voyant barboter comme un canard, l’homme en question, qui transportait à dos de sa monture une charrue à soc, vint à mon secours pour m’aider à sortir de là où j’aurais failli succomber si j’étais tombé en pleine tête sur une pierre ou quelque autre objet tranchant. »
— Donne- moi ta main, mon enfant, me dit-il, n’aie pas peur, je crois que tu n’as pas vu le bras un peu long et excentrique de ma charrue. Il t’a touché avant que tu le saches. Excuse-moi de t’avoir fait du mal. Je ne m’attendais pas à ça. Je suis désolé de t’avoir sali ainsi.
« En me prenant par la main, reprit Chakib, je sentis que je suis en présence d’un homme fort et de grand gabarit. Il n’aurait pu être quelqu’un d’autre qu’un paysan vivant à la compagne et n’exerçant à fortiori qu’une activité de culture extensive et traditionnelle. J’ai vite compris que la présente charrue qui a failli me labourer le visage ou le corps avant d’être utilisée dans sa tâche principale, faisait partie des moyens de productions où l’on se servait encore des bêtes de somme pour la tirer.
Ce paysan portait une babouche, une turbine blanche sur la tête, sa moustache bien drue et dense apparaissait en évidence. Ayant l’air paternel et empathique, il avait réussi sans grand effort à me retirer du fossé. Il commença à m’examiner le corps pour voir si j’étais blessé. Il m’apporta de l’eau qu’il avait prise d’un robinet situé dans le jardin d’une maison d’un villageois. Il m’en versa une quantité suffisante pour me laver. Il me donna sa turbine pour m’essuyer.
Quand j’avais repris mes esprits, il me posa une série de questions auxquelles je lui répondis brièvement. J’étais un peu éprouvé et je n’avais pas l’envie de répondre à toutes ses questions que je trouvai embarrassantes. Je lui demandai de me laisser partir pour ne pas rentrer en retard chez moi. Il me conseilla de faire attention aux ténèbres et de ne pas continuer à rouler sans lumière pour éviter les accidents.
Je lui lançai à tout bout de champ que mes parents n’avaient pas suffisamment de moyens financiers pour m’offrir le luxe d’avoir un vélo tout neuf, équipé de freins et de phare. Quand il essaya de renchérir pour me retenir encore, je le quittai sans lui dire encore quoi que ce soit.
Aussitôt que je rejoignis mes camarades de classes qui m’attendaient là où nous nous fûmes séparés, je leur racontai en bref ce qui me fut arrivé avec le muletier et ils me regardèrent d’un air ébahi et triste. Ils purent constater l’état lamentable de mes vêtements et de mon cartable qui avait protégé heureusement tous mes livres et cahiers de cours.
Nous nous fûmes mis en route tout en faisant attention aux lumières fortes des véhicules qui nous croisaient. Nos parents qui s’inquiétaient toujours de notre retard nous eurent recueillis et nous posé la question de savoir si tout allait bien.
Moi, tout tendu, j’ai raconté aux miens mon histoire avec le muletier et tout le monde fut littéralement sidéré. Se rendant compte de la gravité d’absence d’éclairage, mon père m’avait promis qu’il allait équiper mon vélo d’un phare et d’un réflecteur. En esquissant un sourire béat à son égard, je l’ai remercié de tout cœur avant d’avoir passé à autres choses. »
Dans le prolongement des faits marquants ses souvenirs d’enfance et de petit écolier qui évoluait dans un milieu si dur, Chakib continua sa relation :
« Une autre fois, en fin d’après-midi, sorti de l’école, j’étais de retour chez moi avec tous mes camarades. A mi- chemin, nous étions attirés par une grande quantité d’oranges, déposée en vrac à même la terre, sur le bas côté de la route, tout près d’un jardin d’agrumes mal clôturé.
Nous nous en approchâmes sans la moindre précaution, en se disant les uns aux autres que ce n’était que du déchet abandonné qui n’appartenait peut-être à personne.
Quand mes camarades et moi commencions à en trier celles qui n’étaient pas avariées pour les manger sur le champ et apaiser notre faim, un homme, paraissant plus vieux que son âge, emmitouflé dans une couverture en laine marron, délavée, muni d’un gourdin clouté, apparut subitement. Sa voix était tellement rauque qu’il nous eut effrayés. Il se mit à nous dévisager un par un en nous braquant la lumière de sa torche poche sur les visages. Chacun de nous tourna le visage pour éviter l’éblouissement de la lumière qui le frappait fort en pleins yeux.
Sans préalable, il s’adressa à nous dans un langage malsain et acrimonieux qui nous a mis mal à l’aise.
— Que faîtes vous là, petite b***e de morveux ? interrogea-t-il. Vous êtes en train de voler les oranges du jardin. Je vous dénonce au propriétaire de la ferme et vous serez livrés aux gendarmes.
— Non ! Non ! Monsieur, nous ne sommes pas des voleurs comme tu viens de le dire. Nous sommes juste des écoliers. Nous cherchons quoi manger parce que nous avons tellement faim répliqua Chakib, histoire d’attendrir le cœur de ce rustre.
— Toi, petit malin ! dit-il, tu vas te taire, tu restes avec moi, les autres, vous pouvez partir.
— Mais pourquoi ? Laisse-moi partir, s’il te plaît, mes parents vont s’inquiéter de mon retard, dit Chakib. Ce n’est que du déchet, toutes les fermes de la région s’en débarrassent à ce que je sache.
— Ne crois pas que tu vas me tromper pour me convaincre, cria le rustre.
— Donne-moi mon vélo, s’il te plaît, je dois rejoindre mes camarades, dit Chakib.
— Ton vélo, tu ne l’auras pas. Il te sera confisqué et toi tu seras emprisonné pour vol, menaça-t-il, l’air sérieux.
— Laisse-moi partir, mes parents vont s’inquiéter pour moi, dit-il.
« Se rendant compte de mon retard, dit Chakib, mes parents s’inquiétaient beaucoup. Ils allèrent demander des informations à mon sujet auprès des parents de mes camarades qui n’en savaient rien. Dès qu’un de mes camarades arriva, il annonça la mauvaise nouvelle à mes parents qui dépêchèrent sur les lieux le neveu de mon père, qui avait une moto toute neuve.
— Bonsoir monsieur, je suis venu chercher le fils de mon oncle, dit Thami. Qu’a-t-il fait de si mal pour que tu l’arrêtes ?
— Je l’ai surpris en train de voler les oranges du jardin, répondit le gardien en grognant.
— Non, c’est faux, dit Chakib, moi, je n’ai rien volé, j’étais seulement en train de ramasser quelques oranges de cette quantité de déchet.
— Ce déchet entassé en vrac ? Ce n’est pas plus propre à la consommation parce qu’il est tout avarié à ce que je voie, répliqua Thami.
— Non, riposta ce rustre à la voix rauque. Moi, Je parle des oranges que tu as volées, toi, et tes amis de ce jardin dont je suis le gardien.
— Non, protesta Chakib, elles ne sont pas du jardin, tu ne dis que des mensonges pour me confisquer mon vélo.
« Thami, le neveu de mon père, dit Chakib, connu dans la région par sa présence habituelle, tous les soirs, au café du village pour y jouer aux cartes, était l’homme le plus craint parmi ceux de la population. Personne n’avait l’audace de l’affronter quand il s’agissait d’affaire à régler. Le gardien, qui céda malgré son attitude décisive et ses mensonges forgés de toutes pièces, me laissa partir et l’affaire s’arrangea sans coup férir.
Quand j’arrivai devant la maison, mes parents en compagnie de nos voisins immédiats, m’attendaient. Ils avaient l’air très inquiet. Mon père m’engueula en entendant l’histoire que je lui racontai à bâtons rompus. »
CHAPITRE V
Non loin du village, est située une ferme qui s’étendait sur une superficie de plus de huit cents hectares. Son propriétaire, de nationalité étrangère, que l’on était habitué à appeler communément Rémi, était une personne importante.
Il était considéré dans la région et en particulier aux yeux de ses ouvriers et de leur famille comme étant un grand richissime terrien. Il disposait des moyens de production modernes et sophistiqués, contrairement à ceux des petits paysans qui ne se servaient, faute de mieux, que des bêtes de somme pour labourer leur petit lopin. Il cultivait aussi bien des agrumes que des betteraves sucrières et du blé.
Il faisait travailler, moyennant un salaire modique et miséreux, perçu au bout de chaque quinzaine, une centaine d’ouvriers permanents en plus d’un nombre important de saisonniers, parmi lesquels travaillaient aussi des femmes et des filles.
Ce fut un homme âgé de la soixantaine, corpulent, ventripotent, de taille moyenne et apparemment gracieux, le visage avenant et un peu ridé et de forme arrondie, ressemblant à celui d’un arabe naturalisé français, le teint injecté de sang, la physionomie gaie, les cheveux gris, le front large, les yeux cernés et le menton rond et la taille moyenne. Il portait un chapeau gris de forme circulaire qui lui seyait bien avec sa tenue riche et somptueuse, donnant l’impression d’une personnalité élégante, douce, intransigeante bien qu’il paraissait incarner moins d’autorité que celle qu’on lui avait donné par respect et considération. Sa femme qu’on appelait Mme Rémi tout court sans jamais connaître son vrai prénom, avait presque son âge et sa taille, le visage tout en rides, un peu arrondi, le teint blanc, les cheveux mi-longs et grisonnants, le corps bien fait, elle portait un chapeau rouge à larges bords qui s’apparentait bien avec sa tenue magnifique.
Elle se déplaçait à l’aide d’une canne ultra légère pour le plaisir de marche quand elle descendait de voiture ou sortait de chez elle pour superviser le travail de jardinage et d’entretien de sa roseraie.
Ce couple de patron avait deux fils, Réda qui ressemblait à son père à quelques traits près, très beau, intelligent, plein de vigueur, se coiffait d’un chapeau noir, d’une tenue impeccable qui lui donnait l’allure d’une personne bourgeoise et bien nantie. Il veillait au bon fonctionnement de la ferme parentale et passait un bon bout de temps dans le contrôle des différents travaux.
L’autre appelé Hadi, était de grande taille, mesurant un peu plus que la moyenne et n’ayant aucun trait de ressemblance avec son père. Il portait une casquette marron qui lui allait mieux que son frère. Il jouissait d’un esprit lucide et vigilant, sociable et intègre, ne ménageait aucun effort pour se faire un grand plaisir de se mettre au volant de tous les engins à roue ou à chenille, servant entre autres au labourage des terres et à la moisson, lors des récoltes.
Cette famille de fermiers possédait une sorte de résidence ressemblant en quelques points près au château de Westphalie dont Voltaire parlait dans son œuvre de candide, bordé d’arbres d’orangers, de sapins, d’épicéas, de palmiers, de liane grimpante, de roseaux et de bambou, de laurier rose et de tamarix. Il était orné d’une pelouse gazonné, planté de fleurs multicolores, bien entretenue, qu’elle n’habitait qu’à l’occasion des visites annuelles effectuées soit seule, soit accompagnée d’autres personnes proches.
CHAPITRE VI
Dans cette habitation somptueuse, il travaillait huit servants. Ils s’occupaient, chacun selon ses capacités de savoir-faire, du service intérieur. Parmi eux, il y avait un jeune homme, appelé Larbi, ne dépassant pas la vingtaine, respirant la joie de vivre. Il était quelqu’un de confiant et de paisible, alerte et bien actif, taciturne, souriant et bien aimable, arborant avec fierté et enthousiasme une sorte de redingote qu’on lui avait confectionnée et qu’il portait pendant toutes les heures de service.
Il était issu d’une famille nombreuse et pauvre, mais digne et respectueuse, ne possédant que le strict minimum pour subsister. Ne s’étant jamais targué de la nouvelle fonction de cuisinier attribuée à leur fils grâce à la bénédiction divine, ses parents, tout aussi maladifs et fatigués par l’âge, voyaient en lui leur seul soutien.
Ils fondaient leur espoir sur le peu de fric que Larbi gagnait sur la sueur de son front en souhaitant voir s’améliorer leurs conditions de vie précaires et lamentables.
Avant d’être désigné au poste de cuisinier, Larbi avait été présenté au patron. Celui-ci l’accepta sans réserve et donna ses instructions pour que ce jeune homme soit mis à sa disposition.
Parmi les huit servants affectés au service intérieur de la maison, il y avait deux éléments qui se croyaient avoir mérité l’estime du patron. Bibi, la trentaine, taille normale, tête ronde, surmontée d’un petit bonnet gris, cheveux toujours tondus, hypocrite et obséquieux, malicieux et antipathique. La silhouette sensiblement accroupie, il portait comme effet de travail un blouson de couleur blanche et sa démarche était légèrement boiteuse.
Quant à Abbas, il avait presque le même âge que son collègue, de grande taille, fort comme un bœuf, laid comme un crapaud, sombre, grincheux et acariâtre, mais très naïf et facile à manipuler. Ses cheveux étaient noirs et raids. Il avait la tête affreuse et difforme, le visage lugubre et morose et ses yeux étaient sévères et furibonds. Ses vêtements étaient tout rapiécés et témoignaient véritablement de son état de misère et de pauvreté.
Ces deux là étaient affectés à titre temporaire au service d’entretien et de propreté de la résidence du patron. Cependant, ils n’étaient pas contents de voir Larbi occuper la première place et gagner l’estime de son patron à leurs dépens.
Afin de l’écarter de leur chemin, ils se mettaient à esquisser leur machination visant à le dénigrer de prime abord pour le discréditer aux yeux du patron.
Un jour, ils étaient se plaindre auprès du patron qui venait de sortir de chez lui.
— Monsieur Rémi, dirent-il, nous sommes venus vous informer que Larbi, votre cuisinier personnel, refuse de nous donner un coup de main pour faire le nettoyage et l’entretien journaliers. Il passe tout son temps confiné dans la cuisine et ne daigne pas répondre à notre appel.
— Pourquoi, voulez-vous qu’il vous aide ? grogna le patron, alors que vous pouvez faire ce travail tous les deux seuls sans même venir, jusqu’à moi, pleurnicher comme de petites madeleines. Allez-vous en et occupez vous de ce qui vous regarde. Si vous êtes incapables de faire votre travail correctement et sans rouspéter, je me verrai dans l’obligation de vous gruger votre salaire de cette quinzaine. Et, pire encore, si vous continuez à vous plaindre, je vous fais relever de ce service et de mettre à votre place d’autres ouvriers.
— Mais, monsieur, excusez-nous ! Nous l’avons surpris en train de roupiller sur une chaise sans prendre la peine de s’intéresser de près ou de loin à ce que nous faisons.
— Ecoutez-moi bien, dit le patron. Si vous continuez à insister, vous perdrez votre place, compris !
— compris, monsieur !
Menacés d’expulsion par le patron, ces deux gribouilles, dont l’un se croit futé, ont rejoint leur poste et ont pris la résolution de continuer leur combine jusqu’à obtenir gain de cause.
— Dis donc, camarade ! Qu’allons-nous faire maintenant pour nous débarrasser de ce type ? demanda Abbas.
— Sois patient, camarade, je vais penser à un truc infernal pour nous défaire de ce minable et pauvre type, répondit Bibi.
— Que comptes-tu faire ? De quel truc parles-tu ? Dis-moi, je veux savoir tout de suite, insista Abbas.
— Ne t’en fais pas ! Laisse-moi un peu de temps pour pouvoir réfléchir, à tête reposée, à cette affaire préoccupante, répliqua Bibi.
Quand les deux complices étaient en train d’envisager la possibilité de se mettre d’accord sur le procédé à suivre pour mettre leur plan à exécution, ils furent interrompus par Omar, le jardinier.
Cet autre homme avait la quarantaine, mince, souple, haut de taille et légèrement courbé, le visage osseux et de forme carrée, le teint brun, les cheveux touffus, le front étroit et les yeux enfoncés, le nez en bec d’aigle et le menton pointu.
Pour tout vêtement, Il portait des habits démodés et rapiécés par endroit. Même s’il n’en avait pas l’air, il était un mouchard parfait. Il avait l’habitude d’écouter avec intérêt les commérages des uns et des autres. Il faisait l’effort de tendre l’oreille à tout propos circulant et digne d’intérêt. Il s’arrangeait à dénicher le maximum de renseignements et d’informations utiles qu’il pouvait transmettre à Madame la patronne quand elle venait voir sa roseraie.
— Eh les gars ! Qu’est ce qui se passe ? Qu’est ce que vous complotez tous les deux ? Je vous ai vus avec le patron, ce matin. Un problème ? interrogea le jardinier.
— Non, rien ! Rétorqua, Abbas. Va t’occuper de tes oignons et ne te mêle pas de ce qui ne te regarde pas ! Sors de là, sinon je te dénonce à la patronne et tu risques de perdre ton emploi.
— Quel est ton problème, toi ? Tu n’as pas compris ? Tu veux que je te le serine, laisse nous travailler, ordonna Bibi, l’air distrait.
— Ok ! Je m’en vais, dit-il. Mais avant de partir, donnez-moi une cigarette ; je n’ai pas fumé depuis hier. Je veux aussi un verre d’eau glacée pour étancher ma soif car j’ai beaucoup bossé ce matin par cette chaleur torride et étouffante de ce mois d’août, hurla le jardinier.
— Prends ce verre ! Bois-le et ne viens plus nous rebattre les oreilles avec tes questions banales et encore moins pleines d’ânerie, reprocha Abbas.
— Et n’oublie pas de t’acheter des cigarettes la prochaine fois car ici ce n’est pas le bureau de tabac, ajouta Bibi.
Quand le jardinier s’en alla pour continuer à tondre le gazon, les deux confidents reprirent leur discussion.
— Nous allons tout d’abord mettre au point un plan « A » qui consiste à provoquer ce minable de Larbi pour le perturber, l’annihiler et le mettre in fine hors d’état de nuire à notre réputation, suggéra Bibi.
— Bonne idée ! Nous allons procéder comme tu dis, mais nous changeons de plan si jamais celui-ci n’a pas abouti, proposa Abbas.
Ayant à peine fini le travail de nettoyage, ils passèrent, sans faire de bruit, le revoir pour le taquiner et le démoraliser.
— Dis donc, Larbi! Réveille-toi imbécile ! Tu n’as pas daigné nous donner un coup de main et tu te mets à roupiller encore, lança Bibi.
— Il parait que tu n’as pas dormi de la nuit, ajouta Abbas.
— Ecoutez, vous deux ! cria Larbi. Je ne supporte plus vos imbécilités. Arrêtez de m’embêter avec vos plaisanteries de mauvais goût. Je vous préviens que quand le patron sera revenu, j’irai lui raconter toutes vos bêtises et il va vous mettre à la porte.
— Si tu t’avises de commettre un truc tordu et de rapporter tes petites mesquineries, tu regretteras le jour où ta mère t’a mis au monde, menaça Abbas
— Ce qu’il vient de te dire est vrai et prends-le comme tu veux, renchérit Bibi. Nous aurons jamais de cesse de t’embêter tant que tu ne veux pas aller dans notre sillage et obéir à notre manière de procéder.
— Qu’est ce que vous me voulez ? demanda Larbi. Laissez- moi tranquille, s’il vous plait ! J’en ai assez de vos insultes et des menaces que vous proférez à mon encontre. Alors, ça suffit maintenant. Sortez d’ici et laissez-moi travailler. Le patron est sur le point de rentrer et il peut vous surprendre dans la cuisine et vous expulser à coup de pieds.
— Tu n’es qu’un minable achevé, dit Bibi. Tu ne feras pas long feu dans ce poste parce que je ferai des mains et des pieds pour te supplanter, prends en note !
Quand les deux adversaires forcenés furent sortis de la cuisine, Larbi reprit son travail qu’il avait à terminer avant le retour de son patron. Bien qu’il se sentît vexé et ne sachant quoi faire pour déjouer les combines de ses deux collègues, il ne perdit pas totalement confiance en ses capacités de travailleur ambitieux et assidu.
Conscient de son point faible qu’était son pouvoir de réflexion limité, il ne ménageait aucun effort pour sortir indemne de cette situation conflictuelle où ses deux adversaires cherchaient à le traîner dans la fange et l’obliger à quitter d’une façon ou d’une autre le poste de cuisinier principal de la maison des patrons.
Par une matinée ensoleillée, la patronne qui venait contrôler le travail de nettoyage et d’entretien de la maison, tenait une conversation de routine avec les deux antagonistes de Larbi.
Profitant de cette opportunité, Bibi, le gars qui se passait pour l’homme futé et plein de malices, se mit à raconter de son propre chef et à volonté tout se qui se passait dans toute la ferme.
Ayant jugé bon de l’écouter parler jusqu’aux moindres détails du fonctionnement et de la marche du service, la patronne lui prêta l’oreille et le félicita de l’intérêt particulier qu’il portait aux affaires de la ferme.
A force de s’entretenir à répétition avec la patronne, Bibi est devenu au fil du temps l’homme le plus utile sur lequel ces fermiers comptaient tellement beaucoup qu’il réussissait à gagner leur confiance.
Afin de profiter amplement de ses services de rapporteur, ils ont jugé utile de le placer aux côtés de Larbi pour le seconder dans les différentes tâches.
S’apercevant tout près de réaliser le rêve de supplanter Larbi et prendre sa place, Bibi jugea opportun de passer au plan « B ». Ainsi, avec la complicité inconditionnelle d’Abbas, il se mit à enjoliver son image aux yeux de la patronne afin de devenir son meilleur cuisinier par excellence. Réussira-t-il à écarter son rival pour prendre sa place et régner en maître au sein de la ferme ? Comment est ce qu’il va agir pour briller sur le compte de Larbi qui ne savait pas réellement ce qu’il se tramait dans son dos ?
La vie est mystérieuse et remplie de péripéties. Ses vicissitudes sont multiples et elles se présentent sous différents aspects. L’être humain en tant que tel, quoi qu’il fasse, il ne pourra jamais prévoir en temps réel ce qu’il advient de lui dans la seconde minute qui suit.
On peut gagner ou perdre selon les circonstances et le terrain de jeu dans lequel se déroule notre action. Il est des moments où l’on a l’envie d’exulter de joie et d’autres où l’on laisse couler la sève.
Nous vivons chacun à sa manière dans un monde bondé d’êtres humains aussi bons que mauvais qui se disputent sans discontinuer une place quelconque, un titre nobiliaire ou un statut social. Cette compétition qui ne manque pas de nous occasionner une série de frayeurs chargées de sentiments d’appréhension et d’inquiétude, nous fait perdre inévitablement la maîtrise de notre équilibre moral et physique et provoquer en nous un sentiment de révolte.
Larbi, en tant que personne juste et honnête, n’a jamais songé au fait de se créer des ennemis. Mais, lui, sans le savoir, il en avait quelques uns en nombre retreint. Ceux-ci agissaient dans le sillage de Bibi et Abbas. Ils ne cherchaient à lui faire du mal que par simple jalousie. A maintes reprises, ils l’ont menacé de s’en prendre à lui au cas où il refuserait de leur donner à boire et à manger comme il le faisait par peur avec Bibi et Abbas.
Larbi, qui n’avait pas l’habitude ni la maîtrise du mot juste pour leur expliquer qu’il ne pourrait en aucun cas répondre à leurs exigences, ne prenait pas leur menace au sérieux et considéra ses agresseurs potentiels comme étant de simples plaisantins qui n’avaient pas le courage, pensa-t-il, de faire quoi que ce soit à son encontre.
En se faisant passer pour des bouchers, ces quatre plaisantins qui se croyaient capables de mettre à exécution leur menace, se rendirent un jour chez le marchand du village pour s’acheter chacun un coutelas.
— Avec ces coutelas, dit le premier, nous allons nous défendre contre toutes les mauvaises personnes qui tentent de nous couper l’herbe sous le pied et, le cas échéant, contre Bibi et Abbas, qui veulent exercer leur ascendant sur nous autres.
— Et qu’en est-il de Larbi ? demanda le deuxième qui examina sa nouvelle arme dans tous les sens.
— Ne précipitons pas les choses, dit le troisième. Chaque chose en son temps. Ce minable est tellement vulnérable qu’il ne peut pas l’échapper belle si jamais on envisage la possibilité de l’éliminer de nos vues.
— Fais attention à ce que tu dis, reprocha le quatrième. Les murs ont des oreilles et en parlant ainsi tu risques de nous mettre dans de beaux draps.
— Ne sois pas une chiffe molle,
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