Chapitre 8

2641 Words
Il y avait aussi les mille susceptibilités de petite ville, qui entraient en conflit avec son incroyable sensibilité, cette sensibilité des imaginatifs, qui est le revers de la délicatesse. À revenir perpétuellement sur une piqûre d’épingle il en faisait une plaie envenimée, et il donnait à un léger manque d’égards les proportions d’une offense mortelle. Ainsi de part et d’autre on contribuait à créer cet état de choses si douloureux qu’on se borne généralement à décorer du nom indulgent de « malentendu ». Pour les habitués de l’Idealia, c’était chose sans conséquence. Que signifiaient, mon Dieu ! quelques « malentendus » dans cette paisible société, où, durant toute l’année, un ou deux membres étaient en bisbille les uns avec les autres, ce qui ne les empêchait pas, les jours de fête, de n’être plus qu’un cœur et qu’une âme ! Ils se blessaient facilement de tout, mais ne se gardaient rancune de rien. Victor, au contraire, avec son hypersensibilité et son besoin maladif de grossir les choses, sa mémoire anormalement développée qui ne laissait rien tomber dans le salutaire oubli, ce sentiment métaphysique de la vie qui charge le plus petit événement d’une signification pathétique, cette imagination généralisatrice toujours portée à attribuer l’offense d’un seul à l’humanité entière, Victor en arriva peu à peu à l’état d’exaspération d’un ours assailli par des abeilles. Sans doute il admettait que tout cela ne fût que pure manifestation d’amitié. Mais l’amitié, dans ce pays-ci, ressemblait diablement à une rage de dents ! Et ces abeilles, à son insu, grossissaient dans son esprit jusqu’à devenir des monstres, dont les yeux méchants l’épiaient de toutes parts. Il en devint soupçonneux comme un chien de garde au crépuscule, flairant partout de mauvaises intentions, réclamant à droite et à gauche des explications, des réparations, des excuses, se montrant, en fin de compte, absolument puéril. La femme du pasteur Wehrenfels lui avait tendu la main gauche : était-ce avec intention, et pour l’humilier ? Après une nuit sans sommeil il allait, avec la mine d’un officier outragé, lui demander de s’expliquer. – Décidément vous êtes un homme impossible, il n’y a rien à faire avec vous ! s’écriait, agacée, la femme du Dr Richard, après une de ces sottes histoires. Ce reproche était la cause de nouveaux tourments pour l’âme scrupuleuse de Victor, qu’il eût voulue toujours en tenue impeccable et prête à passer la revue du jugement dernier. « Si pourtant elle avait raison ? Mais qu’y faire ? Je puis m’améliorer, mais non pas me changer. » Et se faisant tout humble, il écrivait à une amie habitant au loin : « Dites-moi en toute franchise et sans ménagements : Est-il vrai que je sois un homme impossible ? » « Quelle question ! répondait-elle, j’en ai bien ri ! Mais non, vous êtes aussi facile à prendre qu’un petit lapin ; seulement, il s’agit de vous aimer très fort et de vous le dire de temps à autre. » *** *** *** Le plus stupide était qu’il ne voyait que rarement à l’Idealia celle qu’il y cherchait, celle pour qui il s’était soumis à tous les inconvénients de la sociabilité. Mme Wyss est avant tout femme d’intérieur, expliquait-on ; elle ne vit que pour son mari et son enfant. Mais Victor soupçonnait bien que ce n’était pas là l’unique motif de son absence, et qu’elle évitait surtout de le rencontrer. C’était bien là ce qu’il y avait de pis ! Quand il paraissait quelque part et ne l’y trouvait pas, il restait, l’esprit absent, les yeux fixés sur la chaise où elle aurait pu s’asseoir, sans proférer un son, ni prendre garde à ce qu’on lui disait. À l’angoisse de l’attente se joignait l’humiliation de la voir trompée ; et chaque fois, au lendemain d’une pareille déception, il errait au hasard dans toute la ville comme une âme en peine. Dans les cas exceptionnels où Pseuda se trouvait là, elle lui revalait consciencieusement le traitement infligé à son frère. Elle avait fait de Victor sa tête de Turc, et redressée, hardie, résolue, elle lui lançait une grêle de remarques agressives cueillies au hasard, car elle ne se sentait nullement tenue à l’équité. À peine ouvrait-il la bouche qu’elle fondait sur lui, et ce n’était pas sans infliger de cruelles blessures à son trop vulnérable sentiment de l’honneur. – Je n’aime pas les flatteurs ! lui jeta-t-elle d’un ton tranchant, un jour qu’il était arrivé à Victor de s’écrier : « Que vous êtes belle ! » Une autre fois, comme il contestait l’idée que la noblesse d’Europe ne fût composée que d’idiots et de rachitiques, elle le qualifia de snob. Mot sans portée, cela va sans dire, échappé à la mauvaise humeur féminine. Mais lui, fou qu’il était, le prit à la lettre, et souffrit durant trois longues nuits, sans pouvoir digérer cet affront. Il scruta son âme jusque dans les moindres replis, prêt, s’il le méritait, aux plus sévères pénitences, jusqu’à ce qu’il eût acquis la certitude consolante que ce qualificatif injurieux ne s’appliquait point à lui. Non, celui qui se découvre devant le mendiant auquel il tend une aumône, qui ne refuse pas une poignée de main au voleur arrêté, qui ose saluer en plein jour une fille publique, celui-là n’est pas un snob ! Et il n’était pas non plus un flatteur celui qui avait toujours renoncé, auprès des femmes, à ce moyen trop facile de gagner leurs bonnes grâces : leur dire du mal de leur rivale. Alors pourquoi « flatteur » ? pourquoi « snob » ? s’écriait-il indigné. Et à partir de ce moment-là, il eut envers Pseuda l’attitude d’un homme à qui on aurait arraché un œil et qui vous l’aurait pardonné. Mais la bonne Mme Keller ne pouvait être témoin plus longtemps de cet état de choses. Cette nature pacifique ne supportait pas de voir régner la désunion dans son entourage. Comme elle voulait du bien à Victor autant qu’à Mme Wyss, elle conclut selon l’aimable illogisme du cœur féminin – puisqu’elle-même aimait A et B, A et B devaient nécessairement s’aimer l’un l’autre ! – à un simple « malentendu » ! Dès lors elle allait tenter de s’entremettre pour réconcilier les adversaires. Elle se mit donc à dépeindre à Victor les vertus de Mme Wyss, et à relever aux yeux de celle-ci tous les mérites de Victor. Généreusement, et fidèle en cela à sa nature droite et claire, où les vertus ressortaient en traits vigoureux comme les contours d’une peinture à fresque, Mme Wyss se montra toute prête à oublier l’incident Kurt, pour peu, bien entendu, que Victor s’efforçât désormais d’être plus conciliant. Par contre, elle n’écouta l’éloge de ce dernier qu’avec une figure incrédule ; et tandis que Mme Keller se dépensait en discours propres à faire valoir son protégé, elle rassemblait tranquillement ses propres impressions, et se construisait par devers elle une image de Victor tel qu’il lui apparaissait, – cela d’ailleurs bien contre son gré, car il lui répugnait d’occuper de lui ses pensées. Que cet homme lui fût antipathique – indépendamment, même, de l’offense faite à son frère – et le lui devînt tous les jours davantage, elle le sentait nettement et sans avoir besoin de s’interroger. Ne fût-ce que par son genre de vie relâché, dont il ne faisait même pas mystère ! « Pourtant, ne soyons pas injuste, pensait-elle, et tâchons de lui trouver un bon côté. » Mais sous quelque aspect qu’elle le considérât, aucun bon côté ne se montrait, et l’inventaire de ses qualités ressemblait à s’y méprendre à une liste de défauts ! Avec sa façon de parler presque à voix basse, le langage bizarre et affecté dont il usait, sa politesse excessive, et sa mise trop recherchée, Victor lui apparaissait peu viril, trop doux, presque suave, sans nerf et sans vigueur ; un être indéchiffrable, en outre, multiforme et ambigu, secret et dissimulé, perpétuellement déroutant, parce que montrant chaque jour un autre visage ; – et moi, disait-elle, j’aime les gens simples, francs, ouverts ! – Et puis ce tour d’esprit ironique et frivole, qui se jouait en paradoxes faciles des choses les plus saintes : patrie, morale, religion, poésie, art. Point de sérieux ni de profondeur, pas de principes ni d’idéal, point d’élan, ni chaleur, ni sentiment. – Comment pouvait-on, par exemple, ne pas aimer la musique ? Au reste, il n’avait pas de cœur ! – Non, certes, du cœur il n’en avait pas. À qui s’était-il attaché pendant ces trois semaines ? À personne. Et puis sa façon présomptueuse de trancher de tout, ses manques de tact, ses extravagances, d’ailleurs souvent blessantes pour autrui ! Ainsi, on avait eu grand’peine à lui faire perdre l’habitude de s’adresser à elle en lui disant « Mademoiselle » ! Son mari et Mme Keller avaient beau dire, l’aversion qu’elle éprouvait n’était pas du tout injuste. Son père, lui, aurait pensé comme elle. D’un seul mot il eût exécuté cet homme : « Il n’est pas clair. » Elle entendait la voix respectée prononcer cet arrêt. À Mme Keller qui lui vantait les talents de Victor : – Où sont-ils ses talents ? disait-elle impatientée. Montrez-les moi, montrez-m’en un seul ! Que sait-il ? À quoi est-il bon ? Je trouve, moi, que ses talents brillent surtout par leur absence. – Vous lui accorderez du moins de l’esprit, objectait Mme Keller. Ici la jeune femme sortit des gonds : – De l’esprit ! éclata-t-elle indignée, moi aussi j’aime et admire l’esprit ; mais il s’agit de savoir ce qu’on entend par là. Pour moi, l’esprit produit nécessairement quelque chose, de la vérité ou de la beauté, des actes ou une œuvre originale. Il vénère ce qui est vénérable, il s’incline devant le mérite ; il sait s’enthousiasmer pour ce qui est grand et beau, et – avant tout – il parle sérieusement des choses sérieuses. Mais tous ces jeux de mots prétentieux et tortillés, si c’est cela que vous entendez, j’avoue que je ne fais pas le moindre cas de l’esprit ; bien plus, je le hais ! Quand, au lieu de dire « la Nature » on dit « Mme Cheval-vapeur », qu’est-ce que vous en avez de plus ? Les psychologues « qui sont les moins psychologues des êtres humains », qu’est-ce que cela signifie ? Encore une fois, si c’est cela de l’esprit, je réclame l’honneur de passer pour une sotte. Mon frère Kurt, n’est-ce pas, est un homme d’esprit ? Eh bien, chez lui l’esprit a un tout autre air ! Ici Mme Keller s’empressa d’acquiescer, et son projet d’exalter Victor s’acheva par un concert de louanges à l’adresse de Kurt. Après qu’elles eurent communié tout leur saoul dans la contemplation des vertus de ce jeune prodige, Mme Wyss se déclara finalement prête à user de mansuétude envers le fâcheux personnage qu’était Victor. L’indulgence ne fait pas de mal, et ne la compromettrait en rien. Mais qui, par contre, se montra intraitable, ce fut Victor. À ses yeux l’existence de « Pseuda », de la femme du directeur Wyss, était nulle et non avenue : jusqu’à ce qu’elle se fût transformée et que se fût réincarnée en elle l’âme virginale de « Theuda », il n’y aurait pas pour lui d’accord possible avec la jeune femme. Repoussée sur ce point-là, Mme la conseillère chercha la paix d’un autre côté : elle essaierait de réconcilier Kurt et Victor. « Impossible, disaitelle, que des hommes pareils, s’ils apprennent à se connaître… » Il se joua alors une de ces piteuses comédies qui ne font jamais qu’empirer les choses, comédie de la bonne entente forcée. Mais ce fut de nouveau Victor qui se montra récalcitrant. Il avait, il est vrai, consenti à grand’peine à une entrevue, dans laquelle il s’abstint, autant qu’il put, de toute parole hostile. Mais il se dédommagea par des gestes et un regard si hautains à l’adresse de Kurt, que cette attitude équivalait aux pires offenses. Cette fois, il ne fut pas question d’excuses ; l’intention blessante était claire. « Pourquoi donc, se demandait ensuite Victor étonné, pourquoi faut-il absolument que j’humilie cet homme qui ne m’a jamais rien fait ? Je sens bien que ma conduite est impolitique, et je sais qu’en étant aimable avec lui je pourrais gagner les bonnes grâces de Pseuda. » Il ne trouvait pas de réponse à cette question. Il était pareil au chien qui aperçoit un chat : retenez-le de bondir, vous ne pouvez pas l’empêcher de dévorer des yeux l’ennemi ! « Affaire de tempérament, sans doute, se disait-il, idiosyncrasie inexplicable et invincible ! » Il se trompait : ce qui parlait en lui, c’était l’instinct confus de sa vocation. Il détestait en Kurt un rival, une sorte de faux prophète et d’usurpateur. Ce qui l’excitait, à son insu, contre ce pseudo-génie, c’était la voix de son austère Souveraine… Mme Keller abandonna alors toute intervention. Avec Pseuda, bien entendu, tout était fini. « C’est surtout un méchant homme qui cherche querelle à mon frère par pure jalousie ! » Ainsi jugea-t-elle désormais Victor ; et elle eut soin qu’il n’ignorât point ce jugement. N’a-t-on pas pour cela les allusions et les remarques faites en aparté ? En face de cette nouvelle « injustice », l’étonnement s’ajouta à l’indignation de Victor : « Qu’est-ce que son frère a à voir dans cette affaire ? La seule existence de ce personnage est une fausse note ! » Il lui semblait inadmissible, aussi, qu’au lieu de gagner du terrain avec Pseuda, il en perdît. Souvent déjà, il s’était demandé avec irritation : « Qu’a-t-elle à tergiverser ? Quand se réveillera-t-elle enfin ? S’imagine-t-elle que j’aie le temps et l’envie d’attendre sa conversion pendant dix ans ? » Et maintenant il se trouvait plus loin du but que jamais. Cette idée était insupportable. Mais que faire ? Il ne se connaissait pas d’autre recours que cette « magie » de sa propre personnalité, qui, jusqu’ici, s’était montrée si piteusement impuissante. Comment se faisait-il qu’elle n’opérât pas ? Comment ce pouvoir rayonnant qui était en lui, qui devait émaner de lui, ne communiquait-il pas une flamme à l’âme de Pseuda ? Peut-être fallait-il l’état d’extase pour que l’étincelle se communiquât ? Si elle n’avait pas produit jusqu’ici son effet, c’est, probablement, qu’il était toujours allé au-devant de Pseuda en homme déprimé, la volonté détendue, le courage paralysé ? Il attendit donc un de ces soirs où, pour avoir donné libre cours à son imagination créatrice, il sentait son âme si pleine d’images et de visions sublimes qu’elles lui semblaient devoir transparaître au-dehors et l’entourer comme d’un halo lumineux. Alors, rassemblant son courage, il se rendit chez Mme Wyss, avec la secrète intention de concentrer cette fois sur elle toute sa « magie », telle une puissante décharge électrique. Il s’agissait donc là d’une sorte d’expérience psychologique, qui n’avait rien de frivole, – car il y allait de son salut. Le hasard voulut qu’il y eût ce soir-là auprès d’elle une de ses amies d’enfance, avec laquelle, secouant pour un moment sa récente dignité de mère, elle jouait à revivre le passé et se livrait à d’innocents et turbulents enfantillages. C’était si bon, pour changer un peu, de refaire la folle tout son saoul ! L’une d’elles était coiffée d’un bonnet de bébé, l’autre d’un chapeau haut de forme, et le plaisir consistait à faire mille folies, ainsi accoutrées ! L’entrée de Victor leur parut de si mince importance qu’elles ne jugèrent pas à propos d’interrompre la plaisanterie. Tout ce qu’il put faire ce fut de s’asseoir, et d’assister bénévolement à ce spectacle. Il y tint juste un quart d’heure, au bout duquel il était édifié pour le reste de ses jours sur le pouvoir de la « magie des âmes ». Il sortit inaperçu, et regagna piteusement son logis.
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