Ce soir-là, pour la première fois, son assurance l’abandonna, et la peur le saisit. Sa magie, il n’en fallait rien attendre. Que lui restait-il ? Perplexe, angoissé, il songea au suprême expédient, à celui qu’il réservait pour le moment où le cœur de la rebelle serait déjà ébranlé : essayer sur Pseuda l’effet du portrait qu’il conservait d’elle, lui présenter l’image de la noble jeune fille qu’il avait autrefois connue. Sans aucun doute cette apparition fraîche et virginale réveillerait en elle les souvenirs, et Theuda se lèverait pour chasser Pseuda : tel un criminel, auquel on met inopinément sous les yeux l’image de ce qu’il fut dans son enfance innocente, éclate en pleurs, rougit de son crime, et jure de redevenir honnête homme. D’une main tremblante il tira de sa cachette le portrait de Theuda, l’« Image sainte » que Mme Steinbach lui avait envoyée trois ans auparavant. Mais il évita soigneusement de la regarder : il ne se sentait pas de force à affronter l’assaut des souvenirs. Armé de cette photographie comme d’un revolver chargé, il reprit une fois encore le chemin de la maison Wyss. Il avait le sentiment d’être un homme dangereux, et compatissait presque au sort de sa victime en songeant à l’arme terrible dont il allait user. Avant qu’elle entrât, il plaça la photographie sur le piano, puis en attendit l’effet, le cœur battant. À peine eut-elle franchi le seuil du salon, que ses yeux tombèrent sur le portrait. – Qui vous a donné cela ? s’informa-t-elle du ton bref d’un juge d’instruction. Où Mme Steinbach a-t-elle pris le droit de faire cadeau de ma photographie ?… Elle haussa les épaules : D’ailleurs elle est mauvaise, je ne l’ai jamais aimée. Tel fut l’effet produit par l’« Image sainte ». Cette fois la situation était grave, car Victor n’avait plus aucun moyen d’action. Malgré tout, il se cramponnait encore fiévreusement à une espérance dont il ne pouvait se passer. Espérance d’ailleurs irraisonnée, puisqu’il savait bien qu’il désirait l’impossible. Il n’avait plus à compter, désormais, que sur quelque intervention extérieure et imprévue. La tristesse commençait à s’amasser sourdement en lui. Un beau jour, un simple incident en fit une douleur aiguë et consciente. Ce fut à l’occasion d’une conversation sur Tasso. On s’était mis à parler de l’attraction que le génie, dit-on, exerce sur les femmes. Un instinct infaillible, affirmait Pseuda, entraîne le cœur de la femme vers l’homme vraiment supérieur. Après avoir dit cela, elle soupira pensivement. – Êtes-vous bien certaine de la vérité de cette proposition ?… se permit d’objecter Victor. – Aussi sûre que du contraire ! répondit-elle provocante ; nous faisons preuve du même flair pour découvrir l’homme insignifiant. Et afin que l’allusion n’échappât point à Victor, elle lui adressa un regard et un signe de tête moqueurs. Alors une douleur aiguë le déchira, et l’indignation lui fit monter le sang au visage. « Dis ce que tu as à dire », ordonna la voix de son austère Amie. Et malgré la révolte de sa pudeur et de sa modestie, il obéit : – Qu’est-ce qui vous prouve que je ne sois pas un homme remarquable et supérieur ? Cette phrase détachée d’une voix lente, et résonnant en plein jour entre les quatre murs d’une chambre claire, lui apparut à lui-même si insupportablement vulgaire qu’il en eut honte ; et tout le monde baissa les yeux avec embarras, comme s’il se fût passé une chose incongrue. Le pasteur Wehrenfels trouva une parole pour détendre la situation : – Dans tous les cas, dit-il, et ceci s’adressait à Victor en manière d’amicale exhortation, il ne serait pas mauvais d’avoir lu Torquato Tasso, avant de dire son mot sur cette question. « Bien envoyé ! » disaient les regards satisfaits des assistants. À la tristesse de sentir se dérober son espoir, se mêlait chez Victor – sans rapport apparent avec l’Idealia – un étrange malaise de tout l’être. Physique ? Moral ? Ou tous les deux à la fois ? Il ne savait. C’était une impression de détresse qu’il avait déjà ressentie à son arrivée, et qui ne l’avait jamais quitté tout à fait. Dans l’accablement de son insuccès, ce mal dont il avait souffert sourdement se révélait. Quel nom lui donner ? Un affreux sentiment de vide, une sensation de monotonie et d’écœurement. C’était comme s’il eût avalé une mer de limon… Mal du pays ? Oui, c’était quelque chose de pareil, mais un mal du pays sans poésie, sans éclat ni couleur, une désolation morne et sans objet, un douloureux désir de fuir n’importe où… Un soir, sortant de l’Idealia, il traversait les rues sombres de la petite ville. Ni vie ni lumière nulle part, sauf à l’auberge d’où venaient à lui les voix, le bruit des disputes et l’odeur de l’alcool. Brusquement, il réalisa quelle était sa souffrance : la détresse de l’homme des grandes villes enfermé dans un trou de province. Sur les marches de l’église un chien abandonné hurlait : Victor le comprit, il aurait voulu hurler avec lui. *** *** *** Malgré tout, ses relations avec les membres de l’Idealia étaient demeurées amicales. S’ils trouvaient en lui des choses à blâmer, – tout à blâmer, pour mieux dire ! – ils le regardaient cependant toujours comme un des leurs. Quant à lui, bravement, il laissait dire, attendant des temps meilleurs. Mais il s’envisageait comme une innocente victime, et s’attendrissait sur lui-même, et sur son incroyable douceur ! Il fallut une sotte conversation, qui, au début, semblait devoir être simplement amusante et inoffensive, pour faire naître une véritable animosité, non pas chez les Idéaliens, – ces braves gens étaient-ils capables d’animosité ! – mais bien chez Victor, l’homme violemment passionné en matière d’idées, et intraitable dans son besoin de vérité. Ce malheureux entretien fut le point de départ d’une scène grotesque, que plus tard Victor appelait son « Combat des Amazones », et qui eut lieu chez la femme du Dr Richard. Victor s’y trouva un jour seul homme au milieu d’un cercle de jolies femmes, dont l’une était Pseuda. Stimulé par le gracieux coup d’œil, il se mit à taquiner ces dames, et à leur débiter toutes sortes de plaisanteries sur le sexe féminin. Il avait oublié, durant sa longue absence, que les femmes de son pays souscrivaient au dogme de la sainteté de la femme germanique : contrairement à l’usage intereuropéen, si elles pardonnaient facilement les impolitesses qui les atteignaient personnellement, elles condamnaient comme un blasphème le plus léger doute effleurant la dignité sacro-sainte de leur sexe tout entier ! Si bien qu’au bout d’un moment, Victor eut affaire à une douzaine d’antagonistes fort échauffées… Là-dessus, quelqu’un ayant mentionné la tragique histoire d’une étudiante russe qui avait, peu de temps auparavant, mis le feu à sa robe en fumant des cigarettes, et succombé à l’accident, ce fut l’occasion pour ces dames de célébrer bruyamment le triomphe de leurs principes : la femme qui avait l’inconvenance de fumer était digne de ce triste sort ! Alors Victor éclata. Le sentiment de la justice déchaîna dans son âme une fureur de prophète contre ces prêtresses du bon ton. Devant son imagination, prompte à tout intensifier, se dressait l’étudiante infortunée en proie à d’horribles souffrances. Les douze accusatrices qui, en réalité, n’auraient pas fait de mal à une mouche, lui apparurent soudain coupables d’un véritable assassinat, et l’Idealia tout entière, solidaire des sentiments de ses membres, prit à ses yeux le sombre aspect d’une b***e d’Érinyes déchaînées ! Dès ce jour-là l’hostilité gronda sourdement en lui. Peu de jours après cet incident, il recevait les premières lettres, longtemps attendues, du pays étranger où il avait séjourné. Combien différente était l’atmosphère qu’il y respira ! « Adoré et fêté parmi les vôtres, lui disait-on, vous n’oubliez pas, espérons-le, les vieux amis qui sont au loin ? » – « Adoré ! fêté ! » – « Au milieu des miens. » Quelle ironie ! – Et l’ami continuait : « Vos qualités supérieures, la variété de vos connaissances, la bonté de votre cœur, ne manqueront sûrement pas… etc. » Que de choses qui lui semblaient nouvelles, ou qu’il avait désappris d’entendre ! Ah ! le beau temps, où il y avait encore un ou deux êtres qui n’avaient rien à lui reprocher, qui trouvaient même quelque chose à louer en lui ! Ces lettres de l’étranger sonnèrent en lui le réveil… Accablé par les critiques auxquelles il était soumis journellement, il sentait s’affaiblir en lui le sentiment de sa propre valeur. Insensiblement, un étroit horizon, celui de la petite ville, l’avait emprisonné, et il commençait à accepter, comme toute naturelle, une idée qui, au début, le révoltait : celle d’être le cheval insuffisamment dressé, que chacun s’arroge le droit de corriger.Mais maintenant l’étroit horizon s’ouvrait… Sa fierté se souvenait, sa pensée comparait. Quel contraste, et quelle ironie dans le contraste ! Làbas, en pays étranger, un accueil chaud, des bras ouverts, l’indulgence pour ses défauts, la bienveillance pour ses singularités ; – ici, dans sa patrie, les critiques et les tracasseries mesquines, les prétentions à l’infaillibilité, la négation de tout ce qui constituait son moi. Cette comparaison remua en lui toute l’amertume qu’il ravalait depuis six longues semaines. v*****t comme il l’était, il sentit monter en lui une colère belliqueuse. Fini, maintenant, de se résigner et de se taire ! À lui d’attaquer à son tour ! « Je vous arracherai votre masque de pharisiens, et j’enverrai au diable tous vos grands mots hypocrites. – Attention ! je vais vous montrer de quoi vous êtes faits. Y êtes-vous ? Bon. Je commence : Votre vertu ? Un mot commode que vous avez toujours à la bouche et qui vous sert à noircir votre semblable. Votre sincérité ? Le privilège exclusif que vous vous attribuez d’être insolents avec votre prochain sans souffrir vous-mêmes le plus léger blâme ! Votre franchise ? Un permis qui vous autorise à dire de votre prochain derrière son dos plus de mal encore que vous ne lui en dites en face ! Votre véracité ? Pédantisme de vérité dans les petites choses qui permet de mentir à l’occasion dans les grandes ! Votre cordialité ? Égoïsme de troupeau ! Chaleur de surface ! L’infortune menace-t-elle ? Pas un de vous n’ira au secours de l’autre. Votre bonheur domestique ? Vos affections de famille ? Faites surgir la moindre question d’héritage, et voyez ce que devient ce grand amour ! Votre passion de musique ? Transports factices et glacés ! Votre culture ? Vos extases artistiques et littéraires ? Je vous dis qu’entre une conférence sur le Paradis et le Paradis lui-même, pas un de vous n’hésiterait : « Une conférence !… Oh ! que c’est intéressant ! » Oui, c’est ainsi qu’il leur parlerait ; ils n’avaient qu’à se bien tenir ! Mais Victor fit la réflexion fâcheuse que les salons de l’Idealia n’abritaient pas de chaire du haut de laquelle on pût tancer l’auditoire comme une assemblée de pénitents un jour de carême. « N’importe, pensa-t-il, je procéderai à une distribution individuelle. Le premier qui prendra avec moi de faux airs de vertu recevra tout le paquet ! Puis, à qui le tour ? Y a-t-il des amateurs ? » Tel un taureau, tête baissée, il faisait déjà face à l’ennemi. Malheureusement, il eut beau jeter autour de lui des regards agressifs, aucun ennemi ne se présenta. Ensemble ils étaient contre lui, aucun n’était son ennemi particulier ; personne d’entre eux ne l’affectionnait spécialement, mais aucun ne lui voulait de mal. Bien plus : précisément depuis qu’il était préparé à la lutte il semblait que tous, dans une intention maligne, se fussent donné le mot pour se montrer aimables ! Ce qui naturellement le désarmait d’emblée. Le moyen de foncer rageusement sur celui dont l’accueil est tout de confiante bonhomie ! – Eh bien, questionnait-on, comment cela va-t-il ? J’espère que vous ne vous êtes pas refroidi par cette température anormale ? Ardemment, mais en vain, Victor soupirait après un ennemi. Serait-ce Kurt ? Mais ce dernier était un être inoffensif, qui prenait la fuite dès qu’il apercevait le chapeau de Victor dans l’antichambre. Et puis, on ne pouvait le nier, Kurt avait de beaux yeux et un bon regard. Alors quoi ? En attendant, faute d’un ennemi ou d’un sujet de dispute, sa colère se manifestait par une humeur massacrante. Son regard devint sombre, son expression sardonique, le son de sa voix provocant ; ses affirmations impérieuses coupaient court par avance à toute objection. D’ailleurs, tel qu’il était, chercheur réellement épris de vérité, il ne supportait qu’impatiemment les contradictions de la sagesse toute faite. – Je n’aime pas, disait-il, qu’on ferraille contre la vérité en s’armant d’arguments empruntés. Il y avait comme une menace dans sa voix : « Avisez-vous de me contredire ! » Malgré tout, il n’arrivait pas à déchaîner la bataille souhaitée. Maintenant on l’évitait, comme un être irresponsable et quasi dangereux. Le pasteur, lorsqu’on parlait de Victor, l’appelait un Népomucène devenu fou ; le docteur le comparait à un moine qui porte les stigmates ; le forestier, à un éléphant doux et bon de nature, devenu enragé pour une cause ignorée. Sans doute il pouvait lui arriver de rester une soirée entière humblement assis dans son coin, regardant devant lui d’un air triste et sombre ; mais on n’était jamais certain qu’un orage n’allât pas éclater. Et comme personne n’est tenu de s’exposer à des surprises désagréables, on le laissait seul avec sa mauvaise humeur. Rencontrer dans un salon un être pareil, c’était un plaisir dont on se fût passé facilement. Les Wyss ayant organisé un petit dîner, et le directeur ayant insisté fortement pour qu’on invitât Victor, ce fut au dernier moment une succession de refus ; et il ne resta pour tout convive à la maîtresse de maison cruellement déçue que Victor, l’épouvantail. On s’imagine de quel œil il fut regardé : le coup d’œil tendre qu’on accorde à un bouton solitaire au fond d’un tronc d’église ! « Bah ! se dit Victor pour se consoler, qui est mouillé ne craint plus l’eau ! » – Mais à partir de ce soir-là, Mme Wyss le déclara ouvertement « un être odieux ». « Ce Victor est absolument insupportable ! » Tel était le jugement général. – « C’est un malade ! » disait-on en chœur, pour l’excuser. Et cette excuse était la vraie : le lutteur était à bout de forces. – Mon Dieu, quelle mine vous avez ! s’écria Mme Steinbach terrifiée, en le croisant à l’improviste au détour d’une rue. Le même jour il recevait d’elle une invitation pressante à l’aller voir. Mais ce fut en vain : il fuyait instinctivement son amie, comme la Raison incarnée.« Qui est mouillé ne craint plus l’eau ! » s’était dit Victor. Erreur ! – Il n’avait pas encore essuyé la plus grosse averse. Un beau jour Mme Wyss se mit à fulminer en sa présence contre la galanterie, – la galanterie, encore une des bêtes noires de l’Idealia ! – Hem ! hem ! fit Victor souriant, vous ne seriez pas médiocrement vexée, Frau Direktor, si, en fait, un homme vous refusait toute attention galante. Elle le contredit avec hauteur : elle ne réclamait ni ne désirait les égards, et serait reconnaissante qu’on voulût bien les lui épargner. Victor, aiguillonné par sa rage de vérité, résolut de la mettre à l’épreuve. Dans l’antichambre, au moment du départ, il se tint bien ostensiblement devant elle, les mains croisées derrière le dos, et la laissa décrocher, puis enfiler toute seule sa jaquette de fourrure. Les manches en étaient fort étroites, ce qui donna lieu à une laborieuse gymnastique. Victor se divertissait. « Eh bien, fillette, disait son regard moqueur, vois-tu, maintenant, ce que vaut la galanterie ? » Mais, à sa grande stupéfaction, Pseuda ne comprit pas ! Rattacher une action à des paroles dites antérieurement, réfuter par un rébus, c’était là une façon d’enseigner à laquelle elle n’entendait rien ; pareille chose, évidemment, ne lui était jamais arrivée. En revanche, elle sentit fort bien l’intention que mettait Victor à ne pas la secourir. L’attitude de celui-ci était suffisamment apparente et devait la frapper d’autant plus qu’il était habituellement celui qu’on blâmait pour son amour exagéré des formes, et qu’on traitait volontiers de grand-maître des cérémonies. Dans cette omission, elle ne pouvait voir qu’un malin désir de l’offenser. Aussi, quel regard elle lança à Victor ! Un œil tout blanc, où la prunelle ne faisait plus qu’une petite tache d’encre ! Que faire ? Lui expliquer ? Inutile, elle ne le croirait tout de même pas. – Lui présenter des excuses ? Mais une femme les reçoit toujours mal. « Laissons cela s’ajouter au reste, pensa-t-il, ce n’est pas la première injustice dont je suis victime. Et qui sait ? Les choses ne sont peut-être pas aussi gâtées qu’elles en ont l’air. » Eh bien oui, elles étaient aussi gâtées que possible ! À partir de ce moment-là, où qu’elle aperçût Victor, il échappait à Pseuda une exclamation d’aversion, quelque chose d’analogue au félissement d’une jeune panthère : « Rha ! » et d’un élan rapide elle lui tournait le dos. Les deux premières fois il feignit l’indifférence, et garda même assez de sang-froid pour suivre de l’œil avec plaisir le mouvement souple et agile dont elle opérait sa volte-face. Mais la troisième fois, brusquement, la moutarde lui monta au nez. « Ah ! sotte petite pécore ! cria-t-il en lui-même, si je voulais, moi ? Si je cessais maintenant de t’épargner ? En moins de rien j’aurais transformé ta rage enfantine en un roucoulement langoureux. Alors ce serait une autre chanson : « Victor, maintenant c’est à vous de me mépriser… (Soupir)… Comment puis-je revoir mon mari et mon enfant ?… (Larmes)… Mais tu m’aimeras toujours !… (Étreinte) etc… » et tout le tralala usuel. – Mais, halte-là, Victor !… À quoi songes-tu ?… À un adultère ? Crois-tu que tes stupides agissements t’aient mérité les faveurs de cette femme ? Du moins faudrait-il, si adultère il y a, qu’il eût une allure nette et franche : amour pour amour, ou désir pour désir. Mais agir insidieusement, user de calculs et d’artifices, prendre une femme par surprise, ruiner ainsi un foyer sans tache, et cela par amour-propre blessé et simple vanité masculine, – car cette femme-là, sans aucun doute, est perdue si elle a failli une première fois, – halte-là ! Non, je ne fais pas de ces choses-là ! Premièrement, parce que je ne les fais pas ; ensuite parce qu’il me faut une âme propre pour accomplir une fois ma vocation. – Et puis son mari est mon ami… Décidément c’est non, non, et encore une fois non ! Allons, bébé, remercie-moi et va-t’en ! Et si tu tiens à me haïr, du moins sache haïr bien. Va ! je t’apprendrai à me détester d’une si belle rage que tu en grimperas les murs. Pendant ce temps je me donnerai le plaisir de grignoter tranquillement un radis, – et plus tu me détesteras, plus je serai heureux jusqu’au fond du cœur ! » Victor commença alors – frisant toujours l’impolitesse sans être positivement impoli – à agacer, à irriter Pseuda avec une sorte d’acharnement, s’attachant à ses pas, lui imposant sans ménagement sa présence, et, selon l’humeur du moment, employant la raillerie, l’ironie dédaigneuse, les attaques franches ou les allusions détournées. Était-il en veine de bravade ? Il laissait tomber d’effroyables aphorismes qui bouleversaient en elle les sentiments les plus sacrés : « – N’êtes-vous pas frappée de la vulgarité d’âme qui se manifeste chez la femme de nos jours ? » – « N’avez-vous pas remarqué que personne ne montre une sécheresse de cœur plus complète que les mélomanes ? » Ou bien il admirait l’instinct si sûr du cœur féminin, qui, avec une intuition quasi géniale, sait distinguer parmi cent hommes le plus grand imbécile pour s’en amouracher ! Une autre fois il déplorait son propre sort, bien digne de pitié : avoir échoué dans ce misérable trou, où il était « condamné à l’austérité ». Et que de pharisaïsme dans toutes les criailleries et les indignations menteuses contre la sensualité ! « – Lorsqu’un homme trouve une femme peu appétissante, elle en est toujours indignée ; si donc je convoite une femme, c’est un hommage que je lui rends, c’est clair ! » Et il ajoutait in petto : « Hein ! ça vous va comme si je vous faisais avaler une couleuvre ? Grand bien vous fasse ! Continuons dans ce goût-là. » – Il n’est pas d’homme, reprenait-il tout haut, qui ne désire à tout instant toute femme belle ; et s’il se trouve un homme pour le contester, c’est qu’il ment ou n’est pas un homme ! Pseuda ne daignait point lui faire l’honneur de discuter avec lui. Mais ses regards semblaient dire : « Si par aventure le train vous écrasait, cher monsieur, je le regretterais pour vous, mais ce ne serait pas un malheur ! » À quoi le regard ironique de Victor répondait insolemment : « Et vous, chère madame, au cas où vous vous aviseriez d’éclater en morceaux, avertissez-moi, afin que je me réserve un fragment choisi de votre personne ! » Les jours où Victor était d’humeur plus douce, il se contentait de heurter toutes les convictions de Pseuda, et toutes les idées qu’on lui avait inculquées, visant de préférence son patriotisme couleur « rose des Alpes » et ses enthousiasmes helvétiques pour la poésie du chalet, du pâtre, et tout ce qui s’ensuit. À la promenade, elle entonnait volontiers pour exprimer sa joie : À l’aube d’un jour nouveau Allons traire le troupeau [1] ! Sur quoi, Victor, d’un air ingénu : – Comment donc, Frau Direktor ! Alors vous savez traire les vaches ? Une autre fois, comme elle fredonnait : Je tutoie chacun sans façon…