– Depuis longtemps mon vœu secret était que nous nous tutoyions ! Outre son frère Kurt, Pseuda avait comme escorte habituelle un cousin aux longues jambes du nom de Ludwig, lequel passait tout son temps à conquérir infatigablement les cimes. Victor appelait cet agité le iodleur [3] . Au reste, pourquoi ses chers compatriotes se targuaient-ils ainsi de leurs Alpes ? Étaient-ce eux qui les avaient faites ? Elles eussent été plus plates, à coup sûr ! D’ailleurs, sans parler des Alpes, la nature, aujourd’hui, était extrêmement surfaite. Le petit orteil d’une jolie femme avait certainement beaucoup plus de prix devant Dieu que le plus fastueux des glaciers ; et lui, Victor, avouait franchement qu’il trouvait plus d’âme et d’expression à un chapeau haut de forme parfaitement seyant qu’à un lever de soleil. « Un mammouth même peut sentir quelque chose devant un lever de soleil, disait-il, mais il n’y a qu’un homme cultivé et de goût délicat qui puisse comprendre le haut de forme. » D’autres fois, il distribuait gratuitement des avis qu’on ne lui demandait pas. Mme Wyss déplorait-elle le vandalisme destructeur du pittoresque local, il déclarait « qu’on devrait braquer là des canons et faire sauter toutes ces baraques ». Quand elle disait son regret de voir disparaître peu à peu les dialectes et les anciens costumes nationaux, il préconisait la mesure suivante : affubler de ces costumes, en manière de pénitence, tous les repris de justice, et quant aux dialectes, en réserver l’usage aux vieilles familles chargées de tares héréditaires. Dans cet état d’esprit, son plaisir favori était de débaptiser gens et choses. Ainsi il appelait leur digne ville natale Muhheim ; la politique locale, « une excitation périodique pour l’élection de Fritz ou de Frantz » ; pour « vulgarité » il disait « patriotisme » ; il appelait une grossièreté un « germanisme » et le manque de tact « le solécisme de l’âme ». Quelquefois, l’air hypocritement innocent, il prenait pour irriter Pseuda des voies tout à fait détournées : citation de faits mémorables ou d’anecdotes fameuses, qu’il inventait tout bonnement pour les besoins de la cause ! – Connaissez-vous, lui demandait-il négligemment, l’histoire de la comtesse Stepansky, de Beethoven et du maître de chapelle Pfuschini ? – Je ne tiens pas du tout à la connaître ! répondait-elle maussade, flairant une méchanceté. – Vous avez tort, grand tort, car elle est aussi instructive qu’amusante. La comtesse Stepansky ayant un jour à sa table Beethoven avec Pfuschini, on lui demanda lequel des deux elle tenait pour supérieur à l’autre. Elle prit alors un air extrêmement fin pour répondre : « Oh ! cela ne se compare pas : chacun est supérieur dans son genre ! Ils se complètent l’un l’autre. » Du reste, ajoutait Victor, parlez-moi de la musique et des femmes ! Voulons-nous tenter un essai, madame ? Faites élever dans un conservatoire la jeune fille la plus génialement douée au point de vue musical, privez-la ensuite de tout encouragement et de toute influence masculine qui la stimule, et revoyez-la au bout de dix ans : elle aura fermé à clef son piano parce qu’elle n’a vraiment plus de temps pour la musique, et se sera procuré un chat parce qu’elle ne sait pas que faire de son temps ! Un autre jour, au cours d’une conversation, Pseuda affirmait une fois de plus sa conviction que la femme est supérieure à l’homme. – Je me rangerais avec plaisir à votre avis, lui dit Victor, si les femmes elles-mêmes, dans leurs moments d’oubli, ne proclamaient la supériorité de l’homme ! – ?… – Oui, reprit-il, quand une mère, après avoir donné naissance à six petits êtres mal venus du sexe féminin, réussit enfin à mettre au monde un garçon, elle fait entendre un caquet aussi triomphant que si elle avait enfanté le Messie, et tout ce qui est féminin accourt, empressé, d’une lieue à la ronde, pour payer son humble tribut d’admiration à ce prodige, à cette surfille ! On dirait vraiment que « notre fils » est une des sept merveilles du monde ! Et ce Messie donnera plus tard, à supposer qu’il fasse très bien son chemin, un conseiller d’État ! *** *** *** Du train dont il y allait, Victor obtenait sans peine le résultat désiré : Pseuda avait pour lui la plus foncière, la plus cordiale aversion. Ce n’était plus le cri de rage de la jeune panthère qu’elle laissait échapper en apercevant Victor, mais l’exclamation dégoûtée suggérée par la vue d’un reptile visqueux ! Lui s’en réjouissait comme d’une victoire obtenue, et jubilait intérieurement. « Elle peut voir, maintenant, ce que son jugement m’indiffère ! » Un contraste le divertissait : « Tu voulais la délivrer de toutes ces grenouilles, Victor, et maintenant la grenouille, c’est toi ! » Il pensait aussi : « Je commence à croire moi-même que je suis fou. Eh bien ! raison de plus pour agir en fou. » Et il riait. Un après-midi, comme il allait tourner le coin d’une rue, il entendit une voix qui lui disait tout haut : « Idiot ! » Comme il se retournait déjà furieux vers l’insulteur, la voix reprit : « Inutile de t’agiter, c’est moi, c’est ton bon sens qui te parle. » « Et de quel droit m’appelles-tu un idiot ? » « Idiot, parce que tu cours comme un forcené dans la direction opposée à ton but. » « Mon but ? Mais je n’en ai aucun ! » « Si, tu en as un, et je vais te dire lequel. Secrètement, sans te l’avouer à toi-même, tu désires irriter cette petite femme inexpérimentée jusqu’à la démonter, la pousser à bout, lui faire perdre la tête, pour qu’un beau jour, dans le vertige de la colère, elle vole tout d’un coup dans tes bras comme une guêpe affolée par l’orage… » « Et si c’était le cas, mon calcul serait-il donc si faux ? On a vu souvent la haine féminine se transformer brusquement en amour. » « Idée folle et romanesque, repartit la Raison. Agis comme tu voudras, je ne suis pas ta gouvernante. » Mais Victor s’arrêta de marcher, effleuré subitement d’un doute. Il rentra chez lui incertain, désemparé, et comme il tentait, perplexe, l’examen de sa situation présente, il eut peur, soudain, et fut pris comme d’un éblouissement : il faisait fausse route, sa raison voyait juste ; la haine de Pseuda n’était pas de celles qui se changent en amour. Amère découverte ! Inutile d’aller de l’avant ; puisque le secret espoir d’un brusque revirement lui était enlevé, fortifier la haine de Pseuda n’avait désormais plus de sens. Ce serait élargir de plus en plus le fossé qui la séparait de lui. Alors… que faire ? Revenir en arrière, et tout recommencer ? S’efforcer d’abord sagement, doucement, d’endormir la haine de Pseuda, puis avec mille peines vaincre peu à peu son aversion, la guérir de son antipathie, et patiemment, degré par degré, gagner enfin toute sa bienveillance ? « Allons donc !… Non, je n’y songe pas. Pour cela il faudrait abdiquer toute personnalité. Ce serait trop long ! Et puis, je n’en suis pas encore là, Dieu merci ! » Oui, mais alors ? Quelle autre solution ? Il avait beau chercher : de droite et de gauche aucune issue. Tout à coup il frappa du pied. « Après tout, qu’est-ce qui m’oblige à m’occuper d’elle ? Qu’elle patauge où elle voudra, dans la bourbe ou dans la vase. Qu’elle se convertisse ou non, en quoi cela me concerne-t-il ? Je ne suis pas son confesseur ni son directeur de conscience. Ou bien s’imaginet-elle que je sois son professeur de psychologie ? Je lui ai fait déjà bien trop d’honneur en l’agaçant ! Et si jamais je me remets en peine d’elle, il faudra qu’elle m’en ait prié bien instamment. D’ici là, va-t’en ! je ne te connais plus… Frau Direktor Wyss ? Qu’est-ce donc ? Ça vit-il dans l’eau ou dans les arbres ? Ça se nourrit-il de graines ou d’insectes ? Chère madame, avez-vous jamais vu une puce sauter du bout d’un ongle ? Ainsi, dans cet instant, vous sautez hors de ma mémoire. Un, deux, trois ! plus rien ! Pseuda, tu n’existes pas. » Avec une chiquenaude, Victor tourna sur ses talons. Comme il se sentait léger, maintenant qu’il avait oublié cette malfaisante créature ! Il était comme débarrassé d’une mauvaise dent. Qu’allait-il faire de sa liberté fraîchement reconquise ? Mille possibilités charmantes s’offraient à lui. « Si, par exemple, pour me distraire, je devenais amoureux ? » Fameuse idée, car depuis des temps infinis – et ça ne lui était pas naturel – il n’avait plus goûté de ce sirop délectable. Amoureux, si possible, d’une créature tout à fait inculte et ignorante, une subalterne, une fille de brasserie, par exemple, afin que, si Pseuda l’apprenait, – et elle l’apprendrait sûrement dans ce nid à potins, – elle en fût bien vexée et humiliée. Pour donner suite à son projet, il entra au prochain café, surmontant pour cela son dégoût de l’alcool et de ses prêtresses. Paméla était le nom de la fille de salle. Il obligea celle-ci à s’asseoir près de lui, et se mit en devoir de l’enjôler, de la prendre peu à peu au miel de ses paroles, choisissant l’un après l’autre – suivant la méthode éprouvée – tous les traits de son visage pour les exalter. Paméla écouta un moment souriante, se serrant contre lui avec le bien-être d’un escargot sous une tiède ondée de mai. Puis, brusquement, comme un chat auquel on aurait marché sur la queue, elle sauta furieuse derrière le comptoir, et d’une voix sifflante : – Imbécile, vieux malappris ! cria-t-elle. Ah !… Victor saisissait maintenant : il avait vanté ses dents de perle, et elle n’en avait plus une seule. Il faut dire qu’il n’avait pas pu prendre sur lui de la regarder ! Trois jours après, dans la rue, Mme Wyss s’avançait rapidement au-devant de lui, rayonnante d’amabilité. Quelle soudaine transformation ! Que devait signifier cela ? – On peut, paraît-il, vous féliciter ! s’exclama-t-elle hypocrite. À quand le mariage avec la belle Paméla ? Ah ! la rusée créature ! Non, ce n’était pas précisément l’effet qu’il avait escompté. L’amour, ici, n’avait décidément pas de succès. Victor avait pressenti juste à son arrivée : sur ce terrain dur et calcaire c’était une plante qui ne fleurissait pas. Il essaierait donc de l’amitié. Un certain Andreas Wixel, archiviste, lui parut spécialement désigné pour jouer le rôle d’ami, par la bonne raison que Mme Wyss ne pouvait le sentir et l’appelait toujours « l’obtus Andreas ». Victor, sans le connaître le moins du monde, fut pris soudain d’une tendresse impétueuse pour cet archiviste. Il s’empressa d’aller le voir, se sentit tout ému par son air « obtus », et se donna dès ce moment-là comme son ami. De son côté, Wixel fut touché d’une si soudaine affection, et afin de sceller leur amitié, ils décidèrent une promenade pour le dimanche suivant à la prairie de Guggis. Là-haut, entre une fanfare gémissante et une société de gymnastes jouant aux quilles, ils passèrent un lugubre, interminable après-midi de dimanche à contempler le panorama de la ville au-dessous d’eux, Victor, muet comme un poisson, les yeux rivés sur la rue de la Cathédrale, Wixel émettant des idées sans queue ni tête sur les génies respectifs de Gœthe et de Schiller, et les noyant dans un bavardage inexorable, qui faisait pitié et donnait la nausée. Ah ! oui, mon Dieu ! Pseuda avait raison. C’était bien là « l’obtus Andreas… » ! Pas de succès non plus en amitié ! Il fallait trouver autre chose. Le théâtre ? Mais celui de cette ville, parlons-en ! Du reste Victor n’aimait pas le théâtre. La musique, peut-être ? Essayons d’un concert. Mais, ô malheur ! Elle s’y trouvait, assise aux premiers rangs, et subitement tous les instruments se mirent à jouer faux. Quant aux visites, Victor en perdait le goût, car, où qu’il allât, on l’entretenait d’une certaine dame Wyss : « Vous ne savez rien de neuf sur Frau Direktor ? » Il regardait le plafond comme pour y retrouver péniblement un souvenir : « Frau Direktor ? Où ai-je entendu ce nom ? » Dans la rue même on l’arrêtait pour lui demander des nouvelles de cette personne dont il ignorait pourtant tout à fait l’existence. Ah ! non, vraiment. Il savait qu’il y a des femmes importunes, mais de la glu aussi insolemment tenace… il ne l’aurait pas cru possible ! Oh ! ces petites villes, où l’on retombe éternellement sur les mêmes personnes ! Et quand ce n’est pas sur elles-mêmes, c’est encore sur leur nom qu’on trébuche. Où s’enfuir pour échapper à cette inévitable femme de directeur ? Sortir de ville, se sauver bien loin, à la campagne, où les chèvres du moins ne savent rien d’elle ? Et pourquoi pas, après tout ? Il se rappela avoir entendu Pseuda s’exclamer : « C’est curieux ! De toute ma vie je ne suis jamais allée à Lengendorf ! » Cet endroit était donc vierge de souvenirs, net de la présence de Pseuda ! Victor prit le train, et s’en alla à Lengendorf. Arrivé là, pour jouir plus à fond, plus consciemment de la non-présence de Pseuda, il s’accorda à lui-même le luxe d’une petite comédie raffinée : à peine descendu du train, il se rendit auprès du chef de gare, et le pria avec une excessive politesse de bien vouloir lui donner un renseignement. Il était venu, dit-il, à Lengendorf pour voir une certaine dame Wyss ; aurait-on l’obligeance de lui indiquer le chemin de sa maison ? Le chef de gare eut l’air étonné, hocha la tête et appela le caissier à son aide ; celui-ci consulta le portier et le portier s’adressa au domestique de l’hôtel du Cerf, puis au cocher de la Cigogne. Aucun d’eux ne connaissait le nom de Mme Wyss. Un agent de police et quelques habitants se joignirent au colloque. Tous furent unanimes : ils regrettaient, mais à Lengendorf il n’y avait point de dame de ce nom ; et ils considérèrent Victor d’un air compatissant. Celui-ci triomphait en son for intérieur. « Eh bien, importune et prétentieuse petite personne, tu vois que les gens ne soupçonnent même pas ton humble existence. En vertu de quoi te crois-tu donc si extraordinairement importante ? » Ces braves gens de Lengendorf, qui ignoraient jusqu’au nom même de Pseuda, lui prirent tout de suite le cœur ; et bienveillant comme un prince descendu incognito dans une petite ville, il charma tous ceux qui se trouvèrent sur son passage par son affabilité prenante. Tout le jour il joua le rôle du bon empereur Joseph ; et ce n’était pas uniquement un rôle : il les aimait réellement, tous ces honnêtes, ces estimables Lengendorfiens qui ne se doutaient pas de l’existence de Mme Wyss. Combien ravissant était ce coin de pays où elle n’avait jamais mis le pied, les sommets boisés de ces collines où son regard ne s’était jamais posé ! Comme on respirait bien dans ce bon air ! Entré à la Cigogne, Victor se livra auprès de l’hôtelier à un éloge si exalté du climat de Lengendorf, que celui-ci en conçut subitement les espoirs les plus hardis – avoir à Lengendorf une « industrie des étrangers ! » – et qu’il chuchota à l’oreille de Victor des offres avantageuses pour le cas où une cure d’air lui sourirait l’été prochain. Victor eut même peine à lui faire accepter le prix de son dîner, et lorsqu’il partit, le soir, il se trouvait avoir tout le village pour ami, depuis le médecin et le pasteur jusqu’aux chiens de garde et aux valets de ferme. Pendant tout le trajet en chemin de fer, il eut le cœur plein d’une béatitude attendrie, car il avait rarement vécu des heures aussi sereines. Décidément, jusqu’ici, il avait fait trop peu de cas des gens de la campagne !
Descendu du train, Victor, distrait, perdu encore dans le rêve de cette idyllique journée, se frayait un chemin au travers de la foule, quand il aperçut dans un groupe – encore… Dieu, que c’était irritant ! – Pseuda en conversation avec le professeur Pfinninger. Et c’en fut fait de l’agréable sentiment qu’elle n’existait pas ! « Voyons, pensait-il, où sont, dans tout cela, les lois naturelles et la logique ? Si elle n’existe pas, je ne saurais la voir ; si je la vois, c’est donc qu’elle existe. Mais elle n’existe pas ; comment puis-je donc la voir ? Il faudrait un sophiste pour en sortir. Je ne sais plus qu’un moyen : me verrouiller dans ma chambre, et bien habile si elle entre par le trou de la serrure ! » Arrivé chez lui, il ferma donc sa porte à clef, s’allongea sur le sofa, et se mit à se tourner les pouces. Après être resté ainsi un moment, il crut distinguer au fond de la pièce une sorte de nuage lumineux ; le nuage se condensa de plus en plus, puis un visage humain s’en détacha, brillant d’un vif éclat, toujours plus distinct et toujours plus beau… le visage de Pseuda. Victor se mit alors à lui parler doucement, sérieusement : « Pseuda, je fais appel maintenant à ton sentiment de justice et d’équité. Je n’ai pas d’objection à ta haine, à ton aversion ; les rues, la ville, le monde extérieur, je te les abandonne ; mais respecte du moins ma paix domestique et ne viens pas me poursuivre jusque dans ma retraite ! » Ces paroles restèrent sans effet ; et sa sœur l’Imagination persista à jouer à Victor des tours fantasmagoriques. Depuis ce moment-là, et sauf dans de rares intervalles, il vit continuellement la tête de Pseuda qui flottait dans l’espace, surtout le soir, quand le crépuscule envahissait la chambre. Que pouvait-il y faire ? Toujours et partout, il semblait condamné à avoir devant les yeux cette nullité obsédante et prétentieuse ! « Après tout, conclut-il enfin, un petit inconvénient n’est pas un désastre. D’autres ont des mouches dans leur chambre : moi j’aurai Pseuda. » Et il prit le sage parti de s’accommoder de cette toute-présence. Mais un soir, une nouvelle vint le frapper comme une bombe ! Mme Wyss était malade, avait annoncé la servante en rentrant. Quand Victor fut remis de sa première stupéfaction, il ressentit un v*****t trouble intérieur : il lui semblait qu’une fourmilière s’agitait au-dedans de lui. Quelle attitude allait-il adopter en face de cet événement ? Il ne pouvait être question d’y prendre une part affectueuse ; loin de lui cette idée ! Son ennemie, l’empoisonneuse d’Imago, celle qui avait trahi la Parousie ! D’autre part, il ne pouvait faire autrement que de la plaindre sincèrement ; elle était, malgré tout, dans ce moment, une créature souffrante. Mais où se trouvait la ligne de démarcation, le juste milieu à tenir ? Question difficile, et peut-être dangereuse à résoudre pour son cœur ! S’il plaignait trop Pseuda, cela prouverait qu’elle ne lui était pas indifférente, et s’il sympathisait trop peu, il se montrerait dur et haïssable. Il s’échauffa à ce sujet jusqu’à minuit, sans en être plus avancé. Et puis… ô malheur ! Si par hasard la maladie était grave ? Et si même, à la fin ?… Non, ce serait vraiment une trop noire méchanceté du sort que de le forcer, par un tour aussi lâche, à s’attendrir sur cette perfide créature ! Il passa l’autre moitié de la nuit à jeter au Destin une prière angoissée, afin que Pseuda pût guérir, et qu’il ne fût pas obligé de lui vouloir du bien. Ce v*****t conflit intérieur l’avait si fort secoué, qu’il se leva le matin à moitié malade lui-même. Négligeant son déjeuner, il courut tout de suite à la rue de la Cathédrale. – Comment va votre femme, substitut ? Rien de grave, j’espère ? cria-t-il avec anxiété au directeur Wyss, avant même de l’avoir salué. Celui-ci eut l’air étonné : – Pourquoi cette question ? Elle n’est pas malade, tout au plus une rage de dents. Mais pourquoi m’appelez-vous « substitut » ? – Oh ! rien, ce n’est rien… cria Victor radieux ; et il s’enfuit, soulagé. Le sort avait exaucé sa prière ! Mais les rages de dents, si elles sont sans danger, font cependant bien souffrir. « Ah ! Victor, une bonne inspiration ! en reconnaissance de ce que Pseuda ne soit pas malade, bien que tu sois en guerre avec elle, tu vas faire quelque chose pour elle. La guerre peut être chevaleresque, après tout. Donc, pendant qu’elle souffre, tu souffriras aussi, et du même mal qu’elle. Voilà qui est gentil ! C’est ce qui s’appelle une guerre courtoisement menée ! » Il s’en alla donc sonner chez le dentiste Effringer, dont il ne connaissait déjà que trop la maison, et le pria de lui arracher une certaine dent. – Mais cette dent est parfaitement saine ! Vous entendez, sans doute, la vieille molaire gâtée tout à côté ? Celle-là ne serait pas à regretter, assurément. Victor luttait avec sa conscience. Était-ce bien d’associer à la douleur une idée utilitaire ? À la fin il se décida pour la vieille racine, de préférence à la dent saine. Mais lorsque le dentiste voulut insensibiliser la place, la conscience de Victor cria pour la seconde fois : « Honte à toi, Victor ! Tu étais venu ici dans l’intention de souffrir avec Elle, et maintenant tu marchandes lâchement ta douleur ! » Il avait grand’honte ; mais considérant le vilain aspect de la pince, il trouva plus prudent, puisqu’elle lui était offerte sans qu’il l’eût réclamée, d’accepter la piqûre consolatrice. Seulement, pour mettre sa conscience à l’aise, il se fit arracher, toujours à l’aide du calmant, une seconde dent également gâtée. Revenant ensuite chez lui, Victor n’arrivait pas à résoudre cette question : venait-il, oui ou non, d’accomplir un acte remarquable ? Ce n’était certes pas chose ordinaire que de se faire arracher deux dents parce qu’une autre personne souffrait. D’autre part, la perte de deux dents cariées ne représentait pas le plus pur et le plus immaculé des sacrifices, et supporter la douleur à l’aide d’un calmant, c’était là un martyre pour lequel le pape l’eût difficilement canonisé. Tout à coup il se sentit faible, et fut pris d’un grand désir de s’asseoir. N’étant pas un habitué des cafés, il ne songea pas à cette ressource, et ne trouva rien de mieux, malgré l’heure inusitée, – il était un peu plus de neuf heures, – que d’aller demander l’hospitalité à des amis. La femme du Dr Richard habitait sur son chemin ; il y entra et la pria de l’excuser : il ne se sentait pas très bien. Elle l’accueillit avec une sollicitude empressée, et l’obligea à s’étendre sur le sofa et à prendre un petit verre de malaga, qui le réconforta. Puis, comme il remerciait et voulait partir, elle le persuada de rester encore. Il était là depuis une demi-heure environ, lorsque entra, en manteau et en chapeau, une jeune fille à l’air vif et pétulant. – Cette jolie demoiselle, dit Mme Richard à Victor, doit vous être particulièrement sympathique, – elle est d’ailleurs sympathique à chacun, – car elle doit l’existence à Frau Direktor Wyss. Puis elle fit les présentations : – Mlle Marie-Léona Planita, la meilleure pianiste de notre ville, et en même temps, comme vous voyez, la plus charmante petite créature qui ait jamais tourné la tête à un homme. – En effet, je ne serais pas ici sans Mme Wyss, confirma Mlle Planita, – et un éclair de reconnaissance flamba dans ses yeux, – et je ne ferais pas autant de sottises dans la vie et de fautes dans mes gammes. Oui, ajouta-t-elle en riant, elle m’a tenue sur les fonts baptismaux ! Mme Richard mit Victor au courant en deux mots : c’était pendant leur temps d’école ; un jour, comme elles étaient au bain, Marie-Léona avait perdu pied dans un endroit trop profond, et la belle Theuda – chacun l’appelait déjà ainsi – l’avait retirée de l’eau. – Elle a sauté dans l’eau tout habillée, ajouta Mlle Léona, un, deux, trois ! comme si c’était la chose la plus simple du monde. Je vois encore son regard ; je le rencontrai tout à coup devant moi comme je battais l’eau de mes mains et ne pouvais plus crier, la bouche remplie d’eau. Avant même d’avoir eu le temps de me noyer, j’étais de nouveau de ce monde ! Mais ensuite je me suis sentie mal… mal… je ne vous dis que ça ! Oui, la musique est une belle, très belle chose ; je suis la première à le sentir avec admiration et reconnaissance. Mais toute la musique du monde n’égale pas en beauté cet unique regard, le regard qu’elle a eu en me criant : « Courage, Marie-Léona, je viens à ton secours ! » Une demi-douzaine de jeunes filles se baignaient tout près de moi et n’auraient eu qu’à étendre la main pour m’aider ; pas une d’elles ne m’a vue ; elles m’auraient toutes laissée me débattre jusqu’à épuisement ! Et ni Theuda ni moi ne savions nager !… Comment nous n’avons pas coulé toutes deux, je n’y comprends rien encore aujourd’hui !