Chapitre I

1181 Words
ILe lieu-dit morbihannais de Folperdrix doit son nom à un volatile qui a naturellement disparu depuis longtemps, l’oiseau devant son surnom à une balle, perdue ou non, qui lui avait mis du plomb dans l’aile. Le bourg est situé dans la commune de Sarzeau – précisément au nord du château de Suscinio – sur la presqu’île de Rhuys. L’endroit somnolait de son calme habituel en ce tôt matin de juin – certaines mauvaises langues affirmant que rien ou pas grand-chose d’intéressant ne s’y passe, mais elles ne sont ni objectives ni réalistes et leurs possesseurs devraient aller y voir ! À peine le chant d’un coq dans le lointain. Pourtant quatre lève-tôt, des lavandières – elles existent encore – s’affairaient. Depuis six mois, le conseil général avait décidé de restaurer un lavoir datant du XVIIe siècle. Au temps des ducs de Bretagne, la fontaine de la duchesse Alix alimentait en eau le château féodal de Suscinio – rue du Duc-Jean-V – par des conduits souterrains. Plusieurs villageoises se l’étaient approprié ; elles en avaient entendu parler par leurs aïeules qui, elles-mêmes… et, perpétuant la tradition, rendaient hommage à ces lointains ancêtres. Elles papotaient, comme peuvent le faire quatre femmes normalement constituées, tout en frottant et battant le linge avec frénésie. Un vieux proverbe affirme : « Au lavoir, on lave le linge et l’on salit les gens ». Ces quatre-là ne dérogeaient pas à la règle, sans méchanceté, mais sans bienveillance non plus, avec une lucidité toute rurale. L’eau était froide et leurs mains, pourtant protégées par des gants, commençaient à geler mais, pour rien au monde, elles n’auraient renoncé à cette cérémonie ancestrale. Geneviève – dite Gene – Lucienne, Anne-Cécile – dite Annecé – et Martine reproduisaient les gestes accomplis par les anciennes sans grand changement, à part peut-être certains produits chimiques qu’elles employaient cependant avec parcimonie, because la préservation de la planète, dont tout le monde a entendu parler. Elles n’auraient changé de technique pour rien au monde. Elles sont heureuses ainsi et se bénissent de marcher sur les traces du passé, où la pollution n’avait pas encore engendré le mal rongeur. — Dame ! L’eau est une denrée rare. Beaucoup meurent de soif et bientôt on se battra pour elle ; d’ailleurs, dans un tas de coins du monde, on a déjà commencé. Gene avait un avis tranché sur la question. En fait, elle en avait sur toutes, c’était un peu la gazette du village ! Elle mesurait ce qui se passait dans le vaste monde à l’aune du cadre de son écran de télévision et Dieu sait si elle en voyait passer dans la lucarne ! Lucienne était plutôt adepte du Ouest-France, le quotidien le plus lu en France, « quand c’est écrit, c’est écrit » – sous-entendu, c’est donc vrai. Tandis que Martine lisait Le Télégramme – le vrai journal breton d’après elle, et de gauche ! C’était souvent la bagarre entre les deux à ce sujet, bien que l’on trouve à peu près les mêmes articles dans les deux quotidiens. La plus jeune, Anne-Cécile, se tenait au courant de rien, se contentant d’élever ses trois moutards. La source de la fontaine – où devait s’être mirée la duchesse Alix, qui possède sa rue à Kerguet, excusez du peu ! – se trouve à trois kilomètres en amont, après avoir sinué longuement sous terre, et ne les avait jamais lâchées. Du plus loin qu’elles se souviennent, les anciens complétant le grand livre des petites histoires. Geneviève fabriquait des moulins ou des bateaux en bois avec son frère, et les lançait dans le sens du courant, puis ils les récupéraient dans la fontaine au grand dam des laveuses, qui ne voyaient pas d’un bon œil que l’on vienne mettre le nez dans leurs affaires sales et qu’on laisse traîner les oreilles. « C’est souvent par les enfants que les scandales arrivent », c’est ce que dit Anne-Cécile, qui s’y connaît en marmaille vu qu’elle en a trois représentants et que des fois… — Qu’est-ce que tu nous parles de sandales ? questionna Martine, légèrement dure d’oreille. À son âge – 70 ans – les cornets acoustiques déclinent, les cellules auditives se carapatent et y a pas que ça. C’est en ce sens qu’elle plaida la douleur qu’elle ressentait au genou, due sans doute à la dureté du bac en bois – son banc de lavoir. Annecé répéta pour sa copine. Les quatre femmes étaient cataloguées commères par les membres des villages avoisinants, mais ça ne les dérangeait aucunement. Elles reparlèrent du type des monuments historiques, qui était venu leur faire la leçon en sortant des mots savants. Elles se moquaient de cet homme au port rigide en costard-cravate qui, certes, étalait sa science, mais pour ce qui est de faire une lessive… « L’a qu’à s’y coller ! » Il ne s’y était pas collé, mais avait parlé du bassin, du rinçoir en amont, de l’impluvium pour voir le ciel, de l’étendoir où séchait le linge et des pierres à laver. Lucienne avait tout noté sur un carnet, mais elle ne savait plus où elle l’avait mis. Qu’importe ! Ce n’est pas avec des mots que l’on fait une lessive. Tandis que Lucienne expliquait que son mari avait peut-être mis le doigt dessus, « il s’agite beaucoup dans les recherches, il ne sait jamais où il range ses affaires, je suis obligée de… », les trois autres avaient les yeux rivés sur quelque chose qui venait de débouler de la vanne ouverte à l’entrée du bassin… Il s’agissait du “cadavre d’un homme grisonnant”. * — Qui c’est, çui-là ? avait demandé Martine, passé le moment de surprise ; c’était la plus ancienne. Elle connaissait tout le monde dans la commune de Sarzeau en particulier, et sur la presqu’île de Rhuys en général, mais cet homme-là, inconnu au bataillon ! Les trois autres se trouvaient dans la même ignorance quant au colis apparu dans leur champ de vision. Il s’agissait vraisemblablement d’un “étranger”. Étranger égale forcément quelqu’un qui ne doit pas être très franc du collier, c’est-à-dire ayant des choses à cacher. Forcément. Lucienne affirma qu’il avait dû boire un coup de trop. C’était comme le sien, que s’il n’avait pas son cheval d’antan et son vélo de “manant” pour le ramener, il se serait perdu depuis longtemps… Elle ajouta qu’il était tombé dans le ruisseau et que le réseau souterrain l’aurait conduit à l’air libre. Anne-Cécile, jeune mais pragmatique, alla chercher une branche flexible et toucha le ventre rebondi. Après bien des efforts, elle réussit à ramener le corps sur le bord et les quatre, s’aidant et se soutenant dans la peine, le sortirent de l’eau. Elles se signèrent pour alléger l’âme du défunt et surtout la leur, très lourde à porter. — Il faut appeler Monsieur le curé pour l’extrême-onction. — Tu parles s’il y pourra quelque chose. — Ce serait plutôt les gendarmes. — Ou les pompiers. — En tout cas, pas le SAMU… mais le croquemort ! Elles mirent un bon quart d’heure à se décider. Anne-Cécile composa le numéro de son mari sur le portable : « Tu connais le numéro de police secours ? » Elles continuèrent leurs supputations, ramenant à la surface un tas d’histoires de morts peu naturelles – et la presqu’île n’en manquait pas – : l’histoire du petit mousse au Petit-Mont à Arzon, où les habitants fleurissent encore sa tombe sur laquelle on peut lire « Qui donc repose ainsi face à l’Océan, dans cet enclos de fusains torturés par le vent ? » ; un trentenaire ramené sur le rivage, dont on ne connut jamais l’identité. Autre exemple, en 1785, Jean Le Mitouard, métayer de Kerbistoul, décède des suites d’une agression. Le fonds de la sénéchaussée de Rhuys permet de suivre la procédure criminelle qui en résulte : celle-ci débute, à la requête du procureur du roi, par l’ouverture du cadavre de la victime. Ne sommes-nous pas friands de morbidité, tout en la déplorant ? Dualité, schizophrénie… Les lavandières ajoutèrent des détails, certaines anecdotes totalement inventées, d’autres enjolivées, mais le jurant, avec toujours un fond de vérité et une sincérité jamais démentie. « Il n’y a pas de fumée sans feu… »
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