Chapitre III

788 Words
IIILe commandant Rosko, de la police judiciaire de Vannes, avait été saisi de l’enquête par le parquet. Rappelons que c’est un policier à la dent dure et au franc-parler ; il a pour idoles Talleyrand et Grand Corps Malade. Du premier, il puise sa verve et du second, sa finesse et sa sensibilité. Ce qui donne une personnalité atypique, très marquée, mais qui sait aussi se laisser amadouer parfois par quelqu’un qui le fait fondre. Ajoutons qu’il est toujours célibataire et amoureux de son chat, Tigrou. À la suite des premières constatations de la gendarmerie au lieu-dit Folperdrix – deux impacts de balle dans la région du cœur –, on pouvait l’appeler désormais la scène d’infraction, la scène du crime se situant ailleurs. Il avait eu du mal à canaliser le débit des lavandières. Chacune voulait être la première à narrer l’événement, dame ! ce n’est pas tous les jours que l’on récolte un colis comme ça, pour ainsi dire dans sa baignoire. — Il a déboulé comme je vous vois, entraîné par la flotte tel un vulgaire paquet de linge sale. Rosko imagina leur frayeur, ainsi que celle des grenouilles qui avaient dû s’égayer pour un temps sous des cieux plus cléments. Comme l’explique l’onomastique, le policer est originaire de Roscoff, ses parents l’ayant affublé du prénom de Johnny à cause des Johnnies qui, à partir du XIXe siècle, allaient vendre leur récolte d’oignons outre-Manche chez les commerçants de la perfide Albion. Il en conserve un caractère bien trempé dans l’eau salée. La claudication dont il est affublé était survenue trois ans plus tôt, comme son modèle, Grand Corps Malade, car il avait plongé dans une piscine et s’était brisé accidentellement le crâne sur l’un des bords. Il était resté longtemps dans le coma et il n’avait dû sa résurrection qu’à son endurance, sa ténacité et sa constitution athlétique. Avant l’accident, il était un marathonien à la renommée régionale et ses courses poursuites derrière les malfaiteurs figuraient dans les annales. — Calmez-vous et expliquez-moi ! Il dut tempérer les ardeurs de la b***e des quatre. Gene s’y colla la première : — Il était tout violet. Je me suis dit, avec les autres, même si on lui fait du bouche-à-bouche, ça ne le fera pas revenir… — On s’est tout de suite demandé ce qu’il venait faire là, ce mec. Il devait avoir trop bu et avait glissé dans le ruisseau qui l’avait emporté jusqu’à nous. Lucienne se signa, elle y vit un présage du ciel ; quant à la plus jeune, Annecé, elle en était toute retournée. « En tout cas, ce n’était pas un gars du coin, personne ne l’avait vu traîner ses guêtres dans les parages. » * Auparavant, Rosko était passé voir l’équipe de la Scientifique qui s’affairait autour du véhicule retrouvé à deux kilomètres en amont. D’après les premières constatations, les êtres masqués et vêtus de blouse blanche précisèrent qu’il semblait avoir rencontré quelqu’un qui, lui-même, était véhiculé ; d’après les traces, s’était produite une violente altercation terminée comme on sait : deux balles de neuf millimètres dans la région du cœur, ça plombe ! Par contre, on ne comprenait pas comment il avait amerri dans le lavoir. Le médecin dépêché avait indiqué qu’il n’y avait pas d’eau dans les poumons, et les marques d’ecchymoses prouvaient qu’il était mort avant qu’on ne le jette à la baille ou qu’il n’y tombe lui-même. Où ? Ça restait un mystère. Les membres de l’équipe se plaignirent de la “pollution” des lieux par les lavandières. Elles avaient déplacé le corps, l’avaient touché, ce qui rendait leurs mesures et prélèvements délicats. Toutefois, les nouvelles investigations permettaient de faire des miracles, il ne fallait pas désespérer. À l’aide de la rigidité et de la lividité cadavériques, ils avaient établi que la mort était intervenue deux jours plus tôt. Ils attendaient les résultats de l’entomologie criminelle pour affiner leurs analyses, les petites bêtes allaient certainement révéler une partie du mystère. * Les quatre femmes avaient prolongé l’interrogatoire à l’envi, elles trouvaient chez ce commandant Rosko une oreille attentive et des raisons de pimenter leur quotidien. Elles donnèrent ainsi un luxe de détails dont il n’avait pas besoin, mais sait-on jamais… L’enquête commençait et il souhaitait engranger le maximum de renseignements, ceux-ci serviraient peut-être un jour. Les lavandières ne voyaient pas de piège dans les questions, alors qu’elles étaient tendancieuses. Le flic savait très bien où il allait. S’il s’intéressait à la vie de ces dames, et il ne se priva pas de les faire parler à ce sujet, c’était pour estimer si elles étaient impliquées elles-mêmes dans l’homicide ou si quelqu’un de leurs proches avait pu interférer. Des histoires de cœur ou de cul, qui se rejoignent souvent ? De quelconques jalousies ? Elles n’y voyaient que politesse et intérêt pour leur métier. N’avaient-elles pas eu un article dans le journal ? — Mais si, voyons, un jeune journaliste très sympa est venu nous interroger. — On l’a remercié de s’intéresser à nous, ce n’est pas tous les jours ! — Mais avec vous, c’est autre chose, s’agit pas du même intérêt, n’est-ce pas ? Elles ne glissèrent pas perfidement que le résultat était le même et qu’elles allaient s’y retrouver, dans le journal, et à la une encore, pour Lucienne dans Ouest-France et pour Martine dans Le Télégramme ! Dame, elles avaient découvert le naufragé involontaire.
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