Chapitre 6 – Amyliana
Si je devais trouver un nom qui signifierait l’arrêt du bonheur, je choisirais sans hésiter : A, Aaron, meurtrier de ma mère, ou encore manipulateur. Par sa présence, il réduit en cendre le présent dans lequel je me retrouve, de son regard métallisé il émiette ma vie et le bonheur que je touchais du bout des doigts et que d’un mot, il détruit mon monde.
Lui, ses yeux menaçants et son gun.
Parce qu’il n’est que violence, arme, dangerosité et manipulation affective. Il n’est que ça, rien d’autre. Comment peut-il croire qu’il a encore une place dans ma vie, dans mon cœur, ou dans ma tête, quand il a commis l’irréparable, que notre liaison n’aura été qu’un tissu de mensonges ?
En six années, j’ai eu le temps de réfléchir, de chercher des réponses à mes questions, et pourtant, je n’en ai presque pas trouvé.
Est-ce que A savait que j’étais la fille de son pire ennemi ? Non, il m’aurait tuée sans aucun état d’âme. Mais comment a-t-il fait pour ignorer que Bastian menait une double vie ? Et moi ? Comment ai-je fait pour ne pas me rendre compte que mon père était en fait un des plus grands gangsters de la ville de Logen ?
Pourquoi A m’a épargnée ? Pourquoi ne m’a-t-il pas achevée comme il l’a fait pour ma mère ? Par pitié, j’imagine… Mais pas seulement, je suppose.
Parce que toute cette histoire tourne autour des BlackD, de mon père, des Cobra, et de A.
Parce que même si les années passent, je ne comprends toujours pas le rôle qui était le mien, ni même comment je me suis retrouvée là-dedans.
Question de fric, question de choix aussi.
Quelques vérités ont éclaté, et je me suis sentie tellement conne et nulle d’avoir cru un seul instant que ma réalité était en train de s’améliorer.
Ma dernière option a été de fuir ce merdier qui m’engloutissait, ces demi-vérités qui me bouffaient, ces suppositions qui me donnaient envie de me pendre.
Triste et sinistre marche funèbre, voilà à quoi ressemblait ma vie à Logen, mon destin si j’y restais, en sachant qu’un jour ou l’autre, j’aurais dû faire face au meurtrier de ma mère. Tournant à cent quatre-vingts degrés, je suis partie, baluchon sur les épaules, billets en poches, bébés dans le ventre, cicatrices à l’âme.
Rien n’a été facile, mais depuis quand la vie est censée l’être ?
Qu’il sorte de taule, je m’y attendais. Mais j’avais espéré ne pas devoir l’affronter dans l’immédiat.
Pourtant, je me suis tant de fois imaginé ce moment où A débarquerait à nouveau dans ma vie. Je m’étais tant de fois vue en train de le rembarrer, à lui dire que non, je ne voulais pas lui parler. Je m’étais tant de fois endormie en pensant à sa joie en lui présentant ses enfants, à sa tête ébahie en lui avouant qu’il y avait deux bébés, et pas qu’un.
Mais comme à son habitude, A a tout gâché.
Violence. Il a sorti une arme de sa veste pour la pointer sur Will et nous menacer de mort, devant les enfants.
Quel connard !
J’avais espéré que la prison le change, l'assagisse, qu’il fasse des efforts, qu’il réfléchisse. Mais l’inverse semble s’être produit.
J’ai face à moi un être dénué d’émotions, de vie. Il est redevenu cet homme déshumanisé, froid et sanguin que rien n’émeut, que rien ne touche.
Et c’est pour cette raison que je l’ai suivi sans un mot, parce qu’il aurait été capable de tuer Will devant les enfants.
Enfermée dans cette salle de bains, je ne pense plus à ce qu’il va me faire, ni à ce que je dois dire pour m’en sortir indemne. Je n’ai aucun espoir qu’il décide de discuter calmement, sans menace de représailles. Je n’ai pas l’espoir qu’il me relâche en me promettant de sortir de ma vie.
Parce que c’est A, et que A n’abandonne jamais. Par contre, j’ai une arme massive en ma possession : Crew.
Crew est l’eau qui éteint le feu qui crépite en A. Il est l’ami qui le tempère, le calme après l’ouragan.
Je sais que seul Crew peut dissuader Aaron de faire une terrible connerie, seul lui peut le convaincre de m’épargner. Et je compte bien user de cet avantage bien utile.
Je finis par me lever, et grimace devant le reflet que me renvoie le miroir. Le mascara a coulé sous mes yeux, laissant des traces noires sur mes joues. Mes cheveux sont en fouillis, ma mine décomposée. Comme quand j’étais là-bas.
Là-bas… Logen. Ville de la déchéance dans laquelle je ne veux plus jamais remettre un pied. Souvenirs vifs du passé, passé atrocement douloureux, souffrances que je pensais avoir réussi à dissiper.
Ma destinée était de sombrer dans les méandres des enfers, de nager dans les eaux troubles d’une vie qui voulait me noyer dès ma naissance, à rêver d’un monde meilleur dans lequel j’aurais une place, dans lequel je m’épanouirais et serais heureuse.
J’y étais arrivée. L’incarcération des Cobra a été dévastatrice émotionnellement, mais ma fuite fut la chose la plus intelligente que je pouvais faire. J’avais mes enfants, et Will. J’avais une maison en location, et un job honnête.
Mais je me doutais qu’un beau jour, A et son gang viendraient gâcher ma découverte de la normalité et ma vie simple. Je savais qu’il serait revenu, qu’il ne m’aurait pas laissée vivre tranquillement en me jurant de ne plus jamais m’importuner.
Quelques secondes plus tard, trois coups secs sont tapés contre la porte. J’inspire, hésite longuement à répondre avant de me décider à ouvrir.
De l’autre côté, Crew. Mon arme, mon ancien ami, mon semi-allié.
Ses iris presque noirs me fixent, m’implorent silencieusement de le laisser entrer dans la pièce où j’ai trouvé refuge afin d’échapper à A.
Je m’efface, le laisse refermer derrière lui et m’assieds sur le bord de la baignoire alors qu’il prend appui contre le vieux lavabo. Bras croisés et mine sérieuse, il m’observe un moment avant de soupirer profondément.
Rien qu’à voir ses sourcils froncés et sa bouche pincée, je devine ce qu’il va me dire.
— Non.
Crew plisse les yeux avant d’ouvrir sa bouche, de la refermer, de me pointer de son index, et de recroiser ses bras.
— Pour lui, Amy. Juste pour lui, pour le mec que t’as connu et pour lequel tu aurais tout fait.
Je grimace, mais ne m’avoue pas vaincue.
— Non, je ne lui parlerai pas. Je ne veux plus rien savoir de lui, ni même entendre le son de sa voix. Le voir est une véritable torture, Crew. Et… Merde ! Imagine un seul instant s’il avait tué Will devant mes enfants !
— Il ne l’aurait pas fait.
— Faux ! hurlé-je en me levant. Aaron l’aurait fait ! Je le connais assez pour savoir qu’il en est capable !
Crew se retourne vers le miroir, ouvre le robinet avant de s’asperger le visage d’eau fraîche. Quand il se redresse, le Cobra me lance un regard chargé d’apathie. Il ne sait plus quoi me dire pour que je change d’avis, il ne sait plus quoi faire pour que j’accepte d’écouter le meurtrier de ma mère.
— J’ai une copine, finit-il par lâcher.
Lèvres entrouvertes, mes bras tombent le long de mon corps. Je ne m’attendais pas à ce qu’il me dise ça, maintenant, alors que la situation est médiocre.
— Je sais, oui, et ?
Crew s’installe contre le mur, se laissant glisser sur le sol.
— Pas Jenny. Une fille que tu n’connais pas… Enfin, je ne pense pas que tu la connaisses.
Alors que je suis censée hurler ma rage à Crew et lui faire entendre raison au sujet de son connard d’ami, le sourire qui se dessine sur ses lèvres quand il évoque cette fille attise ma curiosité, et je m’assieds face à lui tandis qu’il triture ses doigts comme un gosse anxieux.
— Depuis longtemps ? demandé-je doucement.
— Un peu plus d’un mois et demi je pense, enfin, à peu près… Amy…
Il inspire, réfléchit avant de fixer ses yeux aux miens.
— Je peux t’assurer que je ferais tout pour cette nana, même tuer un sombre crétin qui tenterait de prendre ma place.
— Will n’a pas pris la place de A, soufflé-je. Aaron fait partie de mon passé, de ce que je veux oublier. Will est mon présent, il est mon futur aussi.
— Tu l’aimes ?
Je pouffe, néanmoins son air sérieux me pousse à répondre.
— Oui.
— Menteuse.
— Je t’assure que j’aime Will, ricané-je en sentant mes joues surchauffer.
— Est-ce que ce mec te fait rire, Amy ? Est-ce qu’il connaît chaque partie de toi ? Est-ce qu’il aime l’obscurité qui assombrit ton âme et tes souvenirs ? Est-ce qu’il te console quand tu chiales ? Est-ce qu’il donnerait sa vie contre la tienne ? Et toi ? Donnerais-tu ton dernier souffle pour le protéger ? Ou est-ce que tu l’aimes d’un amour confort ? Parce qu’avec lui, admets-le… Tout est calme et morne. Tout est monotone. Ta vie manque cruellement de relief sans A, et c’est ce que tu aimais chez Aaron. Cette peur qu’il instaurait en toi, autour de toi. Ce sentiment d’être unique aux yeux d’un homme de sa trempe te faisait vivre, t’a donné la confiance qu’il te manquait. Tu savais que rien ne pouvait t’arriver tant qu’il était dans les parages. As-tu ressenti une seule fois de la passion avec ton Will ? Est-ce qu’il est ta première pensée au réveil, ton dernier songe de la nuit ? Est-ce que si je butais A maintenant, tu ne sentirais pas ton cœur se désagréger par le poids de la haine, de la peine ?
Sa tirade me coupe le souffle, ses mots me charcutent, me persécutent. Je ne sais pas. Je ne sais pas si j’aime Will comme je devrais l’aimer, je ne sais pas si le peu d’estime qu’il me reste pour le chef des Cobra me donnera la force de lui faire face. Je ne sais plus.
— Si mes paroles te blessent, reprend-il, si elles te semblent dures, que tu ne sais pas quoi en penser ou que tu ne sais pas quoi y répondre, c’est que rien n’est mort entre vous, Amy. Parce que je vis pour Kendra, parce que dès que j’ouvre les yeux, c’est son visage que je veux voir, que dès que je les ferme, ce sont ses prunelles marrons qui me bercent. Parce que j’ai tué pour elle et que je le referais. Parce qu’elle est mon opposé, parce qu’elle est le calme dont j’ai besoin. Parce que Kendra est mon refuge, peu importe l’endroit pourri dans lequel nous nous trouvons. Si elle est présente à mes côtés, je sais que tout ira bien, je sais que rien de grave ne pourra m’arriver. Parce qu’elle n’est pas mon confort, non. Mais elle est le réconfort dont j’ai besoin, la goulée d’air frais essentielle pour que je respire. Et crois-moi que le jour où un mec lui pointe un gun sur la tempe, je le crève bien avant qu’il n’ait eu le temps de poser son doigt sur la gâchette. Voilà ce que tu aurais dû répondre à mes questions si tu aimais réellement ton Will. Sauf que t’es perdue, et que tu n’as pas les mots pour te convaincre toi-même.