Elle fut vite fixée, car cette nature était bien facile à pénétrer. Caractère bon et faible, vaniteux sur un seul point, son talent de poète, Cyrille apparaissait dès l’abord comme un être facilement influençable. Par ailleurs, le mélange de crainte et d’admiration qu’elle découvrait dans le regard du jeune homme renseignait suffisamment Brunhilde sur les sentiments inspirés par sa beauté.
C’était une créature singulière : froide, en apparence, certainement orgueilleuse et dure, mais cependant douée d’une séduction altière, telle qu’on la peut imaginer chez les Walkyries farouches qui, dans le Walhalla, servent l’hydromel aux guerriers germains. Quand elle parlait, son visage ne s’animait pas, mais sous la blancheur de l’épiderme, on devinait le sang ardent, et dans les yeux au regard changeant des lueurs passaient, comme un éclair dans la nuit.
Elle se déclara désolée de ne pas connaître le russe, pour lire les poèmes de Cyrille. Sur quoi le jeune homme dit qu’il en avait composé quelques-uns en français, langue qui lui était beaucoup plus familière que l’allemand, et qu’il se permettrait de les faire porter au domicile de sa cousine, si elle voulait bien l’y autoriser.
Brunhilde acquiesça de bonne grâce, en ajoutant :
– Venez demain prendre le thé avec nous. Ainsi, nous pourrons causer plus longuement.
Puis elle se leva, en rappelant à son interlocuteur qu’elle désirait faire connaissance avec son autre cousin, le capitaine Vlavesky.
Boris, la danse terminée, traversait le second salon après avoir reconduit la princesse Etschef à sa place, quand il vit venir à lui Cyrille et Mlle de Halweg. En quelques mots, il fut mis au courant. Courtoisement, il baisa la main que lui tendait Brunhilde, et exprima, sans chaleur, son plaisir de voir renouer ces rapports de parenté. Puis, avec sa politesse raffinée de grand seigneur, il invita la jeune fille pour la danse qui commençait.
Celui-là était autre chose, comme danseur, que le comte Cyrille ! Il était d’ailleurs renommé dans les salons de Petersburg, et les grandes-duchesses se le disputaient aux réceptions de la cour. Aujourd’hui, il trouvait en Brunhilde une partenaire de choix. Et ils formaient tous deux un couple superbe, que les spectateurs suivaient des yeux avec un vif intérêt.
Quand l’orchestre se tut, ils s’arrêtèrent, et Boris adressa un compliment à sa danseuse.
Elle riposta vivement :
– Je n’y ai pas de mérite, avec un cavalier tel que vous ! Je me sentais emportée, enlevée... Jamais je n’ai eu si parfait danseur !
Elle attachait sur lui ses yeux qu’une lueur d’enthousiasme éclairait. Il pensa :
« Elle a un regard singulier. Ce doit être une nature curieuse ! »
Il lui offrit de la conduire au buffet, ce qu’elle accepta aussitôt. En prenant un sorbet, ils causèrent, passant d’un sujet à l’autre. Cette fois, c’était Boris qui faisait parler son interlocutrice, cherchant à se rendre compte de sa nature. Il avait déjà pu constater qu’elle était fort intelligente, très cultivée intellectuellement, et pas le moins du monde « petite fleur bleue » ou jeune fille aux yeux baissés, quand survint M. de Stretzbach, qui venait chercher sa cousine pour la danse suivante.
Elle lui déclara sans ambages :
– Vous auriez bien pu m’oublier, Wilhelm ! Je causais fort agréablement avec le comte Vlavesky, et vous nous interrompez mal à propos.
Il retint une grimace de colère, en glissant un coup d’œil furieux vers l’officier. Lourdement ironique, il riposta :
– Je ne doute pas de cet agrément, ma chère Brunhilde. Mais il ne faut pas cependant délaisser tout à fait les anciens cousins pour les nouveaux.
– Je vous connais depuis l’enfance, Wilhelm ; vous ne m’intéressez plus.
Sur cette déclaration, Brunhilde prit le bras du baron, en adressant au capitaine Vlavesky un sourire, accompagné de ces mots :
– À jeudi, voulez-vous, mon cousin ? Venez vers cinq heures, et amenez le comte Cyrille. Qu’il m’apporte ses poèmes français, je les lirai avec plaisir.
Dans le cours de la soirée, Boris se retrouva près de la princesse Etschef. Celle-ci, la mine inquiète, lui demanda :
– Est-ce vrai que cette Allemande est votre parente, Boris Vladimirovitch ?
– Très vrai... Une belle personne, n’est-ce pas ?
La jeune femme eut une moue de dédain.
– Oui, pas mal... Un peu trop grande... Et puis, quel goût dans sa toilette ! – pour une jeune fille surtout ! Cet éventail noir, cette robe jaune... est-ce assez allemand ?
– Je vous le concède. Néanmoins, Mlle de Halweg est très grande dame. Et c’est, en outre, une femme intelligente.
La princesse eut un rire forcé.
– Êtes-vous donc déjà en admiration devant cette Walkyrie ?
– Une Walkyrie ?... Oui, c’est bien cela, en effet. Votre jalousie l’a parfaitement désignée, Catherine Pavlowna.
Elle essaya de protester :
– Je ne suis pas jalouse de cette Allemande !
– Non ! pas du tout ! Vous ne l’êtes jamais, d’ailleurs, n’est-ce pas, Catherine ?
Il souriait avec une raillerie légère, en attachant sur le fin visage de blonde ses yeux superbes dont le charme, fait d’énigme et de volonté impérieuse, avait tant de pouvoir sur les cœurs féminins.
Elle murmura, les lèvres tremblantes :
– C’est que je sais bien qu’un jour ou l’autre... bientôt, peut-être, vous me laisserez là... vous m’oublierez...
Les sourcils de l’officier se rapprochèrent. Si égoïste que fût devenu Boris, grâce à l’éducation reçue et aux adulations féminines qui avaient complété l’œuvre maternelle, il lui déplaisait de faire souffrir. Certes, cette considération ne l’avait jamais arrêté quand il s’agissait de contenter quelque caprice, mais il eût aimé à ne pas ressentir le léger remords qui l’impressionnait assez désagréablement, quand il savait qu’on pleurait à cause de lui.
Or, la princesse Catherine subirait ce sort, un jour ou l’autre. Il n’avait pas assez de fortune pour se permettre d’épouser cette jeune femme, très élégante, accoutumée à une existence luxueuse et mondaine, et n’apportant que des biens fort diminués par les prodigalités du défunt prince. D’ailleurs, son cœur était trop calme, à l’égard de la jolie veuve, pour lui inspirer même l’idée de ce mariage, qu’il eût tout le premier qualifié de folie, dans sa situation et surtout étant donnés ses goûts et son désir de restaurer l’existence fastueuse d’autrefois.
Avec ce fonds de loyauté qui existait en lui, Boris avait pris soin de ne pas entretenir chez la princesse d’illusions à ce sujet. Mais elle était trop ardemment éprise pour se résigner par avance à l’oubli, et, parfois, elle laissait voir son inquiétude, bien qu’elle connût le déplaisir qu’il en éprouvait.
Comme de coutume, cette fois encore, il parut ne pas avoir entendu, et mit la conversation sur un autre terrain.
En quittant un peu plus tard la demeure de Mme Sternof, dans l’automobile de son cousin, Cyrille demanda :
– Eh bien ! que dis-tu de notre cousine allemande ?
Boris, qui songeait, le menton sur sa main, répliqua :
– Toi-même, qu’en penses-tu ?
– Elle est remarquablement belle !
– Oui... et peu banale, au point de vue intelligence. Mais son regard est à étudier.
– Son regard ?... Oui, c’est vrai, il est... Je ne trouve pas le mot...
– Inquiétant. Et le sourire aussi. Cette femme, sous l’empire de quelque passion, doit être capable de tout
– Oh ! Boris, tu vas trop loin !
– Il est possible que je me trompe... mais ces yeux-là ne me vont guère !
– Ils sont beaux, cependant.
– Beaux... c’est selon les goûts. Moi, ils ne me plaisent pas. Quant au baron de Halweg, il me paraît un de ces Allemands retors dont il faut se défier d’autant plus qu’ils prennent des airs de chattemite. Qu’est-ce qu’il vient faire ici ? Chercher à surprendre quelqu’un de nos secrets nationaux, comme tant de ses compatriotes ?... Soi-disant, il veut faire connaître la Russie à sa fille, hum !... Enfin, pour conclure, ils ne m’inspirent pas dès l’abord une sympathie exagérée, nos cousins de Prusse, et je souhaite que leur séjour ici ne se prolonge pas, car il me déplairait de renouveler la visite que nous devons leur faire jeudi sur leur invitation.