Février

1237 Words
Février Paris, samedi 20 février 2010 La lettre de mission est arrivée. Je suis nommée correspondante en Afrique centrale. Avec la liberté de revenir à Paris à tout moment… Mais je crois que rien ne me semble plus très cher à Paris. Mon esprit se balade tellement dans Brazzaville que j’oublie jusqu’à nettoyer mon appart. Je m’habitue déjà à la poussière, cette poussière qui me sera familière, à coup sûr. Paris, gare de l’Est, jeudi 25 février 2010, 15 h Dans la rue du faubourg Saint-Martin, j’entre dans une agence de voyages. À peine me suis-je installée sur une chaise en cuir noir que deux jeunes femmes sur des photos placardées au mur m’accueillent. Elles arborent des tenues africaines, affichent de larges sourires et exhibent des dentitions chevalines. Au niveau de leurs chevilles, deux tams-tams d’à peu près un mètre chacun. Tout ici renvoie à l’Afrique. D’autant qu’au fond de la pièce, une femme devant son ordinateur, le téléphone collé à l’oreille gauche, parle dans une langue certainement d’Afrique centrale. Un homme grassouillet et de petite taille qui pianote sur son clavier se lève agilement de sa chaise pour, avec un accent africain, miauler plus qu’articuler un « Bonjour, que puis-je pour vous ? » — Un aller simple pour Brazzaville, s’il vous plaît. — C’est plus cher qu’un aller-retour, m’oppose ce fauve puant encravaté, en retirant ses petites lunettes rondes. Vous allez rester longtemps à Brazza ? « Et la culotte de ta petite sœur, tu connais ? », me suis-je dit en clamant haut et de fort méchante humeur : « Vous avez tout compris ! » Oui, il avait compris. J’allais à Brazzaville pour un long moment. À quoi bon prendre un billet aller-retour alors que je savais d’avance que je ne me servirai pas du retour ? Je sors de l’agence avec mon précieux sésame, quelque peu tenaillée par la soif. Il avait réussi, l’autre, à m’assécher la glotte, à force de me pousser à de douloureuses contorsions de courtoisie. Vite, j’ai regagné mon appartement. Je me suis installée au salon. Pas dans ma chambre comme j’en ai l’habitude à cette heure de la journée. Lovée dans le canapé, j’ai éclaté une bouteille de champagne avec facilité. J’ai pensé qu’à Brazzaville je n’en boirai peut-être pas de sitôt. Il fallait en profiter. J’ai eu un mal de tête terrible. Des nausées à n’en plus finir. 23 h Me voir proposer l’Éveil… La sortie de la Caverne… Mourir… Quatre mois après l’avoir fait, ce rêve continue de hanter ma vie. Et je ne parviens toujours pas à me l’expliquer. Me revient l’image de mon amie de toujours, ma confidente, la grande et fort gracieuse Vivianne Bants. Quand je lui ai raconté ce songe, elle s’est demandé si je serais capable de « mourir ». Puis de « devenir ». Je n’ai pas bronché. J’ai seulement haussé les épaules. C’est elle qui m’a poussée à vomir mes turpitudes, à son domicile parisien, non loin de la gare de l’Est. En y arrivant, j’ai été quelque peu surprise de l’accueil : elle a juste lancé un « Salut » au lieu de notre accolade habituelle. D’habitude, elle rit, s’esclaffe, glousse… Même quand ce n’est pas drôle. Mais là elle soupirait, elle fuyait mon regard. Néanmoins, elle m’a fait entrer dans son appartement. Bien sûr, après quelques minutes d’indécision. Ô étonnement ! Le canapé-lit, la table basse sur laquelle sont placés un écran plasma et un lecteur de CD, tout était poussiéreux, mal rangé. C’était clair : elle boudait le ménage depuis des jours, voire des semaines. Un pagne sur le sol ; une fourchette sur le bord de la fenêtre. Ses valises, remplies de formes de grande marque ou de griffes italiennes, de chiffons bien cousus, s’empilaient dans un coin de l’appartement. Seuls ses compacts disques étaient bien rangés… — Je n’ai rien à te proposer, a-t-elle ronronné. — Pas grave ! Je boirai de l’eau. Un silence. — Que se passe-t-il ?, lui ai-je demandé. Pas de réponse. — As-tu des nouvelles des enfants ? Son mutisme commençait à m’agacer. Je me suis relevée. — Puisque je te dérange, je m’en vais. — Non, reste. — Alors, dis-moi ce qui te tracasse !... C’est ton mari qui… Elle a sursauté : — Tu es malade ou quoi ? Toi aussi tu me traites comme ça ! — Mes excuses ! Alors ? Qu’est-ce qui ne va pas ? — A quoi bon ? Elle s’est soudain mise à fredonner Phrasé, un air bien connu de Papa Wemba, insistant sur le refrain : Neti phrasé etonda ba fauté ebeléé (« Ma vie sans toi serait comme une phrase truffée de fautes »). Fallait-il y voir une allusion à ses propres déboires sentimentaux ? Vivianne Bants a coutume de dire qu’une blessure ne se guérit pas d’elle-même et qu’elle ne s’étale pas. Elle se soigne. Qu’en matière de blessures, de meurtrissures, elle en connait un rayon et en traîne quelques-unes, de profondes, depuis des lustres… — Pourquoi tu ne m’en parles pas ? — Par pudeur ! Et puis, si je les expose, je pourrais les raviver. Mais le temps est peut-être venu, qui sait… ? Qui sait ? Le ton monocorde, nasillard, las et presque inaudible qui accompagnait ses propos en disait long sur le martyre que mon amie avait eu à endurer. À qui, à quoi faisait-elle allusion ? me suis-je empressée de lui demander. Pour toute réponse, elle m’a envoyé un sourire triste. Énigmatique. C’est sa marque de fabrique. Je n’ai donc pas insisté. Sur le carton rempli de CD, Vivianne s’est ensuite nonchalamment penchée pour extraire une pochette d’un autre musicien congolais. Elle ne peut écouter Papa Wemba ou siffloter un de ses airs sans embrayer sur son alter ego et disciple, Koffi Olomidé, le second artiste dans l’ordre de ses préférences. Et de cette propension à toujours vouloir opposer maître et élève, noir et blanc, ciel et terre, s’est forgée chez elle une sorte de dualité : rassembler ce qui est épars. Elle a changé de disque. Ensemble et presque dans le recueillement, nous avons écouté Zéro faute, extrait de l’album Les Prisonniers dorment de Koffi Olomidé. Comme Zéro faute est un modèle de romantisme à la congolaise, j’ai failli dodeliner de la tête. Mais je me suis retenue. C’est que le visage de Vivianne était devenu pâle. Blême et presque livide. Je percevais, à travers ses yeux mi-clos, son regard vague, comme la résurgence d’un passé qu’elle aurait souhaité n’avoir jamais vécu. Oui, telle est Vivianne Bants, rêveuse, passionnée, lunatique passant en un rien de temps d’une euphorie, certes contenue, à un indescriptible abattement. Seule alors compte la nuit dont elle espère ardemment la venue. Elle l’appelle de tous ses vœux, prie qu’elle tombe plus tôt. À tort ou à raison, elle estime que c’est le soir que commence la vraie vie, sa seule et vraie vie à elle. Elle anticipe dans son rêve diurne la phase excitante de l’extinction des lumières de l’appartement. Ce rituel signifie que « l’eau bougera » d’entre ses entrailles, qu’en jaillira une source inépuisable d’infinie jouissance. Vivianne est une perpétuelle amoureuse qui n’apprécie la vie qu’à l’aulne des épisodes de tendresse avec son mari. Il ne se passe pas une nuit sans qu’elle le sollicite, dusse-t-il, le pauvre homme, connaître une panne. Elle l’attend, l’entend avant le grand chavirement, lui susurrer des mots doux : « Chérie, tu es ma raison de vivre ; je ne conçois pas ma vie sans les effluves de ton corps ; je savais dès le premier regard que tu m’appartiendrais » … Ces moments inoubliables, elle les vit par procuration alors même que son mari est absent. Il lui faut sa dose d’amour, son ivresse sensuelle, son explosion sexuelle. Toutes les nuits que Dieu a faites. S’oublier, s’étourdir, s’oxygéner avec lui. Par, en et uniquement pour lui, là est sa raison de vivre. C’est plus fort qu’elle : elle aime ça et n’en fait pas mystère. Et pourtant… Elle n’avait pas fini d’égrener le chapelet de ses souffrances qu’à mon tour je me lançai dans un exercice de catharsis, n’omettant aucun de mes crimes sexuels, mes infidélités, mes trahisons, mes médisances… Vivianne Bants a beaucoup hoché la tête, d’approbation ou de dénégation je ne sais. Elle ne m’a pas interrompue. Elle ne m’a pas davantage jugée. Cependant, elle s’est demandé si la vie, pour n’en être pas qu’un ersatz, ce n’est pas cela aussi : des chemins tortueux, sinueux, immoraux… La Palice n’aurait pas mieux dit… Elle s’est posé cette question alors que nous prenions congé dans le grand hall du rez-de-chaussée au parquet impeccablement ciré. Elle m’a fait la bise, me souhaitant « Bon vent ».
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