25 - La queue du diable

1011 Words
25 La queue du diable (Port-sur-Saône) Il y avait à Auxon-les-Vesoul, du temps de François I, un bûcheron qui s’appelait Tiénot. C’était un véritable sacripant, croyant au Bon Dieu, mais ne croyant pas au diable. Or un jour qu’il traversait le bois du Troussard, lequel sépare le finage d’Auxon de ceux de Colombier et Flagy, il vit un vieil homme déguenillé, étendu comme un cadavre en travers du sentier, et il faisait alors très froid. Les arbres ressemblaient à des squelettes enfarinés de neige. La fontaine de Varègne fumait. Des corbeaux immobiles sur les bornes des champs lointains, enfonçaient leur tête entre leurs plumes noires, et l’on n’entendait que des craquements de glaçons. – Bouffre ? s’écria Tiénot, quel est cet ivrogne ? – et il essaya de se remémorer tous les noms de mendiants ou amateurs de purée septembrale, à qui parfois il faisait aumône de pain et de vin ; car le bon Tiénot était charitable selon ses moyens et buveur par tempérament. – C’est un étranger, se dit-il après quelques instants de contemplation. N’importe, ne le laissons point périr ainsi. – Il saisit le vieillard qui ne remuait plus, le chargea comme un sac sur ses épaules et le porta dans sa cabane. – Barbotte, dit-il à sa femme, n’est-ce pas aujourd’hui que tu cuis ? – Tu le sais prou, vieil auquel, répondit la femme, – Regarde. – Il regarda et vit en effet, sur une échelle d’osier suspendue horizontalement aux solives du plafond, une demi-douzaine de grosses miches fumantes et pareilles à des meules de moulin. – C’est bien, dit-il. – Il s’achemina vers le four, et déposa son fardeau sur les briques encore chaudes, puis il ferma la porte du four. – Que fais-tu ? s’écria Barbotte qui l’avait suivi. – Tu le vois bien. – Il va étouffer. – Point. Il y a une espèce de chatière dans la porte du four. Si le pauvre diable parvient à dégeler, il respirera par là. – Barbotte ne répondit rien ; mais, comme elle était curieuse, elle resta près de la porte du four pendant que Tiénot buvait et mangeait à la cuisine. Au bout de quelques minutes, elle rentra toute effarée. – Tiénot ! – Barbotte ! Es-tu sûr d’avoir rapporté un homme sur ton dos ? – Parbleu ! – Tu es un imbécile ! – Je le sais bien ; mais explique-moi en quoi mon imbécillité d’hier diffère de celle d’aujourd’hui. – Ce n’est pas un homme, c’est un veau. – Un veau ! – Oui ! – Tu sais cette chatière… – Le trou qui est dans la porte du four ? – Précisément. Eh bien ! Je viens de voir une queue de veau toute rousse et toute roussie sortir de ce trou et frétiller comme un serpent. – Diable ! fit Tiénot – Diable ! Diable ! Ne parle pas tant du diable ; car cela pourrait bien être le diable lui-même. – Allons voir, dit le bûcheron ébranlé. – Il remarqua, en effet, une espèce de queue de veau qui sortait de la chatière, et s’agitait d’une façon extraordinaire. Mais, comme c’était un esprit fort que maître Tiénot, loin de se sentir intimidé, il saisit cet appendice velu, l’enroula deux fois autour de sa main et tira. Un effroyable hurlement retentit. – Aïe ! Aïe ! Tu me l’arraches ! – Tiénot éclata de rire et tira plus fort. – Tiénot ! Tiénot ! beugla l’être emprisonné dans le four. – Qu’est-ce que tu veux ? – Lâche-moi je te donnerai tout ce que tu voudras. – Tu es donc riche ? – Très riche. – Cela tombe à merveille. Je n’ai pas même la ressource de vendre du f****r, comme le saint homme Job. Mon dernier écu est resté ce matin entre les mains de Fanfan Thierry, cabaretier à Auxon. – Tiens ! voilà de l’or. – Une main aux doigts crochus, passa par la chatière et laissa tomber sur la plaque du four une quinzaine de pièces jaunes toutes neuves et très luisantes. – Tu es donc Satan, fit le bûcheron ébloui – Je le suis ! – Comment te trouvais-tu donc sur ce sentier ? – Je suis très sensible au froid, étant habitué à la chaleur de l’enfer. – Eh bien ! mon ami, je suis moi-même très content de te posséder. Il prit un marteau et des pointes de douze lignes et cloua la queue du diable sur un énorme billot, qui servait pour fendre le bois. Puis il courut à Auxon, où il invita tout le monde à manger et à boire. Le soir il revint, et, comme il était un peu gris, il tira si violemment la queue de Satan qu’elle faillit lui rester dans la main. – Je n’ai plus le sou, dit-il. – En voilà, fit Satan, qui râlait de douleur. – Donne encore ; Je veux bâtir une auberge monstrueuse où chacun sera logé et abreuvé gratis. – Voilà ! – Donne encore ; je veux construire un couvent dont les moines seront exclusivement occupés à fabriquer des liqueurs – Voilà ! avec plaisir. – Donne toujours. Je veux fonder une académie où tout le monde pourra dire et penser ce qu’il voudra. – Le diable se fit vigoureusement tirer la queue ; mais il céda. – Encore, cria l’insatiable Tiénot. – Eh pourquoi ? – Pour doter les jeunes filles pauvres. – Aïe ! le maroufle veut me ruiner ! – Tiénot tira toute la nuit le diable par la queue. Quand le jour vint, il se procura des ânes à Pusy et emmena son trésor à Vesoul. Les ânes pliaient sous le poids des sacoches, et tout le long de la route, le bon bûcheron semait son or à pleines mains. La nouvelle de cette singulière aventure arriva aux oreilles des capucins de la bonne ville d’Auxon qui prièrent quatre de leurs frères d’aller au bois du Troussard. Le lendemain même, quatre révérends se rendirent à la cabane. – Tiénot n’était pas encore rentré. – Nous voudrions voir la queue du diable, diront-ils à dame Barbote. Hélas ! dit-elle, j’ai eu la bêtise de la couper tout au ras…, de la chatière. Mon mari étant un vrai panier percé, j’espérais l’attacher et m’en servir moi toute seule. Mais voyez le guignon. J’ai beau tirer maintenant, c’est comme si je chantais. Quant au diable, il s’est enfui après m’avoir cassé deux dents de devant d’un coup de son pied fourchu. Les quatre capucins firent une grimace que Satan lui-même n’eût pas désavouée. Puis ils s’attelèrent deux à deux en sens inverse à cette queue extraordinaire, et tirèrent comme quatre chevaux. Vains efforts ! La queue se brisa. Entraînés par leur propre élan, les quatre religieux tombèrent et dans leur chute, ils se cassèrent les os du nez. C’est depuis ce temps que les capucins nasillent, pour imiter ces quatre pères morts en odeur de sainteté. C’est depuis ce temps aussi que l’on se sert de cette locution très familière (notamment aux poètes): « Tirer le diable par la queue. » (ALEXIS M. ).
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