Chambre particulièreElle ronfle. Je vous dis qu’elle ronfle. Elle pète, elle bave et, toute la nuit, elle ronfle dans son lit. Le jour aussi : dans son fauteuil. On dirait un vieux percolateur mal détartré qui s’échine à produire un café, une lavasse imbuvable que personne ne boira. Elle grogne, elle renifle et elle crachote des glaires venues de loin. Je crois qu’elle souffre d’arythmie respiratoire, d’obstruction du pharynx ou de quelque chose comme ça. C’est infernal ! Parfois, j’ose espérer entendre son dernier souffle. Définitivement. Jusqu’à présent, rien. La machine est increvable. Alors, je la réveille. Je siffle, je crie « hé ! », je tousse plus fort qu’elle, je claque la porte des toilettes ou je donne un bon coup de pied dans son lit. Ou dans le fauteuil. Ça marche ! Aussitôt, la mère Bouzou fait silence. C’est magique ! Si j’insiste un peu, elle ouvre un œil rond, me considère, me reconnaît et me dit avec un sourire pâteux :
– Vous êtes là, Germaine ? Je ne ronfle pas, au moins ?
– À peine… les murs en tremblent encore…
Le répit est de courte durée. Les paupières de la Bouzou retombent lourdement et, dans la minute qui suit, la locomotive redémarre en côte, pousse la vapeur au maximum et reprend sa vitesse de croisière.
Je veux une chambre pour moi toute seule !
Si je vous dis qu’elle pète, c’est qu’elle pète. Comme ça, l’air de rien, comme si je ne l’entendais pas. Elle se lève subitement, empoigne en tremblant sa béquille de marche, et s’éloigne avec un dandinement d’oie obèse. Ça pétarade : un coup de canon à chaque pas. Je l’admets, je pète aussi de temps en temps. Mais je pète avec distinction, avec un peu d’élégance et de délicatesse. Avec dignité. La production des flatulences relève alors, exclusivement, d’une démarche naturelle, hygiénique et bénéfique. Comme le disait Fernand, mon défunt mari : « La trompette du c*l, c’est la santé du corps ». Ma voisine de chambre, la Bouzou, elle pète vulgairement.
Non, je ne suis pas méchante. Je l’aime bien la mère Bouzou. Je l’appelle par son prénom – Mireille – , je lui donne souvent mon dessert au repas de midi – elle adore les sucreries – et, les mardis, je la prends dans mon équipe pour le jeu du quizz. Elle est très forte au jeu du quizz. Il y a quelques jours, je lui disais encore :
– Mireille, vous mériteriez d’avoir une chambre rien que pour vous.
Savez-vous ce qu’elle me répond ? Qu’elle s’ennuierait toute seule, qu’elle n’en voit pas l’intérêt et qu’elle a toujours aimé vivre avec de la compagnie. Puis, en s’éloignant pour péter de plus belle, elle ajoute :
– Et puis, Germaine, qu’est-ce que je ferais sans vous ?
Je me demande parfois si la Bouzou ne se fiche pas de ma poire.
Depuis la mort de mon pauvre Fernand, ma vie a changé. Fort de son statut incontestable de fils unique – le mien –, Bernard, mon gamin de 62 ans, a décidé de s’occuper de moi. Organisation, décision, efficacité : ce sont ses mots préférés et ces mots-là m’ont très rapidement transférée vers la maison de retraite la plus proche, « Le Doux Repos ».
– Tu dois comprendre, maman. À 88 ans, il faut être raisonnable. Une chambre particulière, c’est trop cher…
Je soupçonne Bernard d’être un peu radin.
« Le Doux Repos » accueille des résidents privilégiés qui bénéficient d’une chambre individuelle et d’autres, moins fortunés, qui cohabitent vaille que vaille dans des chambres pour deux. Je fais partie de ceux-là. C’est propre, c’est bien équipé et le personnel est plutôt gentil. On y mange en suffisance, on veille sur les défaillances de ma santé sénescente et Bernard me rend visite chaque dimanche, entre 11 h 10 et 11 h 25. Il m’apporte des chocolats fourrés ou des pâtes de fruits, il s’enquiert si je ne manque de rien et il me rappelle systématiquement qu’une chambre particulière, c’est trop cher.
Les visites de la famille Bouzou sont beaucoup plus – comment dire ? – imprévisibles, nettement moins conventionnelles, franchement spontanées, bruyantes, incontrôlables et généralement de longue durée. Par principe, la smala pointe son nez quand personne ne s’y attend. Aussitôt, les adultes se répandent en effusions étourdissantes, les enfants laissent exploser leur potentiel énergétique en transformant la chambre en cour de récréation surpeuplée et le dernier-né, qui passe de bras en bras, juge opportun de brailler à tue-tête avant d’abandonner, dans sa couche-culotte, une gratification aussi copieuse qu’odorante. Alors, consciencieusement, avec la satisfaction du travail bien fait, sur mon propre lit et sous le regard bienveillant de la mère Bouzou, la maman change le lange du braillard au fessier barbouillé.
Dans cette effervescence chaleureuse, la mère Bouzou est aux anges.
– Soyez sages, les enfants, n’embêtez pas madame Germaine !
Moi, je ronge mon frein. Et je rumine de sombres desseins. Je ne vous cacherai pas qu’il m’est arrivé de songer au meurtre : un empoisonnement discret, une chute inopinée dans les escaliers ou même une noyade imprévisible dans un lavabo plein à ras bord, un ébouillantement sous une douche mal réglée, une strangulation par la ceinture d’une robe de chambre, un écrabouillement sous l’effondrement inopiné du téléviseur… Mais je ne suis pas une meurtrière : j’ai abandonné l’idée. Je dois absolument, et de toute urgence, être seule dans ma chambre. Quand on est deux, ça pousse au crime !
En désespoir de cause, j’ai décidé d’être désagréable. Un rôle de composition. L’objectif est élémentaire : dégoûter la Bouzou et la convaincre de déguerpir. Il faut que je sois seule. Quand on est deux, c’est une de trop ! La stratégie à mettre en œuvre nécessite une attention permanente et la mise en place d’un ensemble de comportements qui doivent incommoder l’entourage, et principalement la Bouzou, sans éveiller de soupçons quant au caractère prémédité, réfléchi et délibéré des opérations. Il s’agit de faire preuve de virtuosité dans les manœuvres d’approche et de persévérance dans le travail de sape. Je m’applique. Rien de mieux pour occuper les longues journées de désœuvrement du « Doux Repos ». Je n’ai donc aucun mérite et je n’en tire aucune gloire. Le caractère peu moral de la besogne ne me t*****e que très peu l’esprit. Je suis désagréable pour la bonne cause et je compte bien faire preuve de zèle.
Au début, j’ai testé quelques broutilles. Un exemple ? Prendre un air détaché, déambuler lentement dans la chambre en grignotant un ou deux biscuits secs, s’en fourrer plein la bouche, s’approcher imperceptiblement du lit de la Bouzou et, juste audessus de l’oreiller et des oreilles de l’occupante, en postillonnant à profusion, s’exclamer tout de go : « Pourquoi pas de petit pot propre pour peindre un papier au pinceau ? » En se frottant le visage, Mireille m’a regardée sans comprendre avant d’entamer, du plat de la main, le brossage énergique des innombrables particules de biscuits secs dispersées dans les plis de ses draps. Puis, en me jetant des regards vaguement inquiets, elle a cru bon de répondre : « Pourquoi pas, en effet ! » Une répartie qui m’a un peu déstabilisée quand même…
Un jour, dans le cadre de ces bagatelles pernicieuses, je me suis assise dans mon fauteuil, juste en face de celui de Mireille. Elle y rêvassait avec un sourire niais en émettant de temps en temps de brefs soupirs de contentement. J’ai toussoté trois fois pour la sortir de sa torpeur. En hochant la tête, elle a pris acte de ma présence mais, comme je ne disais rien, elle a vite replongé dans sa méditation rustique. Alors, j’ai enclenché l’offensive. Sur mes genoux, j’ai posé le dernier cadeau dominical de Bernard : une large boîte de chocolats, un assortiment de truffes et de pralines fourrées en forme de fruits de mer. Les préférés de la Bouzou ! J’ai déchiré le plastique de protection avec un maximum de bruissements agaçants et en prenant mon temps. Je n’étais pas dupe : malgré son air absent, la Bouzou m’observait très attentivement, à la dérobée. Je me suis extasiée d’admiration gourmande en soulevant le couvercle cartonné. J’ai multiplié les « oh » bâfreurs et les « mm » gloutons avant de prélever, du bout des doigts, et d’enfourner, un à un et indistinctement, les crevettes de praliné au lait et les mollusques de chocolat fondant.
À la troisième bouchée, la Bouzou se met à tapoter le sol avec sa pantoufle droite. À la sixième, ses ongles s’enfoncent profondément dans les accoudoirs du fauteuil et un mince filet de bave suinte des commissures de ses lèvres, glisse dans les plis de son menton et pendouille en stalactites extensibles jusqu’aux bretelles de sa chemise de nuit. À la huitième, je frise l’écœurement total… C’est alors que Mireille se dresse d’un bond, malgré son arthrose. Elle néglige sa béquille de marche, se rue sur la porte de l’armoire murale, farfouille entre les piles de lingeries pour en extraire finalement une bonne douzaine de cartons, de sachets, de coffrets et de boîtes colorées bourrées de chocolats. Ses réserves sont infinies. Elle a tout transporté jusqu’à son fauteuil et, avec méthode et détermination, elle a tout étalé sur le siège, sur le lit, sur la table de nuit et même sur le faux parquet ciré de la chambre. Elle a tout déballé. Elle a tout ouvert, tout exposé avec des gloussements de satisfaction. Puis, comme si elle découvrait subitement ma présence, elle me tend une des boîtes choisies au hasard et, avec des minauderies de réception mondaine, elle susurre :
– Germaine, puis-je vous offrir un petit chocolat » ?
La nuit suivante, j’ai très mal dormi. La réaction de Mireille me restait sur l’estomac. L’excès de chocolat aussi. Mais il en fallait davantage pour m’abattre. La crise de foie à peine passée, j’ai repris l’offensive, plus décidée que jamais, convaincue du bien-fondé de mon entreprise, persuadée que c’était là la seule perspective possible, que la cause était juste et que la bataille me mènerait à la victoire finale : une chambre particulière pour moi toute seule !
Comme il semblait préférable d’éviter l’affrontement direct, j’ai opté pour une guerre d’usure, avec tactique de guérilla, escarmouches répétées et harcèlement permanent. La stratégie était sommaire, mais clairement définie : profiter de toutes les opportunités pour déstabiliser, désorienter et déforcer l’adversaire. Un combat de tous les instants ! Ainsi, du jour au lendemain, le téléviseur unique de notre chambre pour deux s’est métamorphosé en arme de destruction massive. Avant cela, le choix des chaînes résultait souvent du hasard des tâtonnements de la télécommande et les émissions diffusées en quasi permanence et en relative sourdine constituaient un ronronnement diffus, un fond sonore et visuel auquel, l’une comme l’autre, nous n’accordions que très peu d’importance.
Dès que la décision fut prise, j’ai mis l’embargo sur la zapette, j’ai monté le volume à la limite de ce que pouvait supporter le personnel du home et les occupants des chambres voisines et, sous prétexte de passions aussi soudaines qu’hétéroclites, j’ai imposé ma programmation toute personnelle. Le résultat ne manquait pas d’originalité, avec deux tendances dominantes et opposées : le tonitruant et le soporifique. L’intégrale des concerts en life de groupes « trash death heavy metal », les séances d’entraînement des bolides de Formule 1 sur le circuit de Monaco ou les reportages de destruction expresse de Discovery Channel… pour le tonitruant. Côté soporifique, je faisais mine de me passionner pour d’interminables et insipides débats politiques, pour quelques fictions poussiéreuses, des navets notoires aussi désolants qu’ennuyeux, ou, en intermèdes sportifs, pour les tournois anesthésiants de curling et de billard à trois b****s. De temps en temps, parce que je savais qu’elle n’aimait pas ça, je m’imposais la retransmission complète d’un championnat de tennis de table ou, si l’occasion se présentait, d’un opéra romantique en allemand…
Les grandes manœuvres ont duré près d’une semaine entière. Très tôt le matin jusqu’à très tard le soir, la chambre était transformée en salle de spectacle. Les gardes-malades et les infirmières y étaient à peine tolérées. La Bouzou s’étiolait, se racrapotait à vue d’œil. À plusieurs reprises, j’ai cru qu’elle allait abandonner la partie, signer l’armistice et déguerpir de la chambre où je serais enfin seule… Mais quand elle s’est équipée d’un masque de sommeil bloquant la lumière à 100 % et de boules Quiès qu’elle s’enfilait ostensiblement dans les oreilles, j’ai compris que l’adversaire était plus coriace que prévu. Mireille Bouzou dormait ou méditait tranquillement dans un vacarme épouvantable que j’entretenais et qui n’importunait plus que moi. Je me torturais moi-même. Il fallait trouver autre chose.
Je crois avoir fait preuve d’une imagination inouïe et d’une opiniâtreté sans limite. Systématiquement, avec discrétion, je bousculais la béquille que Mireille posait à portée de main ou je la déplaçais, l’air de rien, pour qu’elle ne puisse pas l’atteindre. Mais elle en profita bientôt pour se passer de l’engin et elle se réjouissait chaque jour des progrès accomplis par sa démarche hésitante et autonome. Par temps froid ou pluvieux, j’ouvrais toute grande la fenêtre de la chambre et je nous calfeutrais, stores baissés et tentures tirées, quand le soleil illuminait le jardin d’agrément du « Doux Repos ». À trois heures de la nuit, je laissais sonner longuement mon réveil-matin sous prétexte d’un médicament à prendre et, durant les siestes de l’après-midi, je simulais des quintes de toux aussi bruyantes qu’immodérées… La Bouzou se retournait à peine. Elle réajustait parfois ses boules Quiès. Elle se rendormait dans la seconde. Moi, j’étais épuisée, moulue, écœurée, au bord de la dépression nerveuse… Ça m’a donné une idée : j’ai décidé de la faire passer pour folle. Avec le bouton d’appel de Mireille, j’alertais les infirmières à tout instant du jour et de la nuit. Puis, je faisais mine de dormir profondément ou je quittais la chambre précipitamment pour rendre visite à une voisine. Dans un cas comme dans l’autre, je m’arrangeais pour observer discrètement les résultats de mes manigances. Le personnel n’appréciait guère d’être dérangé inutilement et Mireille jurait ses grands dieux qu’elle n’y était pour rien. On finit par évoquer un problème technique dans l’appareillage, mais quelques infirmières commençaient aussi à me soupçonner dangereusement. C’était encore raté !
J’ai caché un peu partout des affaires personnelles de Mireille, j’ai jeté quelques-uns de ses sous-vêtements par la fenêtre, j’ai mis du sel dans l’eau du verre où baignait son dentier, j’ai même renversé de la limonade dans ses draps pour faire croire à de l’incontinence…
Puis, un matin, Mireille ne s’est pas éveillée. Morte… Je l’avais craint un instant, mais non, je n’étais pas responsable de son décès. En diagnostiquant une embolie pulmonaire fulgurante, le médecin me disculpait clairement et définitivement. Ça m’a un peu soulagée quand même…
Enfin, j’étais seule. Très seule. Un calme pesant régnait dans ma chambre particulière. Le lit vide, à côté du mien, m’angoissait un peu. Je m’ennuyais à mourir. Ça a duré trois jours et, déjà, Mireille me manquait.
Marthe a emménagé un lundi matin.
Marthe, elle pue des pieds. Elle mange comme quatre, elle rote avec des échos de cavernes et, si je vous dis qu’elle pue des pieds, c’est qu’elle pue des pieds.
Bruno Marée, Belgique