Pas de deux

1103 Words
Pas de deuxSon cœur bat la chamade, piaffe et s’affole, menace d’exploser dans une cage qui, heureusement, l’empêche de s’enfuir. Inspirer en quatre temps… Expirer en huit. Dresser l’animal pour le calmer. Depuis le temps qu’elle s’évertue à l’entraîner, elle devrait être en mesure d’y arriver. Pourtant, rien n’y fait. Qi gong, yoga, tai-chi, méditation, natation, elle a tout essayé. Sans succès. Ces épisodes de tachycardie la surprennent alors qu’elle s’y attend le moins et les tests qu’elle a subis n’ont révélé aucun problème cardiaque. De nature excessive, Amandine s’active à vivre pleinement son existence. Elle marche, parle et mange vite, possède un sens aigu des responsabilités, cherche des raisons à ce qui souvent ne s’explique pas, ne réussit que très rarement à calmer le tourbillon de ses pensées. Même son sommeil est agité tant les rêves qui l’assaillent sont nombreux et l’empêchent de se reposer. Elle décide de téléphoner à l’acupuncteur pour prendre rendez-vous, car elle sait que seules les fines aiguilles utilisées par ce dernier en viennent à faire la paix entre les entités qui se font la guerre au cœur de son être. La suspension des hostilités sera de courte durée, elle en a l’habitude, mais une trêve est une trêve, et cette accalmie lui permettra d’atteindre un certain équilibre, si précaire soit-il. Le médecin qui pratique cette approche ancestrale, en complément à la médecine occidentale, n’a rien de chinois et gagnerait sans doute, lui aussi, à se transpercer le corps d’aiguilles. Il est comme elle : rapide et nerveux. Prestement, il passe d’une salle à l’autre, prend le pouls de tout un chacun, palpe, écoute et soigne en conséquence. Ne revient-il pas au médecin de soigner et au patient de s’abandonner ? Sauf qu’Amandine est une IMpatiente extravertie, une force volcanique qui parvient difficilement à lâcher prise. Sans doute pour les mêmes raisons, réagit-elle on ne peut mieux à ce genre de traitement. Sa conscience aiguë des nuances et son hypersensibilité en font un sujet extrêmement réceptif. L’acupuncteur, qui la connaît depuis plusieurs années, n’a pas été long à lui diagnostiquer un yang exubérant, voire un yang invasif, agressant le territoire du yin sans jamais s’inquiéter des conséquences. D’où ce déséquilibre qui afflige la jeune femme et les résultats désastreux qui s’ensuivent. Une fois de plus, Amandine abandonne son corps aux aiguilles filiformes, stériles et à usage unique, disposées de façon stratégique à des endroits précis de son anatomie. Ces minces tiges d’acier, petits soldats au garde-à-vous sur sa peau, s’apprêtent à livrer leur bataille contre les orages qui l’habitent. Ainsi bardé, son corps lui rappelle étrangement la pelote à aiguilles de sa grand-mère belge et ce souvenir d’enfance lui rend quelque peu son sourire. Que d’heures complices elles ont passées ensemble, la tête penchée audessus de la machine à coudre ! Mamie Jeannette rirait bien de la voir aujourd’hui déguisée en porc-épic. Le médecin s’applique à débloquer le flux vital de sa patiente dans le but de rééquilibrer par la suite les deux types de forces qui composent son chi : le yang et le yin. Judicieusement et avec précision, il parsème une vingtaine d’aiguilles sur les méridiens qui parcourent le corps de cette femme, oh ! combien fébrile, de manière à produire l’effet recherché sur les organes correspondant aux ouvertures énergétiques. Une fois les aiguilles bien en place, il s’assure qu’aucun point à traiter n’a été oublié, tamise ensuite l’éclairage et invite la jeune femme à se relaxer. Pense-t-il que cela va de soi de se détendre dans une salle d’examen ? Pourtant, une relâche inespérée s’opère déjà et encourage la belle à lâcher prise. La bataille que se livrent les entités antagonistes est féroce. Amandine ferme les yeux pour mieux assister à l’affrontement ; elle les entend se chamailler, toutes les deux. C’est à qui aurait le dernier mot. Yang : Tu dois bien savoir que c’est moi qui accumule l’énergie de l’univers, non ? Je suis l’étincelle de vie, l’origine de tout ce qui se crée ; je suis en même temps la force masculine et la chaleur solaire. Yin : N’as-tu pas conscience que je représente le creux et l’obscur qui reçoit cette étincelle ? Sans ma féconde humidité, la vie ne saurait se développer ; nantie à la fois de la force féminine et de la froideur lunaire, je suis l’inexplorée, le grand mystère universel. Yang : Mais voyons, c’est moi qui bouge, agis et travaille ! Yin : Ignores-tu que j’incarne la conscience de ton action ? Que mon introspection oriente cette agitation débridée qui t’anime ? Yang : Sache qu’en ma présence, on y voit clair parce que j’habite le jour. Yin : Et quand je me pointe, on peut enfin se permettre de rêver, puisque c’est moi qui fréquente la nuit. Amandine n’entend plus rien et respire déjà plus calmement. Le yin et le yang se seraient-ils mis d’accord ? Pas complètement. L’un se racle la gorge, l’autre soupire encore, mais tout de même, une réconciliation s’amorce. Yang : Pour être franc, j’ai besoin de me reposer lorsque ton automne arrive, de me refaire une santé sous l’édredon de ton hiver. Yin : Et moi, j’aime vivre la résurrection toute en couleurs de ton printemps et la douce exubérance de ton été. Yang : Sais-tu que je me baignerais dans ton eau pendant des heures et des heures ? Yin : Ton feu est si brillant, sa chaleur tellement réconfortante qu’il inspire ma réflexion… Le médecin entre sur les entrefaites : – Ça va mieux ? – Oui, je me sens beaucoup plus calme et je respire plus facilement. Les entités baissent la tête et ne répondent pas. Tout en lui parlant, l’acupuncteur retire les aiguilles. Il prend ensuite la tension de sa patiente : parfaite. Le pouls ? On ne peut mieux ! Le yang et le yin semblent avoir fait la paix… jusqu’au prochain déséquilibre. De retour à la maison, Amandine se sent curieusement légère. Apaisée, oui, mais en même temps, c’est comme si tous ses sens étaient plongés dans un éblouissant éveil, et sa conscience est d’une acuité extraordinaire. Elle décide d’aller au jardin pour mieux profiter de ce répit, s’assoit en position du lotus, ferme les yeux et déguste son bien-être quand, soudain, elle ressent quelque chose bouger à la racine de son dos. Tel le mercure qui grimpe au thermomètre, une chaleur intense monte lentement le long de sa colonne vertébrale, tout en s’enroulant autour de chacune des vertèbres. Quelle sensation étrange ! S’ensuit une fabuleuse électricité qui s’immisce en elle et lui donne la chair de poule. Alors elle comprend : le fameux serpent de la Kundalini vient de se réveiller pour prendre possession de son être ! Lorsqu’il atteint le septième chakra, là où se trouvait jadis sa fontanelle, c’est l’apothéose. Amandine connaît enfin l’Éveil, s’abandonne comme jamais elle n’a pu le faire auparavant. Des larmes coulent sur ses joues alors qu’étrangement elle n’a pas l’impression de pleurer. Sa conscience est en expansion, le yang et le yin dansent lascivement et avec harmonie leur éblouissant pas de deux dans l’immensité de l’énergie cosmique. Quand elle ouvre les yeux, son corps lévite. Toujours en position du lotus, elle est à quelques centimètres au-dessus du sol. Bouche bée, consternée de ce qui lui arrive, elle porte la main à sa poitrine : une aiguille ! Pas n’importe laquelle, mais celle qui correspond à l’enveloppe du cœur, l’un des points les plus puissants en acupuncture. Le médecin a oublié de la retirer. Loïse Lavallée, Québec
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