Traces d’euphorie

1338 Words
Traces d’euphorieIl était beau, intelligent et drôle, arrivé à une période de sa vie durant laquelle elle se sentait petite, fragile et idiote. Il portait le même prénom que son père. Peut-être pensait-elle qu’il allait lui apporter cet amour paternel qui lui avait manqué. Leurs rendezvous n’étaient d’abord que de simples conversations autour d’un verre, pour terminer par prendre le ton de l’habitude de ceux d’un couple. Il aimait la surprendre. Il rendait tant de moments extraordinaires. Comme un magicien qui l’ensorcelait. Elle n’avait jamais aimé de cette façon. C’était fort, c’était doux, c’était vrai. Ils parlaient à cœur ouvert, sans peur du jugement. Comme s’ils s’étaient connus dans une vie antérieure. Comme s’ils se retrouvaient après des années passées l’un sans l’autre. Ils disaient en souriant qu’ils étaient des extraterrestres que le monde autour d’eux ne pouvait pas comprendre. Ils avaient l’impression d’être exceptionnels, et à deux, d’être invincibles. Sans lui, elle n’imagine pas d’où serait venue son assurance. Il lui apprenait à se satisfaire de la beauté de l’instant. En oubliant tout le reste. Ils se donnaient ce qu’ils étaient sans rien attendre en retour. Cela semblait merveilleux. Il avait ce pouvoir de se contenter du minimum, de ce qui se présentait, de la nature telle qu’elle était. « Je ne parlerai pas, je ne penserai rien : Mais l’amour infini me montera dans l’âme », comme le suggérait Rimbaud. Il avait les yeux bleus et le secret du poète. Il la faisait naître au cœur de son romantisme. Gardant ses mystères, mais en instillant leurs tourments. C’est vrai, il ne lui avait jamais caché son visage noir. Lui répétant sans cesse qu’elle allait comprendre qu’il n’était fait pour personne. Elle n’y croyait pas une seconde. La vie n’aurait pas de sens si elle était taillée pour la solitude. Elle en riait. Elle le rassurait. Un magicien ne pouvait tout de même pas choisir de se transformer en sorcier ? À vrai dire, elle était même charmée par ces paroles : elles lui donnaient cette impression d’absolue liberté. Il était un véritable professeur de la vie. Il arrivait à la connecter avec elle-même, avec lui, avec le monde. Il n’existait plus aucun repère spatiotemporel quand elle était à ses côtés. Ils s’approchaient doucement de la plénitude. En allant toujours plus loin, toujours plus près. Comme un voyage vers le soleil qui lui avait paru jusque là inaccessible par sa chaleur. Elle évoluait. Vite. Très vite. Pour être à la hauteur. Pour pouvoir tout comprendre et apprendre ce qui se présentait à nouveau. Elle distinguait soudain plus de choses, comme si l’empan de son âme s’était agrandi d’un seul coup, prêt à capter plus d’informations, prêt à distinguer le « beau » qu’elle n’arrivait alors pas à traiter. Comme dans un train qui prenait de l’élan, qui accélérait sans cesse. Jusqu’à atteindre son rythme de croisière. Vite. Pourvu qu’elle évite le mal de l’être. Et tout va bien… Son sourire devenait véritable et authentique. Son cœur demandait encore plus d’émotions. Son cerveau encore plus de réflexions. Ils avaient besoin de leur dose. Pour carburer. Pour avancer. Pour ne pas perdre de temps. L’accoutumance était là, après une seule expérience. « Encore », de peur de glisser de son petit nuage. De peur de perdre l’euphorie naissante. Elle en voulait encore. Agressive et curieuse. Le répit, elle s’en foutait. L’important, c’était « maintenant », c’était combler toute cette place qui s’était libérée pour traiter de nouvelles choses, pour entrer en connexion avec elle-même et avec le monde. Il y avait cette envie de dialoguer, de s’enrichir, de s’apporter. Comme si c’était soudain plus clair qu’à deux, un canal se forme et l’énergie n’arrête pas d’y circuler. Elle les complétait, elle les enivrait. Elle avait trouvé comment leur apporter ce qu’ils souhaitaient. Sans prévenir. Sans crier gare. Tout allait vers l’avant. Tout devenait clair. La vie était là. Le bonheur apparaissait possible puisque la plénitude était accessible. Le flux était continu. En sa présence, elle ne voudrait jamais s’arrêter. Elle était devenue quelqu’un. Spirituellement parlant. Il l’avait aidée à dépasser la limite. Elle vivait. Enfin… * * * Pourtant, plus les jours filaient, plus elle prenait conscience de ses angoisses et de certains schémas qui se répétaient sans cesse. À intervalles irréguliers, elle le voyait détruire tout ce qu’il avait de beau dans son quotidien, se fermer, et se taire. Chaque fois, il la laissait seule, impatiente, durant quelques heures ou quelques semaines. Comme un magicien perdu, ne sachant plus quel tour inventer. Et c’était toujours sans certitude qu’il revienne. Il était maître de belles paroles et d’un bel état d’esprit. Paradoxe touchant, il était incapable de se les approprier vraiment. Souvent, dans ses crises, il devenait méchant. Elle s’accrochait. Elle s’acharnait peut-être. Elle encaissait. Elle pardonnait. La magie reprenait sa place. Ils s’aimaient. Puis le cycle recommençait. Il savait qu’il avait un problème, mais il ne voulait pas le régler. En fait, il avait appris à accepter et à vivre celui-ci, qu’importent les pertes et l’autodestruction qu’il s’infligeait. C’était une partie entière de sa personnalité. Dès que la pression devenait trop forte, dès qu’il ne se sentait plus à la hauteur, il fuyait à l’intérieur de lui-même. Personne ne pourrait le lui enlever. Jamais. Amoureuse, elle se nourrissait des moments en présence de l’illusionniste fabuleux qui cachait sa névrose. Raisonnée, elle détestait le magicien maudit qui réussissait à faire disparaitre ses rêves d’avenir à ses côtés. Bientôt, il ne supportait plus ses baisses de moral : il culpabilisait sans raison, se sentant responsable, et avait soudainement besoin d’être seul, encore. Elle ne pouvait pas compter sur son soutien. Elle ne pouvait pas se confier à lui. Alors, elle devenait petit à petit une autre. Forte pour deux, croyant fermement supporter les pires sorts, parfaite prestidigitatrice du sourire et du bonheur. Elle croyait être heureuse. Elle pensait qu’aimer suffisait. Puis, il y eut ces trois jours à l’étranger. À s’aimer et se reconquérir. Tout était parfait en apparence. Le ciel se mettait, durant le troisième et dernier jour, à briller. Sa nuit n’avait pas été réparatrice, mais son humeur semblait correcte. Sauf qu’alors une torpeur soudaine traça un voile devant ses yeux. Il venait de se déconnecter du monde pour entrer au plus profond de lui-même, pour regarder le vide qui l’occupait. Il ne pouvait plus, à cet instant, percevoir la réalité extérieure. Il était fermé, inaccessible, consigné. Et pour prendre tout l’espace que demandait sa solitude, il devait partir. Sans un mot, sans un regard. En la laissant seule face à ses tourments. Le cœur battant face au spectacle qu’elle pouvait reconnaître, elle s’habilla, et quitta la chambre la première. Sans un mot, sans un regard. Durant près de deux heures, elle avait profité du soleil doux de novembre et de l’air glacé. Elle avait la certitude qu’il la laisserait là. Qu’il reprendrait la voiture pour filer vers le nord. Elle souriait. Peut-être était-il davantage le Verlaine maladroitement amoureux qui blessa Rimbaud de deux balles. Combien de fois avait-il déjà visé ? Combien de fois l’avait-il déjà touchée en plein cœur ? Que ce soit par son indifférence ou par ses mots blessants lorsqu’elle n’était pas d’accord de le laisser tranquille. Il revenait sans cesse avec des excuses, mais cela suffirait-il toujours ? Il était quelqu’un de bien, certes. Mais instable, sans contrôle de lui-même… Ils parlaient d’habiter ensemble, à cette époque-là. La douce chaleur du soleil sur son visage éclaircissait ses idées. Pourrait-elle le supporter toute sa vie ? N’était-ce pas voué à l’échec ? N’allait-elle pas très vite le détester ? Comment s’en était-elle sortie ces dix-huit derniers mois ? Puis, par mégarde, la question vint : « Est-ce vraiment cela l’Amour ? » Avant lui, elle n’avait jamais connu de relation aussi profonde et intense. La peur de quitter cette incroyable expérience la retenait certainement à ses côtés. Après tout, même si celle-ci l’avait fait grandir, n’avait-elle pas droit, à présent, de s’épanouir seule et de toucher enfin au bonheur qu’il ne semblait pouvoir lui offrir ? Elle attendait, ni heureuse, ni triste. Son sac était resté dans la voiture. Dans sa poche, il n’y avait que son portable. S’il l’abandonnait là, elle pourrait toujours faire du stop jusqu’à la gare. Pour payer un billet de train, elle s’arrangerait avec des passants. Ou mieux, elle irait voir le responsable du musée qu’ils avaient visité la veille. Elle lui expliquerait tout avec un air détaché, lui promettant de lui rendre l’argent qu’il prêterait. Elle lui proposerait de signer une reconnaissance de dette. Pour qu’il soit sûr. Tout ce qui était clair dans son esprit, c’est qu’elle s’en sortirait. Elle était prête à vivre la vie qu’elle imaginait, et non plus celle qu’elle aurait voulu réaliser avec lui. « On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans », et plus tard, quand on cherche à l’être, nos sentiments ne guident pas forcément vers les bons choix. On grandit. On s’écorche. On apprend à quitter l’idéalisme. Il était quelqu’un de très bien. Malheureusement, se disaitelle, il existe des gens bien avec qui il vaut mieux ne pas vivre. Amandine Fairon, Belgique
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