11 octobre-2

2001 Words
Madame Grimont, la gardienne, s'affairait à servir et à veiller au grain pour que tout se passe bien. Après lui avoir présenté sa carte bleu-blanc-rouge, le commissaire Casanova profita du dessert pour lui demander de gagner le petit salon attenant afin de répondre dans le calme à quelques questions. — Pouvez-vous me parler de Madame Hanin ? — Eh bien, c'est une personne adorable, une des plus valides, peut-être la seule à aller se promener aussi loin en ville. — Elle a de la famille ? — Un fils qui ne vient jamais la voir, pensez, il vit au Cameroun. — Pour y faire quoi ? — Des affaires... Il est dans le bois exotique à ce qu'il paraît... Je ne l'ai jamais vu... Madame Hanin est là depuis cinq ans. Elle n'avait que soixante ans à son arrivée, mais pour des raisons de solitude et surtout de perte de mémoire à court terme, nous l'avons acceptée sur avis de son médecin traitant. — Est-ce qu'elle était triste... Voire dépressive ? — Pas du tout, c'est un boute-en-train, elle est toujours prête à chanter et à danser à l'occasion. Elle est la première à s'inscrire aux sorties que la ville organise. Dépressive, jamais de la vie... — Alors comment expliquez-vous une absence aussi longue ? Madame Grimont s'assombrit soudain. — Je ne comprends pas... En fait, je suis inquiète, elle ne s'est pas perdue... C'est impossible ! Elle avait le sens de l'orientation, même si elle commençait à perdre sérieusement ses repères. — Alzheimer ? — Au début de la maladie, d'après ce que m'a dit son médecin... Mais de là à se perdre dans Fécamp qu'elle connaissait comme sa poche... — Avait-elle des ennemis ? — Allons donc ! Des incompatibilités de caractères comme dans toute communauté, des petites jalousies, des disputes au jeu, des mesquineries, mais des ennemis, ça serait un peu fort... Vous pensez à quoi, commissaire ? — Oh, à rien, je cherche. Bien que bredouille, Pierre Casanova sortit de la résidence avec une part d'un succulent gâteau moelleux au chocolat. La pauvre Gisèle Hanin n'avait visiblement aucune aspérité ; elle était lisse comme une vieille dame sans histoires et sans famille. Il allait disperser ses équipes sur tout le parcours de sa promenade quotidienne. Sans doute s'agissait-il d'un banal accident ? Un malaise ? Une chute dans l'un des bassins ? Il allait diligenter un plongeur de la caserne des pompiers. Il fallait aller vite. Les nuits étaient fraîches même si le mois d'octobre sur la côte, relevait souvent d'un été indien. À peine les ordres transmis à son adjointe qu'une douzaine de policiers en treillis aidés de sapeurs pompiers volontaires partirent sillonner l'avant et l'arrière-port jusqu'au carrefour de la Mâture. Selon Pierre Casanova, en deux heures, la zone devait être totalement fouillée. Vers 15 heures, le commissaire reçut un message codé sur son portable. L'un de ses hommes venait de découvrir un pendu à l'arrière du hangar jouxtant l'Office de Tourisme. En plein dans la zone d'investigation. Bien sûr, la consigne fut donnée de laisser tout en ordre et d'interdire les accès. En quelques minutes, il était sur place et quelle ne fut pas sa surprise d'apercevoir à deux mètres de hauteur, accroché à une poutrelle métallique, le corps sans vie d'une vieille dame, le crâne rasé, une croix gammée peinte en blanc sur son imperméable bleu-marine. Que pouvait bien signifier cette sinistre mise en scène ? Pierre Casanova inspecta avec minutie les abords, fit effectuer les prélèvements d'usage dans un périmètre restreint et photographier la pendue sous tous les angles. Ensuite, le corps fut descendu, examiné par le médecin légiste puis évacué vers la morgue de l'hôpital sur la côte Saint-Jacques. Il s'agissait bien de Gisèle Hanin. Son décès remontait approximativement à vingt-quatre heures. Mais où était-elle durant la journée qui avait précédé la macabre découverte ? Le commissaire héla son adjointe. Il avait appris à l'école de police qu'il fallait débriefer et saisir les premières impressions des enquêteurs à chaud, souvent elles étaient pertinentes, comme si des yeux exercés avaient la soudaine capacité de capter les ombres et les marques invisibles d'un acte v*****t imprimé dans la masse spongieuse d'un lieu sidéré. Une scène de crime ressemblait étrangement à une feuille de papier photographique attendant son bain chimique pour dévoiler une image attendue. Passionné d'équitation, Pierre Casanova se souvenait de son stage au haras du Pin. La veille de son arrivée, un bel alezan de concours était mort d'occlusion intestinale et après la nuit, son corps étendu sur le macadam devant la rangée des box, attendait l'arrivée matinale de l'équarrisseur. Une fois la masse brune enlevée, durant plusieurs jours, les chevaux passant par cet endroit firent un bond de côté pour éviter le corps invisible de leur compagnon. Tous sentaient la mort, peut-être voyaient-ils encore le fantôme de l'alezan ? Depuis ce temps, à la marge de ses cours sur la métaphysique des crimes, Pierre Casanova restait convaincu que toute scène violente conservait son empreinte durant des heures, voire des jours, sur le lieu de souffrance. Toutes antennes déployées, il s'agissait donc de décrypter, de sentir vite, de respirer l'endroit. — Inspecteur, vous permettez que je vous appelle Brigitte ? — Pas de problème, Commissaire. Elle avait la voix d'un docker qui avait cessé de fumer depuis peu. — Quelles sont vos premières impressions ? L'inspectrice taillée dans le granit, dont le fard masquait un rosissement de timidité, réfléchit quelques secondes. — Selon moi, il s'agit d'un déséquilibré qui regarde trop de vidéos sur la dernière guerre mondiale ou d'une vengeance sordide liée à une vieille histoire familiale... — Hum... Mais dans la seconde hypothèse, la symbolique d'une femme tondue ne colle pas avec la pendaison de quelqu'un qui est né en 1950. Ce bébé a priori n'avait rien à se reprocher, sinon d'être né après la guerre... — Alors optons pour un déséquilibré, Commissaire. — Ouais, un sacré tordu ! — C'est une première à Fécamp... — Dites que je porte la poisse, sourit-il, en regagnant son véhicule banalisé. Elle est sympathique cette Brigitte, pensa-t-il, dommage qu'elle soit si moche et qu'elle ait si mauvais goût... Peut-être qu'après un relooking et un régime... *** Brigitte Craquelin, assise devant le commissaire Casanova occupé à se limer les ongles, tentait d'extirper mentalement le fil d'une pelote illogique : tondre une vieille dame après l'avoir sans doute kidnappée puis la pendre en signant d'une croix gammée... Qui était ce cinglé adepte d'un nazisme ressuscité ? — Brigitte, retournez à la résidence Camus. Gisèle Hanin devait recevoir des visites, elle se confiait probablement à une amie ? Il nous faut absolument trouver le lien avec la guerre 39-45. Qui pouvait lui en vouloir à ce point et pourquoi ? — La guerre n'a peut-être rien à voir là- dedans. Mais vous avez raison, ses relations vont nous éclairer. L'assassin devait la connaître ; un crime gratuit et impulsif ne s'accompagne pas de ce genre de mise en scène. — De mon côté, je vais éplucher le passé de Gisèle Hanin ; le service municipal des retraités doit posséder des renseignements sur l'ensemble de ses résidants, indiqua Pierre Casanova, pressé de voir partir son adjointe qui s'était aspergée d'un v*****t parfum sucré à faire tomber les insectes les plus rebelles. Qui osera donner des conseils à cette femme ? pensa-t-il en quittant le commissariat, satisfait de humer l'air iodé du bord de mer. La responsable du service gérontologique de la mairie, charmante quadragénaire en mal d'étalon, se fit un plaisir de satisfaire le beau commissaire en lui apportant un dossier légèrement parfumé de son puissant Chanel n°5. Il n'y avait pas tant de bellâtres à Fécamp... Et les vieilles filles se comptaient à la pelle... Il n'y avait même pas de boîte de nuit pour sortir le soir. Gisèle Pesquet était née le 11 juin 1950 à Fécamp. Son père Alfred, commerçant ambulant, vendait des fripes sur les marchés des environs. Sa mère, Marie, l'accompagnait parfois et veillait à l'éducation de ses deux enfants : Gisèle et André né en 1949. Alfred avait eu ses enfants relativement tard puisqu'il était né en 1905 alors que Marie avait dix ans de moins. Aucune indication ne précisait la vie de cette famille durant la Seconde Guerre mondiale. Le commissaire se contenta d'imaginer qu'une friperie pouvait s'accorder aux délices du marché noir... Mais ce n'était là que supputation... Gisèle avait ensuite suivi une scolarité assez banale pour l'époque : cours élémentaire, CAP de couturière et emploi à seize ans dans la plus grande entreprise de textile locale, chez Couturier, qui portait bien son nom. D'apprentie, elle devint ouvrière, ouvrière spécialisée puis contremaîtresse jusqu'à sa retraite en 2010. Entre-temps, elle avait épousé Gabriel Hanin en 1970, comme elle, âgé de vingt ans. Marin-pêcheur à Terre-Neuve, il lui avait fait un seul enfant, Jérôme né en 1971, sans doute de retour d'une campagne. Tout semblait aller pour le mieux jusqu'à ce qu'une vilaine tempête emportât le pauvre Gabriel par le fond, non loin de Saint-Pierre-et-Miquelon. Un article de presse du Paris-Normandie de l'époque insinuait que nul ne comprenait sa chute du chalutier moderne, le Viking. Expérimenté, prudent et bon marin, que faisait-il sur le pont par gros temps ? Gisèle Hanin, veuve à quarante-cinq ans, n'avait plus de charge éducative puisque son fils, autonome depuis la fin de ses études, travaillait dans une société d'import-export de bois exotiques dont le siège était au Havre. Elle ne se remaria pas et un grand blanc signalait une vie solitaire jusqu'à son entrée à la résidence Camus. De quarante-cinq à soixante-cinq ans, cette vie ne pouvait être un seul et énigmatique brouillard, songea Pierre Casanova. Gisèle Hanin n'avait-elle pas voyagé, profité de sa liberté et pourquoi pas aimé ? Mais tout cela n'intéressait visiblement pas l'administration tatillonne et désaffectionnée. Son pedigree basique devait suffir à l'ordre moral. Une fois le veuvage affiché, plus de dates, plus d'événements à consigner dans le registre froid de l'état civil jusqu'à l'ultime instant de son décès tragique le 11 octobre 2015. Triste rencontre sur le chemin linéaire d'une vie a priori banale. *** Le commissaire Casanova avait demandé à son adjointe de l'accompagner aux obsèques de Gisèle Hanin et de bien observer les présents. Un criminel désaxé pouvait parfois venir savourer son forfait jusqu'au bout. L’église Saint-Etienne, contrairement à l’habitude, était pleine à craquer. Beaucoup de vieilles personnes étaient venues rendre un dernier hommage à Gisèle, d'anciennes ouvrières du textile ou du poisson et quelques marins rescapés de Terre-Neuve. Les habitués s’installèrent au plus près. Le curé semblait troublé par le nombre des faux disciples. Le premier rang, à gauche de la travée, était réservé à la famille. Jérôme Hanin, seul, entouré de chaises vides, le teint blême, fixait l’autel, immobile, perdu dans ses pensées. Aucun des proches n’osait regarder le cercueil sur ses tréteaux, à la croisée du transept, devant l’autel. Des curieux, installés dans les chapelles latérales, admiraient les monceaux de fleurs emmaillotées qui jonchaient les marches du chœur. — Elle devait être appréciée, pour être autant fleurie, marmonna une vieille femme à sa voisine. Le requiem de Mozart se fit entendre, un son nasillard et des notes égratignées sortirent d’un vieux poste stéréo. Puis une bénévole de la paroisse se mit à l’harmonium et en tira une œuvre pour orgue de Bach reconstituée à la mode locale. Des pieds de chaises grincèrent le long des déambulatoires. De vieux marins-pêcheurs se mouchaient ou toussaient bruyamment. Le poêle rustique, sur le côté, chauffait difficilement l’église. Le silence haché par tous ces bruits naturels n’en était que plus oppressant. Les pédales du soufflet de l’harmonium créaient une sorte de respiration venue de la voûte mal éclairée par d’anciens vitraux encrassés. Ce souffle cadencé retombait sur le cercueil drapé de noir comme un dernier b****r collectif. Le curé s’installa au pupitre, sa main tremblait en disposant les feuillets. Pierre Casanova ne regrettait pas d’être venu. Anonyme parmi la petite foule des invités, il pouvait à sa guise observer en toute impunité, se tromper sans honte au cours des séances debout assis et se retourner à volonté pour repérer dans les rangs une éventuelle beauté. Le curé cherchait l’inspiration en scrutant la voûte ; il connaissait Gisèle Hanin, bien qu'elle ne fût pas une habituée des messes du dimanche. — Dieu ne nous épargne pas dans l’épreuve. Par son fils Jésus-Christ, crucifié pour sauver nos âmes en perdition, il nous rappelle à l’ordre. Il nous signifie à travers Gisèle que sans amour, la vie est une impasse. L’amour ce n’est pas seulement se marier, avoir des enfants, distribuer les sentiments de bon aloi lorsque les jours sont fastes. L’amour, c’est tendre l’oreille, c’est ouvrir son cœur à tout être, qu’il soit hostile, renégat, étranger, indifférent ou même ennemi. Jérôme Hanin toussa violemment comme s'il ne parvenait pas à retenir un sentiment de désapprobation. Le curé poursuivit. — Gisèle a longtemps attendu ces marques d’affection. Seule contre tous, incomprise, blessée dans sa chair par un veuvage précoce, violentée par une main assassine, abandonnée, elle avait plus besoin que tout autre d’un signe, d’un geste tendre. Elle a trouvé sur son chemin des âmes charitables pour la guider, mais en vain... Dieu a eu pitié de son parcours chaotique, il a glissé en elle la force de se soustraire à la bassesse humaine. Il l’a rappelée à lui pour lui faire partager le miracle de l’Amour éternel.
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