1. Mireille Panckoucke, journaliste au Courrier picard-1

2056 Words
1. Mireille Panckoucke, journaliste au Courrier picard Dans un geste qui lui était familier, Maxime Pankratov caressait sa barbe finement taillée en pointe. En ce triste soir d’hiver, il regardait sortir de la gare d’Abbeville les rares passagers du train de 20 h 46 en provenance de la gare du Nord et à destination de Boulogne-sur-Mer. Ses yeux ronds guettaient le client qu’il était venu chercher. Délaissant sa barbe poivre et sel, sa main tourna le bouton du volume de la radio branchée sur France info. Depuis trois nuits des voitures brûlaient un peu partout en banlieue. Alors que la soirée était à peine entamée, un journaliste annonçait déjà des incidents en région parisienne, à Amiens et à Évreux. Maxime écoutait, la mâchoire contractée, tout en fulminant. Il lâchait parfois une insulte, car ces petits branleurs de banlieue, comme il disait, lui portaient sur le système. Enfin, c’était peu dire. Il les exécrait réellement. À la place du mort, son vieux berger beauceron Anastase était couché sur un plaid écossais à carreaux rouge et vert destiné à protéger le cuir. Un filet de bave coulait de ses babines. La bête leva la tête en poussant un grognement quand un chercheur du CNRS prit la parole pour fournir une explication au phénomène. Maxime caressa la tête du chien de la paume. – T’es comme moi, mon pauvre vieux, tu peux pas les sentir tous ces fumiers ! Je t’enverrai l’armée dans ces foutues cités, moi. Ça ferait pas un pli ! La situation serait vite réglée, je te le dis. Avec ces gens-là, c’est la loi du plus fort. Faut pas discuter. Il faut tout de suite rafaler à la 12,7 mm. Anastase, qui ne maîtrisait pas totalement les connaissances de son maître adoré en matière de calibre de mitrailleuse, mais qui lui faisait toute confiance sur la manière de régler la situation, approuva le propos d’un long jappement étouffé. L’icône miniature en bois suspendue au rétroviseur de la Mercedes reflétait la lumière jaune du parking. Maxime y jeta un coup d’œil. La peinture représentait saint Michel terrassant le dragon. Maxime y tenait comme à la prunelle de ses yeux. Son père, russe blanc de l’armée du tsar, réfugié à Paris après la révolution bolchevique, la lui avait offerte juste avant sa mort. Cela faisait plus de vingt ans que cette image pieuse porte-bonheur accompagnait le chauffeur de taxi sur les routes de Picardie. Après l’avoir regardée, Maxime la toucha du bout des doigts avec déférence. La petite entreprise de Maxime Pankratov, les Taxis de la baie, qui n’avait jamais compté qu’un seul véhicule, ne marchait pas trop mal. Entre Saint-Valery-sur-Somme, le Crotoy et le Hourdel, Maxime Pankratov était le seul artisan taxi pour une clientèle réduite mais captive. Cette activité raisonnable l’autorisait à se préserver du temps pour sa passion, la pêche à la ligne. Il en raffolait. Il était d’ailleurs président de l’association locale. Quand la saison était ouverte, très tôt le matin, il abandonnait le douillet lit conjugal sans remords pour planter sa ligne dans les eaux brumeuses du canal d’Abbeville ou de la baie de Somme. Les yeux ronds de Maxime se plissèrent. Une silhouette noire avec chapeau se dirigeait vers le taxi, poussant une petite valise noire à roulettes. C’était lui. Maxime ouvrit brusquement la portière et se porta à la rencontre de l’homme au chapeau. – Monsieur Hauterives, comment ça va ? Vous avez fait bon voyage ? L’homme esquissa un rapide sourire asymétrique. – Ne m’en parlez pas ! Quel enfer ! Le métro à Paris était bloqué, j’ai dû marcher pour rejoindre la gare du Nord. J’ai bien failli louper mon train, il s’en est fallu de peu. Un incident voyageur, je crois. – Un quoi ? demanda Maxime tout en ouvrant le coffre de la Mercedes pour y glisser la valise à roulettes. – Un incident voyageur, c’est l’expression désormais consacrée par notre chère RATP pour indiquer qu’une personne s’est jetée sur les voies. – Un suicide, quoi ! – Oui, c’est cela, dit l’homme, enlevant son chapeau et dénouant son écharpe avant de s’engouffrer dans l’atmosphère surchauffée de la voiture. Jetant un coup d’œil discret et réprobateur à Anastase, Alexandre Hauterives ne put s’empêcher de refréner la pensée qu’il avait à chaque fois en montant dans ce véhicule : ça puait le clebs. La Mercedes bordeaux quitta le parking de la gare d’Abbeville pour s’engager sur le boulevard de la République qui délimitait le Nord de la ville. Arrivé place de Verdun, Pankratov laissa la nationale conduisant à Saint-Omer et emprunta la départementale 40 vers la baie de Somme. Sur France info, les reportages se succédaient sans temps morts sur la crise des banlieues. Le délégué national du Parti socialiste à la sécurité, pur produit du syndicalisme étudiant, déclarait d’une voix assurée que le Gouvernement récoltait le fruit de plus de dix ans de politique antijeune. Hauterives, la main sur son chapeau de feutre noir Arnys, hochait la tête d’approbation tout en regardant défiler dans la nuit les paysages endormis. Anastase, en parfaite communion avec son maître, dressa la tête vers Hauterives et poussa un grognement qui fit sursauter le voyageur. Maxime Pankratov étouffa un juron russe puis coupa la chique au délégué national en appuyant sur le disque qui sortait à moitié du lecteur. Pas question de discuter politique avec un si bon client. Le rythme entraînant d’un jazz manouche les accompagna jusqu’à Saint-Valery-sur-Somme. * * * Deux heures auparavant, entre chien et loup, alors qu’elle contemplait assise dans sa cuisine le soleil qui enflammait le ciel, Mireille fut saisie d’une irrépressible envie de pâtisser. Cela lui arrivait souvent ces derniers temps. Toujours pour des motifs inconnus et en général pour préparer des plats hors saison. Mireille s’employait à tirer du four des chaussons aux pommes brûlants, quand elle entendit crisser sous les pneus du taxi de Pankratov les graviers blancs de l’allée qui conduisait au perron de sa villa Belle Époque. Alexandre pénétra dans la cuisine embuée, son chapeau de feutre à la main. Mireille esquissa un sourire par-dessus la plaque brûlante qu’elle portait à bout de bras. Hauterives retrouva avec plaisir le timbre de voix un peu grave de sa compagne. – Je ne vous attendais pas si tôt. Vous avez fait bon voyage ? Avec précautions, Alexandre glissa la tête au-dessus de la plaque pour déposer une bise sur la pommette saillante de Mireille. – Fatigant. J’ai failli rater mon train à Paris. Quant à l’avion, vous connaissez mon goût immodéré pour le transport aérien. Enfin, je suis arrivé à bon port. – Intéressant ? demanda Mireille en lui désignant du regard un dessous-de-plat en équilibre sur une corbeille. – J’ai été agréablement surpris. L’idée de passer des films en plein air en janvier au sommet d’un vieux village des Hautes-Alpes me paraissait assez loufoque. Mais finalement, ce n’était pas si mal. La neige environnante plonge la pellicule dans un silence fabuleux et la b***e-son en ressort merveilleusement. Le tout est d’être bien couvert ! – Je suppose que cela vous change de Cannes, Venise ou Deauville… Tenez, Alexandre, prenez un chausson aux pommes. Ils sortent du four. Alexandre Hauterives tendit la main vers la plaque. – Et vous, Mireille, ça s’est bien passé ? Qu’avez-vous à me raconter ? – Pas grand-chose malheureusement… Le coin reste désespérément calme. Si, tout de même, j’ai pondu un petit article sur les difficultés rencontrées par le chantier du nouveau parc d’éoliennes. Cela ne marche pas comme prévu, les travaux prennent du retard. – Mireille, vous savez ce que j’en pense, dit Alexandre tout en projetant son corps en arrière pour épargner à son costume le filet de compote brûlante qui dégoulinait depuis son chausson. – Ce que vous pensez de quoi, Alexandre, du chausson ou des éoliennes ? – Non, non… de votre activité actuelle au Courrier picard. – Ah non, Alexandre, nous n’allons pas y revenir ! Laissez-moi faire comme je l’entends. Si vous n’êtes pas encore dégoûté du microcosme parisien et de ses mirages, j’en suis très heureuse pour vous, mais pour moi, c’est définitivement fini, j’ai tourné la page. Je ne veux plus en entendre parler. Hauterives fit une affreuse grimace car de la compote brûlante venait de couler le long de sa main jusqu’à la poignée mousquetaire de sa chemise. Pour arranger le tout, Parker, le basset artésien de Mireille, surgit dans la cuisine et se mit à japper dans ses pieds. Alexandre l’écarta méchamment avec son mocassin non sans s’être assuré au préalable que Mireille ne le regardait pas. Hauterives ne supportait décidément pas cette bête, l’accusant de tous les maux dont celui d’apparaître toujours au moment le plus inopportun et de disparaître systématiquement quand on en avait besoin, si tant est qu’on pût en avoir besoin. Le chien tricolore aux oreilles tombantes jeta un regard haineux au grand critique de cinéma puis sauta sur les genoux de sa maîtresse. Mireille caressa la tête du fauve de ses longs doigts sans bague ni alliance. Parker, tout en rigidité, se mit péniblement sur le dos pour lui présenter son ventre. Les ongles courts de Mireille passaient doucement sur l’abdomen blanc à reflets roses de la bête. Les pattes repliées, les yeux plissés de bonheur, abandonné, Parker inclina la tête pour narguer Alexandre. La villa de Mireille Panckoucke était installée un peu à l’écart de Saint-Valery sur une petite hauteur au-dessus de la baie de Somme. Cette belle maison de deux étages au jardin anglais délimité par un mur de pierres avait été construite sous le Second Empire, à l’époque où le célèbre parfumeur Guerlain envisageait encore de faire de ce coin de Picardie une destination balnéaire à la mode. Malgré plusieurs tentatives, la mayonnaise n’avait jamais réellement pris. Les élites et autres stars ne s’y étaient pas installées. La baie et les trois villages qui l’encadraient, le Hourdel, Saint-Valery-sur-Somme et le Crotoy, avaient continué à vivre paisiblement de la pêche et des moutons de prés-salés jusqu’à ce que Colette, en virée amoureuse avec Misty, ne lui redonne pendant quelques années un vague reflet mondain. Mireille Panckoucke avait grandi à Saint-Valery-sur-Somme. Son père y tenait une boutique d’électroménager. Avec sa femme et ses deux enfants, Bernard Panckoucke occupait la maison blanche sans étage du quartier des pêcheurs dans laquelle il avait été élevé. À 18 ans, Mireille avait fui l’endroit pour Amiens et y faire, selon ses dires de l’époque, n’importe quel boulot qui la maintiendrait très loin de ce terminus ensablé. Le hasard l’avait conduite avec succès vers le Courrier picard puis rapidement vers la grande presse parisienne. Si quelqu’un avait alors déclaré à la jeune femme qu’elle reviendrait un jour à Saint-Valery et qu’elle éprouverait même de l’attachement pour ce lieu, elle aurait certainement pris son interlocuteur pour un fou. Au milieu des années 1990, de retour d’Arabie Saoudite où elle avait couvert pendant des mois la guerre du Golfe, Mireille avait pourtant éprouvé la nécessité pressante d’un coin de jardin loin du tumulte des lieux les plus dangereux de la planète. Elle prospectait du côté de la Normandie entre les boucles de la Seine. Mais, venue un jour constater, à la demande de la mairie de Saint-Valery, une fêlure sur la pierre tombale de ses parents, elle avait soudainement été touchée, en levant les yeux, par le spectacle inattendu des vastes étendues miroitantes de la baie autrefois dédaignées. Mireille Panckoucke avait rapidement acheté cette grande villa Belle Époque qui appartenait à un géologue d’Amiens décédé après une partie de ping-pong. Entre deux reportages à Sarajevo, Bogota ou Bagdad, la journaliste venait s’y ressourcer, la décorer à son goût, lire sous les oiseaux, y planter des bulbes ou tout simplement se laisser bercer par le spectacle apaisant des sables dorés de la baie. Depuis deux ans, Mireille, tombée gravement malade, s’y était définitivement installée. Un traitement lourd et de multiples opérations chirurgicales avaient pris possession de son emploi du temps. Elle avait dû renoncer à parcourir le monde pour Paris-Match. De manière très courtoise, le journal lui avait proposé un poste sédentaire. Mais Mireille, sous le choc, dépressive, avait préféré prendre le large. Elle avait revendu son grand appartement parisien de la rue Léo-Delibes dans le 16e arrondissement pour remiser, ici au grenier, près de vingt ans de souvenirs d’une carrière couronnée de beaux succès. Sur le chemin de la guérison, en quête d’une activité distrayante, Mireille avait finalement dépoussiéré sa carte de presse pour venir travailler dans le journal de ses débuts, le Courrier picard. Le rédacteur en chef de ce quotidien régional bon teint n’était autre que Jérôme Coucy, son premier mari, père de la jeune et jolie Julie, l’unique enfant de Mireille, qui étudiait son droit à Amiens sous l’œil amusé de son père. Alexandre Hauterives était le compagnon de Mireille depuis cinq ans. Les deux entretenaient une relation complice, non exclusive et empreinte de distance. Plus que de liberté, chacun était soucieux de tranquillité. Critique de cinéma, Alexandre tenait des rubriques dans un quotidien et trois hebdomadaires, s’attachant à écrire en parallèle des livres de référence. Quand l’homme ne séjournait ni dans sa garçonnière parisienne, ni dans la chambre d’un palace réquisitionné par un festival dispendieux, au bras d’une jeune première, il passait son temps chez Mireille. La baie de Somme lui offrait le calme nécessaire à la rédaction de ses œuvres.
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