1. Mireille Panckoucke, journaliste au Courrier picard-2

1536 Words
Le téléphone sonna. Alexandre Hauterives releva son menton encore maculé de compote. Mireille comprit à son regard qu’il ne souhaitait pas poser sa joue poisseuse contre le combiné. À cette heure, un tel appel était surprenant. Mireille n’assurait pas de permanence pour le journal, sa fille Julie était censée réviser ses partiels à l’étage dans sa chambre. Quant à Alexandre, absolument personne ne savait qu’il se trouvait à Saint-Valery-sur-Somme. Dans le vestibule glacé, Mireille décrocha le téléphone dissimulé sous le pull en cachemire noir de Julie. Jérôme, le rédacteur en chef du Courrier picard, était confus de déranger Mireille à cette heure, mais il avait un problème et son ex-épouse était son seul recours. Mireille envoya promener le pull de sa fille sur les premières marches de l’escalier de bois qui conduisait aux chambres. – Tu sais bien que je ne peux rien te refuser ! dit-elle avec une pointe d’ironie tout en écartant légèrement le store de la fenêtre. – Je vais droit au but. Tu sais que les élections législatives arrivent bientôt. Eh bien, j’ai un gros problème. Éric Lhermitte, qui devait suivre la campagne du candidat du centre, a eu un accident de moto aujourd’hui. Le visage de Mireille se reflétait agréablement dans le carreau de la fenêtre. Ses cheveux châtain clair avaient repoussé. Mireille, qui avait toujours eu les cheveux longs, portait désormais une coupe courte, tout en mouvement, avec quelques mèches piquantes. Des pattes un peu plus longues lui encadraient le visage. La journaliste se passa la main sur la nuque. – Mireille ? Tu m’écoutes ? – Oui, oui, je t’écoute, Jérôme, je t’écoute. Je ne fais que ça… – Mais tu ne me demandes pas comment va Lhermitte ? – Si, si, excuse-moi, comment va-t-il ? C’est grave ? – Il a quelques fractures qui vont l’immobiliser pendant des mois. Je me retrouve donc sans personne pour suivre le candidat du centre. Mireille, qui voyait se profiler la demande de Jérôme, le coupa net. – Je t’arrête tout de suite, Jérôme, je ne fais pas de politique ! Je n’en ai jamais fait et je n’ai pas l’intention d’en faire. – Ne t’énerve pas, Mireille, c’est un service personnel que je te demande. Je n’ai que toi de disponible. – Et Lefèvre, qu’est-ce qu’il fabrique celui-là ? Il ne peut pas s’y coller ? – Enfin, Mireille, soyons sérieux, tu le connais ! Il est alcoolo au dernier degré. On le garde seulement parce qu’il est à quelques mois de la retraite. À part recopier fidèlement les communiqués de presse de la mairie d’Amiens et du conseil général, il est totalement incapable de faire quoi que ce soit… Alexandre passa furtivement devant Mireille pour gagner l’escalier qui conduisait à sa chambre. Montant les marches deux à deux, il s’efforçait de ne pas surprendre la teneur de cette conversation à laquelle il ne voulait surtout pas se mêler. Grognant derrière, le ventre au ras du sol, Parker le suivait à la trace, les babines retroussées. – Et Adeline ? proposa Mireille. – Adeline ? Mais tu plaisantes ! Elle a 20 ans, elle ne connaît rien au métier et encore moins à la politique. Pour les inaugurations de salles des fêtes, ça passe, mais pas pour suivre un candidat aux législatives ! – C’est peut-être le moment de lui donner sa chance… Tout en disant cela, Mireille se revoyait à 22 ans envoyée seule en reportage pour Paris-Match dans une Colombie livrée aux cartels. Elle passa à nouveau sa main sur la nuque. Finalement, sa nouvelle coupe de cheveux faisait ressortir ses grands yeux noisette. On appréciait mieux ses pommettes saillantes et le délicieux nuage de taches de rousseur qui parsemait son nez fin. C’était en tout cas beaucoup plus agréable que la perruque qu’elle avait dû porter pendant des mois. Ce constat positif l’invita à faire un pas vers Jérôme. – Bon, que faut-il faire ? C’est bien parce que c’est toi, Jérôme… Comment s’appelle ton candidat ? – Joseph Mirlitouze. – Inconnu au bataillon… – C’est un parachuté. Un Parisien pur jus. Le centre vient juste de le récupérer, après un passage éclair au Parti socialiste et dix ans chez Les Verts. – Dix ans chez Les Verts ! Quel courage. – Je te rassure, il n’est pas plus écolo que toi et moi. C’est une sorte de catho de gauche qui se prend pour un intellectuel et se pique de faire de l’économie. Il tient d’ailleurs à ce qu’on dise dans les journaux qu’il est « économiste ». Il a pondu trois ou quatre bouquins bourrés de courbes tendancieuses, de commentaires biaisés et de propositions fumeuses. C’est assez nul, je te déconseille de les acheter et encore moins de les lire. À plus de 45 ans, cela lui tarde de se faire élire et d’en croquer comme les autres. Tout commence en mystique et… – … finit en politique. – Bon, ma belle, je peux compter sur toi ? Mireille sursauta. Jérôme ne l’avait plus appelée ainsi depuis plus de vingt ans, la dernière année de leur court mariage. Mireille avait rencontré Jérôme dans un café à Amiens peu de temps après son arrivée. Sans le sou et à la recherche d’un travail, elle avait mis le grappin sur ce jeune et prometteur rubricard du Courrier picard. Mireille était une jeune fille séduisante et Jérôme n’était, après tout, pas si mal. Ils se marièrent. Rapidement, il fit entrer Mireille au journal. Chargée au début des chiens écrasés, la jeune femme se distingua très vite, montrant d’importantes prédispositions pour le métier. En un an, elle surclassa son époux. Mireille, qui connaissait de plus en plus de monde, finit par avoir une liaison avec un journaliste de Paris-Match qui la présenta à son rédacteur en chef. Le magazine voulut la récupérer. Il lui offrait un poste de grand reporter. Mireille n’hésita pas longtemps. Malgré sa fille Julie, âgée de 2 mois, elle divorça de Jérôme pour s’installer à Paris et entamer une brillante carrière. Lui continua plus modestement, seul, sur sa lancée à Amiens. Mireille se regarda à nouveau dans la glace. Elle avait faim. Pour clore leur conversation, elle demanda à Jérôme de fournir ses coordonnées à l’attaché de presse de Mirlitouze puis raccrocha en lui souhaitant une bonne soirée. Alors qu’elle posait le combiné, Mireille entendit à l’étage un couinement aigu suivi d’un jappement suspect et de bruits de griffes affolées sur le parquet. Elle monta quatre à quatre les escaliers. Dans le couloir, Alexandre, en bas de pyjama, l’air passablement irrité, brandissait au-dessus de son épaule un exemplaire de Libération roulé sur lui-même. Parker, acculé dans un angle, montrait les dents. Quand il vit Mireille, Alexandre baissa le bras. – N’y pensez même pas, Alexandre, ou alors c’est le divorce ! Alexandre prit un air faux-jeton et dissimula le journal derrière son dos. Il savait que s’en prendre à Parker était un casus belli de premier ordre. En outre, il était vexé de s’être fait prendre la main dans le sac alors qu’il croyait Mireille totalement absorbée au téléphone. Il aurait bien aimé saisir cette occasion pour régler quelques comptes avec ce chien stupide. – Mais, Mireille, nous ne sommes même pas mariés ! – N’essayez pas de vous en sortir par une pirouette. Que vous a donc fait cette bête ? – Trois fois rien, ma chère, absolument rien, il s’est juste contenté de mordre un vinyle de collection, un trente-trois tours hors de prix que je conservais précieusement depuis près de trente ans. – Lequel ? lui demanda Mireille qui avait récupéré Parker dans ses bras. – Un disque de Claude François si vous voulez tout savoir ! – Claude François ! s’exclama Mireille avec un rire sonore. Quel goût ! Si vos amis des Inrocks savaient ça ! – Mireille, je ne suis absolument pas d’accord avec vous. C’est un remarquable artiste. Non, mais comment pouvez-vous dire ça ? C’est insensé. Inimaginable ! D’ailleurs, je ne vois pas pourquoi je discute avec vous, vous ne connaissez absolument rien à la variété française. Parker, toujours dans les bras de Mireille, clignait des yeux en direction d’Alexandre tandis que Mireille lui grattait le sommet du crâne de ses ongles courts. – Monsieur le fan de Cloclo ! Je ne sais pas si ce dernier était ou pas un artiste « majuscule », comme vous dites, mais je vous interdis de vous en prendre à Parker avec un exemplaire de Libé roulé en matraque. Je vous rachèterai votre disque à la première foire à tout du village du coin. On pourra même y ajouter une petite statuette en plâtre des Clodettes, si vous y tenez. Alexandre Hauterives n’eut pas le temps de répondre car la porte de la chambre de Julie s’ouvrit brusquement, laissant échapper une odeur de tabac mentholé. – Si vous pouviez discuter des mérites de Claude François ailleurs que dans le couloir, cela me permettrait certainement d’avoir une meilleure note demain en droit administratif ! – Excuse-nous, ma chérie. On te laisse réviser. Mireille poussa Alexandre dans sa chambre et referma la porte. – Qu’est-ce qui nous prouve d’ailleurs que Parker soit responsable du forfait que vous lui mettez sur le dos ? Vous allez un peu vite en besogne, mon ami ! Alexandre tendit le disque de vinyle noir sur lequel on apercevait les marques encore pleines de bave canine. – Oui, et alors, qu’est-ce que cela prouve ? – Rien, Mireille, absolument rien. D’ailleurs, à la réflexion, je me demande si ce n’est pas moi qui ai mordu mon propre disque tout à l’heure. Oui, je me suis dit que ce serait une bonne idée en rentrant de voyage. Ou alors, tenez, c’est peut-être Julie qui croque du microsillon pour se détendre entre deux cas de jurisprudence. Mireille se mit à rire, dévoilant des dents blanches parfaitement alignées. Elle s’appuya contre la porte et inclina légèrement la tête sur son épaule. Alexandre la trouvait belle dans la lumière tamisée de la chambre avec son léger maquillage et ses boucles d’oreilles discrètes. Il approcha ses lèvres de la joue de sa compagne marquée de fines taches de rousseur. Parker, qui veillait au grain, se mit à grogner. Mais cette fois Mireille le flanqua dehors. Elle était contente d’être redevenue séduisante.
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