2. Découverte des cadavres de deux plongeurs

3004 Words
2. Découverte des cadavres de deux plongeurs À deux milles des côtes de Picardie, la Marie-Madeleine tirait pour la dernière fois son chalut dans une nuit d’encre. La houle était formée, le vent fort. Le navire était bousculé. Damien, Tony et Michel, revêtus de la tête aux pieds de leur ciré jaune, étaient à la manœuvre. Ils se maintenaient debout, tant bien que mal, sous les paquets d’eau glacée, en s’agrippant souvent au dernier moment à tout ce qui se présentait. La Marie-Madeleine avait appareillé du Crotoy à deux heures pour une marée devant s’achever au lever du jour. Le petit chalutier d’une dizaine de mètres pêchait la sole avec un chalut à dents. Pour cause d’environnement, la Commission européenne avait pourtant interdit cet engin, un filet classique se terminant par une drague destinée à racler les fonds sableux. Seuls les pêcheurs de la baie de Somme disposaient encore d’une dérogation. Cela n’engageait pas à grand-chose. Tout le monde savait plus ou moins que la pêche en Picardie était condamnée à moyen terme en raison des quotas, du prix du gazole et de l’ensablement inexorable de la baie. Dans sa cabine, le capitaine surveillait la route, la main crispée sur la barre, un œil attentif sur les vagues qui surgissaient dans la nuit au dernier moment, un autre sur l’écran luminescent représentant en vert sur noir les fonds marins qu’il surplombait. La zone était peu profonde. Le fond était sableux mais riche en rochers et en déchets divers. Il fallait absolument éviter que le filet ne se prenne dans un obstacle, une croche, ce qui pouvait faire chavirer le navire en quelques secondes. Le capitaine en avait presque oublié ses problèmes. Le gazole avait encore pris quinze pour cent la veille et il ne voyait pas comment il pourrait continuer à pêcher dans ces conditions avec des quotas de capture toujours plus petits. Tony, un jeune gars du coin avec un piercing à l’oreille et un semblant de bouc au menton, souffrait d’un mal de mer effroyable. Il se demandait vraiment ce qu’il était venu faire dans cette galère. Aux vagues s’ajoutaient le bruit sourd du moteur et l’odeur âcre du diesel. Ses mains et ses pieds étaient congelés. Des sueurs froides terrifiantes coulaient le long de son torse comme s’il venait de fumer de bout en bout une dizaine de cigares de mauvaise qualité. Au chômage depuis la fin de son CAP d’ajusteur, il avait fini par frapper à la porte de l’armement Leleu quand son père menaçait de le mettre à la porte. Le plus gros armement de pêche du Crotoy recherchait des marins. Il avait du mal à en trouver. La pêche n’attirait plus les jeunes. Aujourd’hui, Tony comprenait pourquoi. Il fallait être fou pour faire ce satané métier où l’on se réveillait à pas d’heure pour souffrir comme une bête dans le froid et l’eau, et gagner un salaire de misère. Heureusement pour la manœuvre, ses deux compagnons étaient, eux, des marins aguerris. Damien, un petit chauve sec avec des favoris et un mégot de gitane maïs au coin des lèvres, donna un coup de coude à Michel. Du menton, il lui désigna la face verdâtre de Tony. Il se rapprocha du jeune homme et lui présenta son mégot fumant à deux doigts du visage. – Et Tony, tu veux une taffe ? Tony eut un haut-le-cœur et détourna vivement la tête. – Lâche-moi, connard, tu vois pas que j’ai la gerbe ? Damien éclata d’un rire gras laissant apparaître des incisives jaunies par la nicotine. – C’est pas un métier de pédé, mon gars ! Hein ? Tony, agenouillé, recroquevillé sur lui-même, la tête entre les mains, était trop faible pour répondre. – Et encore, t’as rien vu. Là, c’est un temps de curé. Va un peu en mer d’Irlande et tu verras ce que c’est qu’une grosse mer. Un coup de corne de brume mit fin à la plaisanterie. Il fallait ramener le chalut. Damien rejoignit Michel à proximité du treuil, abandonnant Tony, qui s’était remis à vomir. Les câbles de l’immense filet s’enroulaient lentement autour du treuil tandis que des mouettes allaient et venaient en criant dans la lumière blanche des phares. Au bout de cinq minutes, les panneaux métalliques qui écartaient les deux câbles apparurent, puis quelques minutes encore après la gueule du filet. Les premières mailles de couleur bleu et orange commençaient à s’enrouler, déversant sur le pont une grande quantité d’eau. Les treuils peinaient beaucoup plus qu’à leur habitude et le moteur souffrait. Le cul du chalut devait être plein à craquer. Soit la pêche était abondante, ce qui laissait espérer un gain intéressant, soit il y avait quelque chose d’anormal. Les deux marins surveillaient la manœuvre d’un œil méfiant. Un poids trop important pouvait conduire à la casse du moteur, à la rupture d’un câble qui devenait alors coupant comme une faux ou, pire encore, à la bascule du navire vers l’arrière. La main sur le levier, ils se tenaient prêts à larguer le filet dans les eaux à la moindre alerte. Damien ralluma son mégot éteint. – Je ne sais pas ce qu’il y a dedans, mais ça pèse lourd ! C’est pas de la sole en tout cas. – J’espère que c’est pas une mine, dit Michel en le regardant. – Comment ça, une mine ? demanda Tony qui s’était porté à la hauteur des deux hommes. Damien lui jeta un regard sans compassion. – T’es de retour, toi ! Tiens, mets-toi là et fais ce que je te dis si tu veux être payé. Dans ce secteur de la Manche est, il n’était pas rare que les filets ramènent une bombe ou une mine, héritage des différentes guerres. Les dents de la drague apparurent enfin suivies du cul du filet. Damien guida du bras l’ensemble à la verticale du pont et se saisit sous une pluie d’eau de mer du bout qui en fermait l’extrémité. – Bordel, t’as vu ? s’exclama Michel. On distinguait dans le filet, parmi les poissons compressés, les algues gluantes et les crabes rouges, une masse indistincte faite de vêtements et de chair grise. Un bras muni d’une montre en métal perçait au travers d’une maille. – Bordel, un cadavre ! s’exclama Damien. Damien tira d’un coup sec sur le bout. Le contenu grouillant du chalut se répandit subitement sur le pont comme du grain se déversant depuis un silo. Les poissons à la recherche d’oxygène remuaient dans tous les sens sous la lumière crue des phares. Certains faisaient des bonds désespérés d’une dizaine de centimètres, la bouche ouverte, et retombaient sur le pont dans un claquement sec. Les pêcheurs en avaient jusqu’à mi-botte et marchaient dedans sans ménagement. La masse grise et informe était tombée avec le reste. Damien s’approcha, vite rejoint par Michel. – Merde, c’est pas vrai. Regarde, là, y en a un deuxième ! Les cadavres n’étaient pas beaux à voir. Le chalut les avait compressés l’un sur l’autre et traînés sur le fond pendant des kilomètres. Leurs corps étaient déchirés à maints endroits. Leurs vêtements gorgés d’eau étaient en lambeaux. Ils avaient gonflé comme des ballons de baudruche. La peau de leurs paumes et de leurs doigts se détachait comme une paire de gants. Leurs abdomens avaient triplé de volume. Les traits informes de leur visage bouffi avaient l’aspect cireux d’un savon abandonné au fond d’une bassine d’eau. Damien souleva le bras d’un des deux cadavres. – Regarde, ils sont attachés par les pieds à un morceau de poutre en métal ! – Je vais chercher le capitaine, dit Michel. En passant, il écarta d’un coup de botte Tony qui, en position fœtale sur le pont, lui barrait le chemin. * * * Au Crotoy, un petit groupe de personnes était rassemblé autour des deux cadavres difformes, emmaillotés dans un reste de filet. À l’aide d’une poulie, on les avait hissés puis posés sur l’estacade de bois servant de quai à la Marie-Madeleine. Un soleil laiteux commençait à poindre au fond de la baie. La marée était basse mais déjà, à peine installée, l’eau se retirait en bruissant. La Marie-Madeleine descendait petit à petit le long de l’estacade. Dans quelques heures, elle reposerait à même le sol, inclinée sur un lit de sable gris. Deux gendarmes de la brigade de Saint-Valery-sur-Somme étaient sur les lieux. Mais, vu la nature de l’affaire, leur supérieur, le commandant de la compagnie de gendarmerie départementale d’Abbeville, avait décidé de faire appel à la gendarmerie maritime, ces gendarmes à l’uniforme de marins installés à Boulogne-sur-Mer. La petite assemblée les attendait en silence, contemplant les cadavres d’un air incrédule. Dans sa Clio blanche de service, le major Lécuyer et le gendarme Morin de la brigade des recherches de la gendarmerie maritime de Boulogne-sur-Mer descendaient rapidement mais sans précipitation vers le Crotoy par la départementale 940 qui longeait la côte. Ils avaient allumé le gyrophare bleu placé sur le toit de leur véhicule et enclenchaient la sirène deux-tons par intermittence quand ils franchissaient un stop sans s’arrêter ou doublaient une voiture. Les deux hommes, encore ensuqués par le sommeil, ne disaient pas grand-chose. De temps à autre, ils bâillaient à s’en décrocher la mâchoire. Le major, tout en conduisant, écoutait d’une oreille distraite sur France info le récit des émeutes de la nuit dans les quartiers. La nuit avait encore été extrêmement agitée, y compris dans la région. On ne comptait pas moins d’une vingtaine de voitures brûlées à Amiens. La Clio blanche abordait la masse sombre du Marquenterre, ensemble de dunes sableuses et peu élevées recouvertes de pins noirs marquant la frontière nord de la baie de Somme. La zone était réputée car elle accueillait un magnifique parc ornithologique où il était possible d’admirer en milieu naturel des oiseaux migrateurs en escale. – Vous êtes déjà venu, major ? demanda le gendarme Morin, qui cherchait à dire quelque chose depuis le départ. La question tira Lécuyer de ses pensées. – Hein ?… Quoi ? Au Crotoy ? – Non, au parc du Marquenterre. – Ah ! Oui, une fois avec ma femme. J’ai trouvé ça intéressant mais alors, elle, pas du tout. On est restés moins d’une heure… La conversation retomba aussi rapidement qu’elle avait été entamée. Le major Lécuyer retourna à ses pensées. La voiture passait devant les premières habitations du Crotoy. Le scintillement bronze des eaux de la baie surgit soudain devant les yeux des deux hommes. L’eau, le sable et le ciel s’y mêlaient dans un ensemble mystérieux. Arrivé à proximité de l’estacade, le major Lécuyer repéra le break bleu des gendarmes départementaux et freina. Il gara sa Clio le long de la route, en sortit avec son collègue et alla se saisir de sa casquette posée sur la plage arrière. Henri Lécuyer était âgé d’une quarantaine d’années, maigre, de petite taille et chauve, il portait une moustache d’un blond foncé et des petites lunettes cerclées. Il frissonna et enfila rapidement son blouson réglementaire bleu à b***e blanche en fourrure polaire. – p****n, quel froid ! Je ne m’y ferai jamais. – Major, vous exagérez, il ne fait pas froid, regardez, je suis en polo ! s’exclama Morin en rigolant. – Vous êtes de la région, Morin, un habitué. Moi, je suis né à la Londe-les-Maures dans le Var, alors tout ce qui est au-dessus d’Avignon, vous comprenez, pour moi, c’est déjà… Le major Lécuyer maintint sa phrase en suspens, car une voiture venait de se garer un peu plus haut. Il vit en sortir une femme à la démarche élégante qui portait un pantalon noir, un pull en cachemire gris et des escarpins sombres. Cette femme se dirigeait vers lui d’un pas décidé avec un large sourire. Elle lui disait bien quelque chose mais il ne parvenait pas à la remettre. Lécuyer regarda froidement cette inconnue qui lui tendit la main. – Bonjour, major, vous allez bien ? Lécuyer eut un instant d’hésitation puis reconnut le visage de Mireille Panckoucke. Il retira sa casquette blanche et lui tendit la main à son tour. – Madame Panckoucke, excusez-moi, je ne vous avais pas reconnue ! Cette nouvelle coupe de cheveux vous va très bien. – Merci, major. – Cela fait longtemps qu’on ne s’était pas vus. Je croyais que vous ne travailliez plus au Courrier picard. Mireille ne répondit pas, regardant par-dessus l’épaule du major en direction des cadavres. – Dites donc, vous ne perdez pas de temps, reprit Lécuyer. Qui vous a prévenue ? – C’est un meurtre ou un accident ? demanda Mireille, sans prendre la peine de répondre. – Décidément, vous ne répondez jamais aux questions. Comment voulez-vous que je le sache, je viens juste de descendre de voiture. Laissez-moi au moins le temps de voir de quoi il s’agit ! Mireille Panckoucke et le major Lécuyer s’étaient rencontrés il y a deux ans à l’occasion d’une affaire judiciaire qui avait défrayé la chronique. Un groupe de trois malfrats écumait alors les bureaux de poste et les succursales bancaires du littoral, revolver au poing et bas de soie sur le visage. Lécuyer, encore adjudant-chef, avait dirigé l’enquête. De longues investigations pendant plusieurs mois. Une véritable psychose s’était emparée de la population. Le Courrier picard était accusé par les pouvoirs publics de l’entretenir en titrant régulièrement sa une sur ces braquages. Au terme d’une enquête minutieuse, les malfrats avaient fini par être confondus puis arrêtés par Lécuyer. On avait alors découvert qu’il s’agissait de marins embarqués sur des navires de pêche à Boulogne-sur-Mer. Le nom de « gang des pêcheurs » leur fut rapidement attribué. Mireille était déjà installée à Saint-Valery depuis un an. Elle commençait à travailler pour le Courrier picard, assurant entre deux consultations à l’hôpital la couverture de quelques faits divers. Les hasards du calendrier de permanence des faits-diversiers du journal firent qu’elle se retrouva saisie de l’affaire du gang des pêcheurs. Dès leur première rencontre, Lécuyer avait été séduit par Mireille. Cette femme de caractère, belle, active, intelligente, lui plaisait. Il se disait qu’elle était de son rang. Mireille, de son côté, n’appréciait pas particulièrement le militaire. Elle reconnaissait ses qualités professionnelles mais s’en méfiait. Durant l’enquête sur le gang des pêcheurs, elle en avait eu besoin et avait dû composer, feignant de l’apprécier. Le major Lécuyer, orgueilleux mais intuitif, avait fini par le comprendre. Il avait cependant profité de la situation, ne boudant pas son plaisir de voir la journaliste soumise à son bon vouloir. Le major Lécuyer effaça d’un coup le petit sourire crispé qu’il affectait. – Madame Panckoucke, je vous laisse, je vais aller voir ce dont il s’agit. Restez ici, s’il vous plaît. Lécuyer tourna les talons d’un coup et se dirigea rapidement vers les deux cadavres emmêlés. À mi-chemin, les deux gendarmes départementaux qui venaient à sa rencontre le saluèrent. Lécuyer leur répondit à peine, leur demandant d’un air pressé d’éloigner tous les gens autour des cadavres et d’interdire l’estacade avec de la tresse réglementaire. – Même pour la journaliste ? demanda l’un d’eux. – Surtout pour elle, répondit Lécuyer. Les chairs boursouflées et grisâtres des deux corps auraient soulevé l’estomac du vautour le plus averti et de la hyène la plus expérimentée. Leurs faces avaient pris les traits difformes d’une caricature de parvis. Leurs yeux avaient disparu. Leurs visages bouffis semblaient avoir été extraits d’une boîte de confit d’oie. Leurs lèvres qui avaient triplé de volume marquaient un rictus de clown. Visiblement, il y avait un homme et une femme. L’homme était presque totalement nu. Seuls des lambeaux de vêtements restaient accrochés à son cadavre. De manière presque comique, il portait à ses pieds deux chaussettes rouges demeurées dans un relatif bon état. La femme conservait des reliques vestimentaires plus conséquentes. Elle portait un reste de pantalon dont la ceinture élastique ceignait difficilement son abdomen difforme et un polo bleu ciel. Une chaîne leur enserrait la cheville. Elle les arrimait solidement à l’aide d’un cadenas à un morceau de poutrelle métallique qui devait peser une centaine de kilos. Lécuyer contemplait silencieusement le spectacle sans éprouver grand-chose, avec parfois un rictus de circonstance sur le visage. Il se souvint d’abord qu’il avait lu que les chaussettes rouges étaient fréquentes chez les hommes autoritaires puis il sourit intérieurement, car il pensait avoir trouvé un bon mot. Lécuyer se retourna vers Morin qui venait d’arriver. Le gendarme détourna la tête avec dégoût à la vue des cadavres. – Morin, appelez les techniciens en investigation criminelle d’Amiens. Je suis sûr que les rigolos de la brigade locale ont oublié de le faire. Il va falloir faire des prélèvements. – C’est fait, major, ils sont sur la route, les gendarmes départementaux les avaient déjà prévenus. Lécuyer, pris en défaut, ne répondit rien. Mais le petit ton triomphant de son subordonné ne lui avait pas plu. – Tenez, Morin, sortez vos gants et examinez-moi ces corps. Regardez là, il y a quelque chose de pas net. On dirait un orifice de balle. Le gendarme maritime eut un geste de recul. – Major, c’est vraiment dégueulasse. On peut pas attendre les techniciens… C’est leur boulot ! Et puis, je n’ai pas de blouse. – Morin, je suis pressé, allez-y, vous changerez de chemise en rentrant à Boulogne. Le soleil va se lever, les corps commencent déjà à sentir. Dans un quart d’heure, c’est l’infection. Morin enfila lentement des gants en plastique transparents, regardant avec désespoir en direction de la route. Un Trafic bleu avec gyrophare apparut. Sauvé, pensa Morin, ils arrivent ! Lécuyer jeta un regard vers le véhicule. – Allez-y, Morin, commencez, je ne fais aucune confiance aux départementaux. Prenant sur lui, n’osant aller à l’encontre de son supérieur dont il connaissait les réactions, Morin inspira une grande bouffée d’air, ferma la bouche et s’accroupit devant les cadavres enchaînés l’un à l’autre. L’orifice se trouvait derrière l’oreille de celui de l’homme. Il y avait quelque chose qui dépassait d’un demi-centimètre. Le gendarme approcha sa main doucement. Il saisit du bout des doigts l’extrémité saillante, provoquant l’écoulement d’un mélange visqueux d’eau de mer, de sang et d’humeurs. Mireille profita de la diversion créée par l’arrivée des techniciens en investigation criminelle pour déjouer l’attention des gendarmes départementaux et franchir la tresse. Elle avançait vers les cadavres d’un pas décidé, son appareil photo au creux de la main. Mais, à mesure que les formes de l’amas de chair se précisaient, elle fut assaillie de souvenirs qui ralentirent progressivement sa marche. Ces corps lui rappelaient ceux de son guide et de son chauffeur qu’elle avait trouvés dans des sacs de sport bleu et rouge dans le coffre de sa voiture un matin à Medellin. Les trafiquants de drogue sur lesquels elle enquêtait d’un peu trop près les avaient débités en morceaux à la tronçonneuse. Mireille s’arrêta à une dizaine de mètres de son objectif sans pouvoir faire un pas de plus. Lécuyer avait raison, l’odeur des corps s’était réveillée. Un fumet pestilentiel commençait à flotter dans l’air. Cela n’avait pourtant aucun rapport, mais la journaliste eut l’impression de retrouver les effluves de ses récents séjours à l’hôpital. Un mélange écœurant de produits détergents, de médicaments, de matières organiques et de nourriture tiède. Mireille repartit en sens inverse, une sueur froide dans le dos, essayant de vaincre la nausée qui la submergeait. Elle avait l’impression que ces deux cadavres la poursuivaient, qu’ils avaient imprégné ses vêtements. Elle s’enferma dans sa voiture et mit le contact. Mireille contourna la baie en longeant les mollières, ces terrains salés recouverts six fois par an par les grandes marées. Au printemps, les moutons viendraient y brouter une herbe salée qui parfumerait leur chair. Une fine brume s’était levée, plongeant la baie dans une vapeur de jade. Sur le sable noir abandonné par la mer apparaissaient déjà les premières rides dessinées par le vent.
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