J’intercepte le mouvement de ses épaules dès qu’elle ressent ma présence dans la pénombre. En attendant qu'elle se retourne et réalise que c’est moi, j’encaisse la perte. La perte de ce que je n’ai jamais eu. J’ai le cœur en miettes. Cela avait l’air tellement réel au point que je pouvais palper notre lien, le ressentir dans ma chair. J'imaginais déjà ce qu’aurait été notre vie à deux au sein de la meute. Une nouvelle maison à bâtir. Une nouvelle famille à fonder. Mais tout s’est envolé en un claquement de doigts.
Perdu dans mes pensées, je mets du temps à interpréter l’expression sur son beau visage. Elle ne me remet pas. Doucement, je m’avance dans la lumière pour qu'elle me voie. Je n’étouffe pas assez vite le grondement animal de désir qui monte dans ma poitrine, et ses yeux s’arrondissent. Dans la lumière nocturne, je capte ses pupilles… Hein ? Mais Hayley a les yeux argentés, pas dorés.
Soudain l’allégresse m’envahit. Mon âme sœur. Sans réfléchir, je me précipite vers elle et regrette mon élan aussitôt. Un éclair de frayeur traverse ses iris, et un coup part suivi d’une douleur aiguë dans le flanc.
Elle jette l'arme au sol et recule, horrifiée. À grandes enjambées, je comble la distance entre nous. J’ai la tête en vrac. Je l'ai perdue et retrouvée en l'espace de quelques secondes. Mon loup exige de s'approcher. Pénétrant son espace personnel, je me penche pour humer son parfum qui me monte à la tête. Elle ne me repousse pas, et je me réjouis quand j'entends son souffle se couper alors que mes lèvres frôlent ses cheveux blonds et soyeux.
— Tu m'as tiré dessus ? je murmure.
Je fixe son cou où le pouls palpite sous sa peau laiteuse. Elle demeure pétrifiée derrière ses yeux de biche. Je me fais violence pour ne pas lui caresser la joue et la rassurer. J'en crève d’envie. Toutefois, je suis un inconnu pour elle. Du moins, pour l'instant. Résistant à ma pulsion, je me recentre sur sa sécurité. On aura le temps de se connaître, une fois que je l'aurai éloignée de ces enfoirés.
En me redressant, j'arrache la fléchette de mon ventre et la pose sur le meuble derrière elle. Le bruit métallique résonne étrangement fort dans le silence du chenil. Skyegrimace et je décèle la culpabilité dans ses yeux. J’en profite pour me rapprocher sans vergogne et me délecter de la chaleur de son corps. Mon torse n'est qu'à quelques centimètres de sa poitrine, et je baisse la tête pour rencontrer son regard.
— Combien de temps me reste-t-il ? dis-je doucement.
Elle entrouvre les lèvres, prête à dire quelque chose, puis se ravise.
— C’est-à-dire ? murmure-t-elle, dubitative.
— Je suis venu ici pour aider, mais tu viens de me loger une fléchette tranquillisante dans le ventre. Alors, combien de temps avant que ça fasse effet ?
On a un sérieux problème. Si je pique un somme, je ne lui servirai à rien.
— Deux… trois minutes. Ce n'est pas une science exacte, répond-elle en tentant de deviner mon poids.
— Fais chier. Je n’aurai pas le temps de te sortir de là. Mon ange, on parlera de ça une autre fois. Pour l'instant, j'ai besoin que tu m'écoutes et que tu fasses exactement ce que je te dis.
Je la pousse par la porte, débouchant dans un bureau, et la fais asseoir dans un fauteuil. Un feu s’allume dans ses yeux, m’apprenant qu’elle n’aime pas qu’on la commande. Néanmoins elle obtempère, déstabilisée et probablement en état de choc. Elle ne sait toujours pas ce que je fais là. Il va falloir que je mette les bouchées doubles pour la persuader.
— Une fois que je serai sorti, verrouille ces portes et ne bouge pas. Appelle Cooper. Dis-lui que Scott est ici. Raconte-lui ce qui se passe. N'ouvre cette porte à personne, pas même à moi. Cooper ou la police, c’est tout. C’est compris ?
— Comment tu connais...
Cooper. Je l’interromps en levant une main. Pas le temps pour les explications. Skyeplisse les yeux vers moi. Il est inscrit dans son regard qu’elle n’a pas l’intention de m’écouter. En temps normal, je raffolerais de ce caractère insubordonné, mais pas maintenant.
— Est-ce que c’est compris ? insisté-je en saisissant son menton entre mon pouce et mon index.
Je lui relève la tête pour qu’elle voie que je ne plaisante pas. Je la caresse légèrement pour adoucir la dureté de mon ton et savoure l’électricité au bout de mes doigts au contact de sa peau.
— Je vais régler ça, Skye. Comme je risque de m’endormir d'une minute à l'autre, promets-moi de faire ce que je demande. Il n’y a pas une seconde à perdre.
Son regard pâle s'adoucit, puis se pose sur la tache écarlate qui s’étend sur ma chemise blanche. À nouveau, la culpabilité s’invite sur ses traits, et elle hoche la tête à contrecœur. Avant même que je réalise ce que je fais, mes lèvres se posent sur les siennes, puis je quitte la pièce en trombe en lui faisant signe de fermer derrière moi. Elle se lève, chancelante. Je referme vivement la porte et garde la main sur la poignée jusqu’à entendre le verrou dans la serrure et ses pas s'éloigner vers le fond du bureau.
Je me tourne vers le couloir, et deux mecs bâtis comme des gorilles me fixent, mécontents de mon intrusion. L'un tient mollement un pied-de-biche, attendant que je fasse un mouvement. S’il pense que son joujou va l’empêcher de morfler, cet abruti a tout faux. Je vais lui mettre une branlée, les yeux fermés. Cependant, les effets du tranquillisant entament déjà mes pensées et mes gestes. Le monde tourne au ralenti. Si Skyea raison, il ne me reste qu'une minute environ avant que mon corps débranche.
Mais j'ai une compagne à protéger. Tant que je respire, ils ne s’approcheront pas d’elle.
SKYE
J
e touche mes lèvres du bout des doigts et me rassieds, groggy. Je remonte le film de ma mémoire. Mes lèvres sont encore brûlantes sous l’effet de son b****r. Il me semble que c’est la première fois que je réagis ainsi face à un homme… autoritaire de surcroît. Un inconnu. En plein cambriolage. Après lui avoir tiré une fléchette tranquillisante. Avant qu'il parte jouer les preux chevaliers, shooté comme un camé !
Même sans les papillons dans le ventre et la chair de poule, j’aurais compris qu’il est différent.
Rivée sur l'écran, je le regarde faire face aux deux voyous, détendu et confiant. Il faut avouer que son costard laisse plutôt croire qu’il a l’habitude des combats en cour de justice, et non sur le ring de boxe. Le premier esquisse un pas menaçant, pied-de-biche en main. Des tatouages serpentent le long de ses poignets et dépassent des manches, tandis qu’une cicatrice lézarde son cou. Misère, je ne peux pas regarder…
Ce ne sont pas des gamins qui veulent leur dose. Ce sont des professionnels dangereux, qui ne reculent pas quand un homme se dresse sur leur chemin. m***e, Scott va se faire défoncer, et je vais être témoin du m******e.
À nouveau, je fais les cent pas pendant que je compose le numéro de Cooper, sans détacher mes yeux de l’écran. Le mouvement de leurs lèvres m'indique qu’ils échangent des mots à voix basse. Bien, excellent. Il faut privilégier la discussion à la violence. Scott peut nous faire gagner du temps jusqu'à l'arrivée de la police. Je leur proposerais bien la combinaison de l’armoire, mais on a dépassé ce stade. Scott et moi avons vu leurs visages. S'ils avaient l'intention de décamper, ils ne seraient plus là.
— Skye?
À la deuxième sonnerie, la voix endormie de Cooper répond, et j'entends le froissement des draps alors qu'il s'assoit dans son lit pour prendre l'appel. Sa voix basse est chargée d'inquiétude. La seule fois où j’avais téléphoné à mon beau-frère remonte aux préparatifs de son mariage. Il sait immédiatement qu’il y a un problème.