Chapitre 2
La petite fille jouait à cache-cache avec ses cousines, et elle venait de trouver une cachette formidable où jamais les autres ne la trouveraient : le creux d’un hêtre vénérable tout couvert de mousse. Elle s’y blottit et fit « coucou » de sa petite voix. Puis elle se pencha au-dehors pour voir un peu si les autres étaient sur sa trace. La cachette était réellement bonne, elle voyait les vêtements clairs de ses cousins s’agiter sous les buissons.
C’est alors qu’elle sentit quelque chose sous son pied, quelque chose comme une brique ou un morceau de bois bien taillé qui était recouvert de feuilles mortes. Elle se pencha et ramassa l’objet. Ce n’était pas une brique, mais un livre. Elle sortit la tête du creux de l’arbre pour en lire le titre et c’est à ce moment que sa cousine Margaret l’aperçut.
– Je t’ai vue, cria-t-elle triomphante.
Puis s’adressant aux autres :
– Bénédicte est là, là, dans l’arbre.
Deux petits garçons s’approchèrent en poussant des cris d’indiens et Bénédicte mi-vexée d’avoir été si tôt débusquée d’une si bonne cachette, sortit de son arbre en brandissant le bouquin :
– Regardez ce que j’ai trouvé !
– Bof, dit l’un des garçons, c’est rien qu’un vieux livre !
– Mais non, dit Bénédicte, il est tout neuf ! Regarde !
Le garçon prit le bouquin et en lut le titre à voix haute : « Le manoir écarlate ». Puis il l’ouvrit, le feuilleta, et enfin le referma.
– Sur la couverture, dit Margaret, c’est la photo du château qu’on a été visiter.
Une voix d’homme se fit entendre :
– Ohé, les enfants ! Ne vous éloignez pas trop, on va partir.
– Papa nous appelle, dit l’aîné des garçons, rentrons !
– Rends-moi mon livre, dit Bénédicte, c’est moi qui l’ai trouvé !
Le garçon jeta avec mépris le bouquin dans l’herbe :
– Eh bien, tiens-le, ton bouquin ! D’abord, il est moche !
Margaret le ramassa, passa sa main sur la couverture et le tendit à Bénédicte qui avait les larmes aux yeux.
– Il dit ça parce qu’il est jaloux, ce n’est pas lui qui l’a trouvé !
Bénédicte renifla, ravalant les larmes qu’elle avait failli verser, et, à la suite des garçons, les deux fillettes s’en furent, légères, vers l’allée où les attendaient leurs parents.
•Robert Kéruz remontait péniblement l’allée sablée sur son vélo monopédale en pensant que, quoi qu’en ait pu dire ce connard de conférencier, avec ses deux pattes, il eût pu au moins aller en danseuse, ce qui, dans les côtes, est parfois bien utile.
A quelques mètres devant lui, un chevreuil traversa l’allée d’un bond gracieux, et Robert Kéruz se dit encore que, sans cette mutilation, il aurait pu également aller à la chasse, activité qui lui était à présent interdite si l’on exceptait le tir du pigeon ou du lapin à l’affût ou celui du canard et de la bécasse à la passée. Si l’on pouvait appeler ça de la chasse ! Quant à suivre la meute dans les landes et les halliers, c’était foutu pour le garde du château.
Et ça, Robert Kéruz avait bien du mal à l’accepter !
Il arriva enfin au bout de la côte et posa son pilon à terre pour reprendre souffle. Quelque part, une cloche égrena ses neuf coups. Il sortit sa montre de son gousset pour vérifier si elle était bien à l’heure et, la vérification l’ayant satisfait, il la remit contre son ventre dans la petite poche douillette prévue à cet effet dans la doublure du gilet.
Robert Kéruz avait fière allure dans le costume de velours côtelé vert sombre où brillaient de petits boutons de cuivre ornés d’une hure de sanglier. Des tenues comme celles-là, il en avait retrouvé quatre dans l’armoire de sa grand-mère. Elles avaient appartenu à Louis Kéruz, son grand-père, ancien chef des gardes-chasse et homme de confiance du marquis de Kerjégu, rescapé du Chemin des Dames en 1917.
Point n’avait été besoin de les retoucher, Robert Kéruz avait la même haute stature que son aïeul, la même silhouette anguleuse faite de muscles et d’os à fleur de peau, le même regard dur et soupçonneux.
C’était un homme taciturne qui souffrait de sa condition. Il lui arrivait souvent dans son appartement de fonction, au rez-de-chaussée des écuries, de regretter le temps si proche encore où un maître tout-puissant régnait sans partage sur toute la contrée… A cette époque le château n’était pas un refuge à touristes désœuvrés, mais un rendez-vous de chasse où les meilleurs veneurs d’Europe aimaient à se retrouver pour de somptueux hallalis.
Robert Kéruz était de la race des serviteurs, des bons serviteurs, ceux qui aiment avoir au-dessus d’eux une autorité qu’ils ne songent jamais à discuter et qui ne demandent que d’obéir. C’est pour cette raison qu’il s’était engagé dans l’armée, c’est pour cette raison qu’il avait été un bon soldat, c’est pour cette raison qu’il regrettait si fort que la lignée des Kerjégu se soit trop tôt éteinte.
Chaque matin, lorsque arrivé au sommet de la côte il posait à terre sa patte de bois, il fermait un instant les yeux, imaginait l’esplanade dans une aube d’octobre somptueusement dorée, avec les chasseurs à cheval, les valets de chien retenant leur meute hurlante, les fanfares des cors de chasse…
Ouais, son grand-père avait eu une belle vie !
Quand il revenait à la réalité, l’esplanade était vide, le château était vide, alors, tristement, il laissait sa vieille bécane l’emporter dans la descente. Il ouvrait la lourde grille de fer forgé défendant la porte massive ornée de vitraux, faisait le tour des salles du rez-de-chaussée pour s’assurer que tout était en ordre, et puis il n’avait plus qu’à attendre l’heure de la fermeture.
Pour une bonne planque, c’était une bonne planque ! Au village on l’enviait tout en assurant qu’il avait un « boulot de feignant » et cette inactivité jointe au manque de considération avait fait de Robert Kéruz, grand mutilé de guerre, un homme silencieux, sombre et amer.
Un martèlement de talons lui annonça l’arrivée de Lucienne, préposée à la vente des cartes postales et des brochures souvenir, puis dans le lointain, il entendit siffler le petit train qui amenait les premiers visiteurs.
Alors il sortit pour faire le tour du château.
•
Ses pas le menèrent jusqu’au fond de l’esplanade, là où feu le marquis avait fait construire un bassin tout en longueur, avec des margelles de pierre se voulant, en modèle réduit, l’imitation du grand bassin de Versailles.
Les hêtres et les chênes avaient atteint à cet endroit des proportions gigantesques et même au plus chaud de l’été, on y était toujours au frais. Parfois des cerfs et des sangliers venaient y boire et le gardien du château aimait à chercher leurs traces le matin dans le sable de l’allée. Il savait encore distinguer l’empreinte du brocard de celle de la chevrette et celle du cochon solitaire de celle du quartannier.
Depuis son enfance il courait ces bois, connaissant tous ses habitants et il n’eût point été embarrassé si le marquis de Kerjégu était par miracle revenu sur terre et l’eut sommé incontinent d’aller « faire le pied » pour un départ au petit matin.
Hélas, ça ne risquait pas d’arriver et Robert Kéruz se contentait de faire cet examen pour le plaisir, pour entretenir sa science de la chasse et pour se prouver que, si une jambe lui faisait cruellement défaut, l’œil était toujours bon.
Il s’engagea au long de l’interminable margelle de pierre moussue qui bordait le bassin et la remonta lentement, goûtant le calme du lieu, l’odeur de l’eau, et la douceur sous le pied de la sente tapissée d’une mousse éternellement verte. Les hêtres géants qui surplombaient le bassin ne laissaient passer que quelques minces rayons de soleil qui se posaient sur l’eau comme des rais de projecteurs.
Il était bien rare que les visiteurs vinssent jusqu’à la fontaine monumentale qui alimentait le bassin et cette solitude plaisait au gardien. Il lui semblait que c’était une sorte de sanctuaire, un lieu miraculeusement préservé où vivait encore l’âme du vieux Trévarez, ce domaine magique de la forêt bretonne où, il n’y avait pas si longtemps encore, on chassait le loup et le sanglier dans la grande tradition de la vénerie.
Le silence n’était troublé que par le pépiement des oiseaux. De temps en temps, Kéruz s’arrêtait pour écouter leur chant. Comme les mélomanes savent, au cœur d’un orchestre, différencier le premier du second violon et la clarinette du hautbois, il savait reconnaître la voix du bouvreuil, celle du pinson, de la sittelle torchepot et il arrivait même à connaître leur humeur : un pinson ne chante pas de la même manière quand il a le gésier plein et quand un chat ou une belette vient menacer sa nichée. On lui avait dit qu’il y a des gens qui vont à l’opéra entendre de prestigieux orchestres. Son opéra à lui, Robert Kéruz, c’était ce théâtre de verdure et il en connaissait tous les musiciens par leur nom breton, par leur nom français, et par leur nom latin.
Le garde savait où ils nichaient, la couleur et le nombre d’œufs qu’ils pondaient, ce qu’ils mangeaient.
Il tenait à la main en guise de canne une forte branche de houx durcie au feu qui tenait au poignet par un lacet de cuir. Ici on appelait ça un « pennbaz ». De tous temps, ça avait été l’arme des paysans bretons, arme redoutable qui pouvait, entre des mains expertes, faire éclater un crâne comme une noix.
Dans le lointain il entendit le moteur du petit train se mettre en marche. Tout à l’heure, il allait déverser une nouvelle cargaison de touristes bruyants sur l’esplanade du château et ce petit s******d de François Toullec leur referait, dans le grand salon dominant la vallée de l’Aulne, son numéro sur les Kerjégu et la chapelle Saint-Hubert.
Cependant, avant de s’en retourner vers ses obligations, Robert Kéruz avait encore le temps de marcher jusqu’à la fontaine qui alimentait le bassin. En fait de fontaine, c’était d’une muraille architecturée qu’il s’agissait. Une muraille de dix mètres de large, de six mètres de haut toute de granit sculpté. Au centre, un peu en retrait, une niche abritant une statue de sanglier grandeur nature, une bête fière, aux babines retroussées sur des boutoirs peu engageants.
De chaque côté de la bête symbole du domaine, quatre gargouilles, des têtes de faunes chevelus et barbus, aux yeux aveugles, vomissant dans une vasque un filet d’eau par une bouche éternellement ouverte.
Sous ces vasques, quatre hures étranges, mi-poissons mi-griffons, crachant elles aussi de l’eau dans une seconde vasque qui, elle, se déversait dans le grand bassin.
Robert Kéruz s’avança silencieusement. Son pilon ne faisait aucun bruit sur le tapis de mousse et il en ressentait une grande satisfaction. Comme tous les chasseurs, il aimait surprendre. Et pour surprendre, il faut être silencieux. Sur les planchers sonores du château ça n’était guère possible, mais ici il pouvait choisir où poser ses pas et un Iroquois sur le sentier de la guerre ne l’aurait pas entendu arriver.
A dix mètres de la fontaine, il se figea, sa main s’ouvrit et son pennbaz fût certainement tombé à terre si la dragonne de cuir ne l’avait retenu à son poignet.
Vautré d’une manière grotesque sous la statue du sanglier, encadré par les gorgones, il y avait un corps. Un corps vêtu de sombre, avec une chemise blanche et une cravate rouge. Le sanglier de pierre, l’œil mauvais, dégueulait son eau sur un visage blafard qui ruisselait comme une gargouille un jour d’orage. François Toullec, car c’était lui, prenait - à titre posthume - la douche la plus longue de son existence.
L’effet de surprise passé, Robert Kéruz s’approcha. « On » avait soigneusement installé le petit homme sous le jet et ses cheveux poivre et sel pendaient lamentablement sur son front, ondulant comme des algues au gré du courant.
François Toullec avait eu, de son vivant, un talent de société qui consistait à imiter la manière de parler de ses contemporains, ce qui lui assurait une grande popularité dans les estaminets qu’il honorait de sa clientèle.
Même mort, il continuait d’imiter. En effet, il avait adopté pour son dernier sommeil le masque des cariatides : les yeux clos, la bouche ouverte. Et, chose extraordinaire, on avait l’impression qu’un jet d’eau ininterrompu lui giclait du bec.
– Maudit ivrogne, maugréa Kéruz, il lui est sorti plus d’eau de la gueule c’te nuit qu’il n’en est rentré dans toute sa vie !
Le gardien du château était partagé entre l’âpre satisfaction de voir mort un type qu’il détestait plus que tout et la hantise des ennuis à venir. Car il faudrait bien prévenir la police et qui dit police dit emmerdements sans nombre.
A nouveau Kéruz grommela :
– Foutu s****d, pouvait pas aller se noyer ailleurs ? C’est pourtant point les endroits qui manquent ! Même crevé, faut que ça fasse chier l’monde !
Il resta encore un instant fixer le cadavre, puis il fit demi-tour et, aussi vite que le lui permettait son pilon, il se précipita pour donner l’alerte.