Chapitre 3
Connaissez-vous le château de Trévarez ? demanda le commissaire Fabien à Mary Lester.
Il avait convoqué la jeune femme dans son bureau en milieu d’après-midi, heure inhabituelle pour une telle invitation ; d’ordinaire il donnait ses ordres le matin. Il l’avait priée de s’asseoir ce qui semblait vouloir dire que ce n’était pas simplement pour lui glisser deux mots entre deux portes.
– Trévarez ? dit-elle en fronçant les sourcils. Je ne vois pas.
– C’est un château situé en plein dans les Montagnes Noires, entre Châteaulin et Carhaix, près de Châteauneuf-du-Faou.
– Et que fait-on dans ce château ? demanda-t-elle sur la défensive.
– Oh, dit le commissaire Fabien d’un ton léger, on y fait des expositions de peinture, de fleurs, de bouquins et il possède un des plus beaux parcs d’azalées et de rhododendrons qui puisse exister.
– Si je comprends bien, c’est bucolique à souhait…
– Bucolique, reprit Fabien avec satisfaction, c’est le mot que je cherchais.
– Je suppose, dit-elle toujours méfiante, que vous ne m’y envoyez pas pour admirer les floraisons, en ce qui concerne les plantes de terre de bruyère, c’est fini depuis longtemps…
– Croyez-vous ?
– Et comment ! Nous sommes en août et les rhodos fleurissent au printemps. Tout le monde sait ça !
Le commissaire Fabien la regardait en souriant.
– Quelle science de la botanique, dit-il faussement admiratif. Pour le moment, ce sont les fuchsias qui sont en fleur.
Elle sourit à son tour :
– Et peut-être un ou deux petits cadavres ?
– Un seul… Pour le moment.
Elle persifla :
– Vous espérez mieux ?
– Sait-on jamais, dit Fabien. Quand ça commence dans ce pays…
– Qu’est-ce qu’il a ce pays ?
– Vous verrez bien… D’aucuns disent que c’est une terre de légende, qu’il y flotte un parfum d’un autre temps… Vous croyez aux fantômes ?
Mary regimba :
– A quoi jouons-nous, patron ? D’abord, qui est mort ?
Fabien soupira :
– On ne joue pas, Lester. Le mort se nomme François Toullec, un amateur d’histoire locale qui donnait ses conférences sur le domaine de Trévarez et ses origines, pour le compte du Conseil Général.
– Ah… Et de quoi est-il passé ?
– Trois balles dans la région du cœur.
– Calibre ? demanda Mary sans ciller.
– Vingt-deux long rifle.
– Une arme d’amateur.
Le commissaire eut une moue dubitative.
– Voire !
– Voire quoi ?
– Le tir est si bien groupé qu’on a du mal à y discerner la patte de l’amateur.
– Où a-t-on retrouvé le corps ?
– Sous une cascade, au fond du parc.
– Tentative de dissimulation ?
– Pas du tout ! Bien au contraire, il semble qu’on l’ait placé volontairement en évidence dans un endroit bien choisi, en exposition pourrait-on dire.
– Volonté de faire passer un message ?
– Peut-être.
Mary regarda le commissaire. Il n’était pas dans ses habitudes d’être aussi laconique ni aussi évasif. Il la regarda à son tour et sourit.
– Qu’est-ce qu’il y a patron ? demanda-t-elle.
Fabien prit un air innocent :
– Pardon ?
Elle hocha la tête :
– Je ne vous sens pas ! Ça ne vous ressemble pas de répondre comme ça par oui et par non. Qu’y a-t-il derrière cette histoire ?
– Je n’en sais pas plus que vous Mary…
Elle nota avec un certain plaisir qu’il l’appelait par son prénom, ce qui n’était pas arrivé souvent, une ou deux fois après des enquêtes couronnées de succès, le comble ayant été atteint lorsque, après l’arrestation de Lostelier, il l’avait appelée « ma petite Mary », ce qui avait fait rire jaune les autres inspecteurs.
Cette fois, il avait un air à la fois ennuyé et amusé qui intriguait la jeune fille.
Il poussa une chemise cartonnée devant lui :
– Enfin, tout ce que je sais est contenu dans ce dossier qui m’a été transmis par la gendarmerie.
Elle prit la chemise, qui était assez mince et Fabien jouant avec son crayon dit presque à voix basse :
– Je ne vous ai pas désignée pour cette enquête, Mary, vous avez été requise.
Elle leva sur son supérieur un regard surpris.
– Requise ? mais par qui Grand Dieu ?
– Par le ministre lui-même.
– Le ministre ?
Elle tombait des nues.
– Oui mademoiselle, le ministre de l’Intérieur, pas moins !
Mary regardait Fabien comme s’il était en train de lui monter un canular.
– Vous me charriez, patron !
– Mais non, mon petit ! Le château de Trévarez appartient au Conseil Général, or le vice-président de ce même Conseil Général est sénateur, tout comme l’était notre ministre de l’Intérieur. De plus, ils appartiennent à la même famille politique. Il se trouve que, depuis que vous avez embrassé la noble carrière d’inspecteur de police, vous vous êtes mise en évidence - à votre avantage - dans les enquêtes qui vous ont été confiées.
Mary le regardait bouche bée. Le commissaire poursuivit :
– Le Conseil Général tout entier ne jure plus que par vous pour enquêter dans son beau château. Or ce que le Conseil Général veut, le ministre le veut. Et, ce que le ministre veut, le commissaire principal Fabien le veut également. Je vous envoie donc traquer le criminel dans les Montagnes Noires. Bonne chance, mon petit.
– Mais, demanda Mary, ce n’est pas plutôt un boulot pour les gendarmes, ça ?
– Oh que si, dit Fabien. C’est même typiquement de leur ressort. Ils connaissent tous les barjots de leur territoire, leurs manies, leurs armes, leurs copains, leurs ennemis et même les heures auxquelles ils se saoulent la gueule ! Ce qui leur permet bien souvent de prévenir des drames. Honnêtement, je ne vois pas ce que vous allez pouvoir faire là-bas, mais puisque le ministre le désire…
Il leva les bras en signe d’impuissance.
– J’y vais seule ? demanda Mary.
– Dans un premier temps, oui. Prenez contact avec les gendarmes et, si vous rencontrez des fantômes, passez-nous un coup de fil, on vous enverra du monde.
Mary se leva, toute troublée, sans même relever le sarcasme. Elle prit le dossier sur le bureau de Fabien, serra la main qu’il lui tendait et sortit.