Chapitre II : Les mémoires de Rany

1818 Words
Chapitre II : Les mémoires de Rany Extrait de Déviance par Caitline Marinenh : « Le principe actif des simples1 ne résidait essentiellement que dans le rythme de l’astre lunaire et des saisons. Ne pas en prendre conscience tenait de l’ineptie pour une guérisseuse usant des énergies subtiles. » Extrait… : « Les sorcières n’existaient pas, pourtant celle-ci jouait bien son rôle. » Rany se souvenait. À intervalle, les concepts revenaient à sa cervelle capricieuse. Les premières années de son enfance, au sein d’une famille de la région, où ses sœurs et elle n’avaient pas leur mot à dire dans le quotidien des Fawkes. Étant la benjamine, ses sœurs se chargeaient d’elle davantage que sa mère ou son père. D’ailleurs leur père n’avait d’attention que pour ses deux aînés, des garçons, « les hommes de la maison », toujours à trainailler au-dehors, tandis que les filles devaient vaquer au bien-être et à la logistique familiale ; ce qui comprenait aussi bien le potager, que la cuisine ou encore les animaux de la ferme qu’il fallait nourrir et tuer en temps et en heure. En dépit de la présence pesante de ses sœurs, Rany parvenait régulièrement à échapper à leur vigilance pour partir vadrouiller alentour, atterrissant invariablement dans le cottage décrépi de son arrière-grand-mère, la guérisseuse du hameau de Burnsall qui la tolérait plus qu’aucune autre. GrandMa Sitwell, la mère de la mère de sa mère, s’avérait peu causante, peu sociable ; et pourtant, dans sa chaumière de guingois qui arborait la rose blanche, l’emblème du Yorkshire, se croisaient nombre de gens du pays venus chercher quelques remèdes à leurs maux habituels. Plus d’un siècle que GrandMa avait quitté la Terre pour accéder, peut-être, à une meilleure vie, à ce qui se disait alors. Une meilleure vie ! Comme si l’on pouvait connaître les prétentions des dieux, là, en haut ! Rany ne croyait qu’en l’efficience de ses préparations à base de simples, d’herbes et de plantes. Elle avait été jeune, oui. Mais sa vie, comme celle de beaucoup d’autres, n’avait pas été facile. Comme tous les gens de sa condition, elle avait trimé ainsi que ses sœurs, ses frères et ses parents, ainsi que tous ceux des villages proches dans les Craven2. Mais pour elle, GrandMa avait fait la différence. Son existence s’était déroulée d’une manière divergente, plus sauvage dans un sens, davantage d’autonomie aussi, mais aussi plus de solitude et une grande indépendance. Ce qui impliquait une certaine maîtrise de ses choix personnels, qu’on lui avait longtemps enviés. Devenir guérisseuse tenait du sacerdoce, et ces braves gens et leur langue bien pendue ne s’étaient pas demandé si les contreparties, pour elle, n’avaient pas été plus laborieuses que son choix lui-même. Pourtant, leur a priori s’avérait fondé, Rany n’aurait opté pour aucune autre voie que celle qu’elle empruntait depuis beaucoup plus d’un siècle, maintenant. Plus d’un siècle ! Chaque fois que son âge remontait à sa mémoire, les lourdeurs incompressibles se rappelaient dans ses vieilles jambes, ainsi que la raideur de leurs articulations séniles. Préparer les décoctions lui prenait dorénavant un temps infini. Cependant elle ne vivait que pour celles-ci, pour ôter les douleurs des autres ainsi que les siennes, mais surtout pour transférer son expérience et ses acquis, en faire don à celui qui les recueillerait, qui en serait le dépositaire. De ce point de vue, Rany était gâtée. La jeune Caitline se révélait une élève modèle, digne de son haut lignage de guérisseuse. Avide de connaissances, mais d’une patience et d’un enthousiasme qui gagnait le cœur des plus endurcis. Rany était heureuse que la jeune fille d’alors ait pu affronter le chemin des défunts, en triompher pour revenir à la vie, et rejoindre Sean dans son voyage éternel. Deux belles âmes dans son sillage qu’elle se devait d’accompagner, afin de s’assurer de leur devenir à eux et à leurs rejetons. Des temps difficiles renaîtraient bientôt, pour eux ; elle serait à leur côté. La guérisseuse se souvenait de la fois où Sean la lui avait ramenée, faible créature au seuil d’une mort quasi certaine. Rany avait fait ce qu’elle avait pu, et ce peu avait dû peser dans la balance le jour où les dieux avaient pris leur décision. Mais Sean avait fait beaucoup plus encore. Sans lui, sans sa dévotion désintéressée, la jeune fille intrépide, autant qu’imprudente, ne serait plus de ce monde. Ce rappel en fit revenir un autre, beaucoup plus ancien. Toute jeune, Rany se promenait dans la lande pour cueillir des simples pour GrandMa Sitwell lorsqu’un miaulement misérable avait attiré son attention. Ce jour-là, elle avait rapporté chez GrandMa une sorte de petite loque pitoyable et trempée, maigre et affaiblie. Les piaulements de la bestiole, quand elle l’avait remontée du trou d’eau dans lequel celle-ci avait basculé, avaient été si ténus que Rany avait cru qu’elle ne passerait pas la nuit. Elle et GrandMa avaient fait tout ce qu’elles avaient pu et, une fois de plus, le miracle s’était accompli. Le chaton avait survécu ; Rany avait déployé beaucoup d’efforts pour lui, pour le nourrir, lui donner le biberon, le soigner, le bercer, jusqu’à ce qu’il devienne une belle bête de chat qui la suivait telle une ombre dans le moindre de ses cheminements. Elle ne l’avait jamais ramené à la maison ; ses sœurs et ses frères l’auraient battu et torturé, jusqu’à ce qu’il en crève. Ça avait été l’un des innombrables secrets que GrandMa Sitwell et elle avaient partagés. Eh bien ! La jeune Caitline lui avait fait cet effet-là, à l’époque de sa chute dans les trous de Troll. Sean l’avait portée jusqu’à sa masure, priant la guérisseuse de contrer le mauvais sort et de prodiguer à sa protégée les soins salvateurs. Ensuite, Rany avait été le témoin discret de la passion croissante de Sean pour ce petit chat humain. Une passion qui avait pris son temps pour croître à la lumière. Mais Sean était un être précieux, l’un de ces êtres prodigieux, que les guérisseuses, de mère en fille, se rappelaient le nom et préservaient l’existence en la dissimulant. Un secret bien gardé qui aurait fait fuir les plus téméraires. Il avait fallu le cran d’une toute jeune fille, pour détourner le mal en lui ainsi que les chimères qui le tiraient vers une déchéance à long terme. Rany avait également eu sa propre histoire avec Sean. Une histoire relatant les méandres d’une longue amitié au sein des collines de la région ; alors que la révolution industrielle, tout en permettant le développement des industries du textile et du charbon notamment, amenait le chaos dans les villes et engendrait les premières épidémies de choléra en 1832 et 18483. De guérisseuse, l’expérience de Rany avait emprunté les couleurs de la sorcellerie après avoir rencontré le vampire ; à la suite de quoi, son statut de gardienne de Barden avait éclos dans la tête des patriarches de son pays. Une longue histoire, à vrai dire, qui se comptait en décennies. Les os de la guérisseuse protestaient dans sa vieille carcasse qui avait vécu plus que sa part, et qui pourtant perdurait bien au-delà de ce que les gens d’ici pouvaient imaginer. Mais sa mission n’était pas achevée, sur cette terre ; il demeurait quelques actions indispensables qui nécessitaient sa présence au sein des vivants. Le château et ses habitants la requéraient. Le temps viendrait où cette dernière assumerait tout son sens, et ses amis solliciteraient son aide. Il en allait de l’équilibre des forces en jeu, bien au-delà des frontières de ce pays et de son rôle. Ensuite, les esprits du monde d’en haut décideraient de son sort à elle. Rany serait heureuse, alors, de les rejoindre, et d’entamer de nouvelles tâches. Dans l’intervalle, elle devait prendre soin des hôtes du château, de l’être fort qui en était le détenteur et de sa compagne. Les enfants ne faisaient que rajouter à l’urgence à venir. L’ancêtre empruntait la sente de la prairie en contrebas, cherchant les simples et les plantes qui sauraient, le moment venu, pallier les divers maux et souffrances que rencontreraient inévitablement ceux qu’elle protégeait envers et contre tous. Si Rany tenait son talent de sa grandMa, celle-ci, au travers des générations, le tenait des tout premiers habitants du Comté. Dans la culture orale, les Celtes avaient envahi la région et imposé leurs mœurs, leur religion, leur Panthéon de dieux. L’immortalité de l’âme s’avérait une croyance très ancrée chez eux, ainsi que la transmission du savoir. Leurs druides célébraient leurs rites polythéistes, au cœur de sanctuaires préservés des profanes. La guérisseuse se qualifiait régulièrement de prophétesse et de médecin des âmes et des corps, une Banfaith ; très certainement, un maillon de son passé antédiluvien qui se rappelait à elle immuablement. L’aurore. L’heure des plantes solaires. Après un bain rituel dans l’une des sources des Craven, équipée de son baluchon traditionnel aussi antique que sa charpente squelettique, Rany s’était mise en marche, bien décidée à cueillir de l’angélique, de la menthe, de la chélidoine, de la camomille… Quelques feuilles d’arbrisseaux endémiques et quelques scions accompagneraient les mixtures, que plus tard, elle concocterait. Avec le printemps, les fleurs sauvages des prairies offraient une diversité appréciable tandis que le substrat calcaire des vallons et les tourbières apportaient cette note si particulière à cette contrée. Les pluies qui ruisselaient depuis plusieurs jours, sur la roche calcaire et la dolomite, activaient leur dissolution et généraient ces formations géologiques qui couraient sur le sol en le zébrant de trouées parallèles. Les lapiaz contenaient des sels saturés en minéraux et sédiments qui possédaient des propriétés remarquables et offraient à leur tour d’innombrables opportunités de broyats pour ses préparations délicates. La guérisseuse maîtrisait l’art obscur de ces antres et vallées glaciaires, de ces collines des Pennines et de ces landes balayées par les vents. Les chroniques minières des Yorkshire dales4 avaient concouru à éparpiller sur les sols les poudres noires ou blanches des minerais cachés, enrichissant à leur manière le cycle de vie dans le pays. Se relevant et observant l’astre du jour dans sa lente progression vers l’ardente lumière, Rany poursuivit son chemin vers l’une des ravines hantant le secteur d’Appletreewick. Les ombres sinistres qui en cernaient les flancs offraient d’autres abris qu’elle souhaitait étudier. Certaines plantes privilégiaient ces zones de pénombre propices à ce qu’elle nommait, elle, les racinaires. Des plantes à l’accroche profonde, du fait de leur système de racine surdéveloppé qui s’ancrait dans la roche jusqu’au cœur pour en pourfendre le soc et en absorber les sels minéraux essentiels à leur croissance. Ces plantes discrètes possédaient leur poids de richesses ignorées du commun des mortels. Rany se faisait fort d’en extraire, par la suite, le précieux suc qui lui permettrait de préparer ses recettes ancestrales. Lorsqu’elle emprunta une vague sente à peine discernable, le long du flanc parcouru du mouvement d’ombre lumière en provenance du ciel au-dessus de sa tête, elle se fit prudente. Son corps décharné ne supporterait pas la moindre chute dans les profondeurs oubliées. Qui serait venu, ensuite, la chercher ? Plus aucun des gens des bourgs voisins ne s’aventurait, dans ce secteur hanté par les Trolls et les Barguest5. Seuls, ceux du château l’auraient osé. Et pour cause ! Son rire de vieille chouette jaillit de sa gorge maigrelette pour se tarir aussitôt à la pensée de Sean, de Caitline et des enfants. Elle devait se hâter, car c’est pour eux qu’elle se trouvait là, si tôt, ce matin. Son exploration n’avait rien donné. Il lui faudrait revenir, ces prochains jours. Les petites pousses découvertes n’étaient pas aussi matures qu’elle l’avait escompté ; à ce stade, il n’aurait servi à rien de les extraire de leur couche rocheuse. Le délicat équilibre des forces de la nature nécessitait de la patience. Beaucoup de patience et de doigté. v****r cette loi n’aurait eu aucun sens. Elle reviendrait.
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