Chapitre III : Le château des Mackrey

1372 Words
Chapitre III : Le château des Mackrey Extrait de Déviance par Caitline Marinenh : « J’ai hâte que vienne le temps de ma maturité. » Caitline admirait une branche de houx au cœur d’un arbuste grimpant. Les petites baies fleuries jetaient des éclats rubis dans la nuit. La pâleur de l’astre lunaire contrastait avec le ciel indigo et les graines d’étoiles qui le parsemaient. C’était beau ! Majestueux. Beaucoup plus beau que dans son état précédent. « Son état précédent », c’est ainsi qu’elle se voyait dans l’histoire d’avant. Une histoire qui n’avait plus lieu d’être, mais qui pourtant se poursuivait, sur une autre trame. Une trame qu’elle n’avait pas souhaitée, mais que dorénavant elle aurait revendiquée plus que tout au monde. Ses perceptions s’étaient aiguisées en même temps que la confirmation de sa condition, en même temps que ses pensées se modifiaient pour emprunter un schéma plus percutant, que ses membres se renforçaient et que l’énergie en elle pulsait une vigueur maléfique, bien que jugulée. Il ne s’était écoulé que quelques semaines depuis que Sean avait provoqué en elle la métamorphose, que les sens affolés du vampire avaient trahi l’homme en lui pour faire d’elle son égérie, un être plus tout à fait humain et en même temps tellement humain ! Récemment, Sean avait amorcé avec elle un entraînement régulier, bien qu’encore superficiel. Il refusait de dépasser le seuil de tolérance de l’organisme si fragile encore de sa femme. Comme il se refusait d’alimenter trop rapidement son esprit prompt à engranger des secrets qui pourraient la bouleverser. L’imaginaire de Caitline s’était accru avec son statut. Ses dons d’écrivaine s’étaient développés au-delà de toute prévisibilité, au point qu’elle croyait vivre pleinement les scènes qu’elle couchait sur le papier ; des scènes bien plus tangibles que ce qu’elle expérimentait, encore, l’hiver dernier. Celles-ci s’inscrivaient dans sa réalité, dès que les mots affleuraient à son subconscient. C’était perturbant, mais les sensations se révélaient fascinantes, presque magnétiques. Une situation qui l’amenait à des intermèdes cocasses ; son entourage s’avérant susceptible d’intercepter les représentations qu’elle projetait et martelait instinctivement, allant jusqu’à les sublimer, chez elle et chez ceux qui les recevaient. Là aussi, du travail d’ajustement s’imposait. Elle s’y astreindrait, et s’y attèlerait avec d’autant plus de plaisir que celui-ci engendrerait des divertissements et des exutoires au trop-plein du quotidien. Sean voulait sauvegarder ces dons précieux chez elle. Il la couvait comme une poule ses poussins, inquiet qu’elle n’outrepasse la marge subtile entre santé mentale et folie qui guettait invariablement chaque vampire nouveau-né. Ne concevant pas de sacrifier des êtres, la jeune femme se nourrissait d’agneaux tout en leur laissant la vie sauve ; à intervalle, elle se sustentait d’aliments humains pour donner le change à leur entourage, histoire de ne pas les alarmer. Sean s’abstenait de la juger ou de minimiser ses intentions et ses actes. Il cherchait à révéler, au contraire, le diamant de cette cosse qui la définissait. Mais y en avait-il un, quelque part, au fin fond de son intimité spirituelle ? Caitline en doutait. Une kyrielle de problématiques se manifestait, au fil des jours, qu’elle ne parvenait pas toutes à gérer dans l’ordre adéquat, dont son mode d’alimentation qui ne s’avérait finalement pas le plus complexe. La jeune femme leva le regard vers la façade du château en contrepoint de l’obscurité. Celui-ci reflétait une aura sinistre et noire qui aurait dû la tourmenter, mais la rassurait tout au contraire. Les travaux avaient bien avancé. La façade avait été rénovée sur la partie principale, tandis que l’arrière et les pignons exposaient encore leurs échafaudages disproportionnés. L’intérieur de la bâtisse était en chantier pour certaines des pièces secondaires. La peinture séchait encore dans d’autres pièces, tandis que les chambres et le spacieux salon avaient été complètement remis en état pour apporter tout le confort possible à ses habitants. Sean n’avait pas lésiné sur les dépenses. Sa fortune semblait incommensurable. Seules les dépendances attendaient toujours la maintenance nécessaire et la réfection, extérieure comme intérieure. La basse-cour qui hébergeait notamment l’écurie et le chenil, ainsi qu’un four à pain, avait plus ou moins été modernisée. Les jardins et le parc en friche, au-dessus de l’abîme rocheux, devraient être nettoyés. Le jardinier et son pool d’aides travaillaient sur le projet, depuis le début de la semaine. Avec la nouvelle saison, le foisonnement végétal s’en donnait à cœur joie pour embraser l’espace de leur exubérance. Dans cette lumière printanière, la vie jaillissait de partout, en lutte pour une existence parfois précaire, parfois expansive et généreuse ; la vie gagnait cependant, chaque fois. Quel concept avait prévalu en ce qui la concernait, elle ? La vie ou la mort ? Une question qu’elle se refusait d’approfondir. Quand son œuvre d’écriture et de réécriture lui octroyait un répit dans son inlassable besogne d’auteure prolixe, Caitline appréciait d’accompagner les jardiniers dans cette tâche manuelle qui lui libérait l’esprit de tous les miasmes qu’elle ressassait continûment. Des réminiscences de leur emménagement dans le cottage de Westminster Road, en janvier dernier, la replongèrent dans cette étape fatidique ayant entraîné les drames qui s’étaient succédé, par la suite, jusqu’à son existence actuelle. C’était l’hiver alors, et la belle demeure lui avait paru dormir d’un sommeil comme l’on en voit dans les contes de fées. Leur venue, à elle et aux enfants, avait comme exorcisé le cottage de toutes ses ombres ensorcelées, du rez-de-chaussée jusque dans les combles qui avaient accueilli son univers de romancière ; c’est d’ailleurs au sein de cet espace privilégié que les pages de son manuscrit Déviance avaient émergé. Le cottage de Westminster possédait, à l’instar du château actuel, sa pelouse arborée en façade et son parc en dormance à l’arrière. Aujourd’hui, là-bas, la neige et les ronciers avaient fait place au printemps et à ses arborescences fleurées. Le cèdre qui frappait aux carreaux de l’ouverture hexagonale, au plus haut de la maison, avait disparu pour un chêne au tronc massif dont le port majestueux et les branches maîtresses grimpaient à l’assaut de l’une des tours de la forteresse des Mackrey. Si le cottage de Westminster s’était inscrit dans un environnement citadin avec ses belles maisons voisines qui apportaient de l’effervescence à l’endroit, ici, au château, il n’y avait que la lande et les collines alentour pour agrémenter leur cadre de vie, ainsi que les murs et les contreforts imposants qui les isolaient du reste du monde. Mais la solitude n’avait jamais effrayé la jeune femme qui y trouvait, au contraire, l’occasion d’une plénitude renforcée et bienveillante, apaisant, chez elle, les griffes d’un passé récent de violence et de peurs. Caitline reporta son regard, vers la façade austère. Des meurtrières, symbole d’une époque révolue, déchiraient encore les flancs dans les hauteurs de la bâtisse. Dans leur chambre, les enfants s’apprêtaient à dormir. Niché dans ses draps, cramponné à Teddy son vieil ours en peluche, Tommy devait déjà débuter la phase délicate qui précède le sommeil. Caitline commençait à bien gérer et bien connaître cette étape cruciale pour les populations communes, elle qui s’était éloignée d’une mortalité qu’elle avait crue, jusque-là, une banalité. Ça ne l’était plus. Aujourd’hui, son corps n’assimilait plus cet état de fait. À des périodes variables de la journée, celui-là se figeait dans une immobilité de glace qui la surprenait encore et qu’elle s’évertuait de contrer sans toujours y parvenir ; elle s’y exerçait, néanmoins, avec plus ou moins d’habileté, consciente que de sa persévérance découlerait une plus grande liberté d’action. Pourtant, il n’était pas vrai que les rêves fuyaient les vampires. En ce qui la concernait, les rêves hantaient ses nuits ainsi que des feux follets capricieux dont elle apprenait, tout juste, à en maîtriser les verrous. Sean lui avait expliqué que le vampire, en chacun d’eux, se distinguait en fonction de critères imprévisibles. Sean lui avait assuré qu’il connaissait ces phases particulières de son sommeil, mais il lui avait aussi précisé que nombre de leurs congénères n’appréhendaient que le vide d’une inconscience dénuée de toute signification. Caitline était heureuse que pour Sean et elle, ce soit différent. Rêver procurait des sensations inimaginables ; elle avait l’impression que son appartenance à cette caste, au sein de laquelle son être s’enfouissait désormais, en avait accru les effets. Son regard, un instant absent, revint aux chambres de l’étage, franchit la matérialité des murs. Tommy s’était endormi ; son souffle régulier le lui affirmait. Elle sourit, émue des sentiments qu’elle nourrissait pour ses enfants. Quant à Peter, la lumière diffuse qui traversait les voiles de tissus de sa fenêtre révélait qu’il veillait toujours, sans doute accaparé par quelque activité propre aux adolescents. Elle le savait passionné de musique et de lecture. Il ne s’assoupissait généralement qu’aux petites heures du matin, alors que Sean et elle s’ensevelissaient dans un sommeil profond que bien peu de choses auraient pu déranger, à l’exception de sa seule volonté à vaincre la léthargie dès la fin de matinée afin d’accompagner la journée de Peter et de Tommy ainsi que des gens de la demeure. En songeant à Sean, Caitline réagit ; elle devait le rejoindre. C’était l’heure précieuse où lui et elle goûtaient une solitude à deux, chèrement acquise. Il lui manquait déjà, alors qu’ils se côtoyaient en permanence.
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